Life

L'immortalité à portée de clavier

Slate.com, mis à jour le 08.09.2013 à 9 h 11

Comment laisser une trace numérique durable après sa mort.

Un code QR sur une tombe en Autriche. REUTERS/Leonhard Foeger.

Un code QR sur une tombe en Autriche. REUTERS/Leonhard Foeger.

L’espérance de vie d’un site Internet est forcément l’une des choses auxquelles Martin Manley a dû réfléchir avant de se suicider le 15 août dernier. En effet, elle comptait pour beaucoup dans le dessein mortel de ce reporter à la retraite, qui entendait laisser un site web de plus de 40 pages renfermant selon lui «l’un des adieux les mieux organisés de l’histoire connue».

Il s’agit autant d’une autobiographie que d’une note de suicide exhaustive. Sur son site, Manley a posté un récit détaillé de sa vie, et a tenté de rationaliser sa décision d’y mettre un terme. Il a écrit qu’il refusait de vieillir, qu’il était convaincu de l’inéluctabilité d’un effondrement économique, qu’il était fatigué des guerres et du chaos du monde.

Alors, le jour de son 60e anniversaire, il s’est tiré une balle dans la tête. Il a écrit qu’il n’avait pas d’enfant et que s’il ne laissait pas lui-même une trace de sa vie, si lui ne le faisait pas, le monde l’oublierait. Une fois disparu, craignait-il, il n’y aurait aucune preuve de son existence.

Pour préparer sa mort, Manley a acheté un plan d’hébergement chez Yahoo! et payé d’avance pour que son site reste visible cinq ans—le maximum autorisé par l'hébergeur. Sur le site, il renonce à ses droits d’auteur pour permettre aux internautes d’en garder indéfiniment une copie. Dans le royaume numérique, dans le spectre infini d’Internet, Manley recherchait une sorte d’immortalité.

Si ses actes étaient bizarres et dérangeants, la volonté de laisser une trace durable dans le monde—sans pour autant passer par le suicide—est sans conteste un constituant bien ancré de la condition humaine. Ce désir apparaît jusque dans l’un des premiers textes littéraires connus, l’Épopée de Gilgamesh, conte mythique de Mésopotamie antique datant approximativement de 4.000 ans. Cette légende raconte que lorsque le roi Gilgamesh échoua dans sa quête d’immortalité, il retourna dans sa ville natale et observa ses grandes murailles. Elles seraient sa consolation. Il ne pourrait vivre éternellement, mais peut-être les briques de ces murs résisteraient-elles au temps et son nom perdurerait-il avec elles.

Des capsules témoins aux avatars numériques

Dans notre monde moderne, nous avons enfoui des capsules témoins remplies de souvenirs de nos vies; nous avons gravé nos noms dans le ciment. Nous sommes une race de bâtisseurs d’héritage. Et dans notre désir de laisser une trace à l’Ère de l’informatique, nous avons commencé à regarder au-delà du fini, au-delà du physique, dans l’espace numérique. Nous ne pouvons vivre pour toujours, mais peut-être pouvons-nous construire, brique par brique, une présence numérique qui le fera pour nous.

C’est peut-être ce que signifiaient les mots de Steve Jobs qui disait vouloir «faire une entaille dans l'univers». Peut-être est-ce aussi ce que le chercheur en sécurité informatique Dan Kaminsky espérait obtenir, en gravant sur un journal de transactions Bitcoin un hommage en langage codé ASCII à un ami hacker décédé.

C’est certainement cette recherche d’un au-delà en gigabits qui pousse Ray Kurzweil, le célèbre inventeur, à essayer depuis des années de créer un avatar numérique de son père mort. Kurzweil espère compiler l’histoire de la vie de son père —à l’aide de vieux documents, de photographies et de lettres— pour en faire une représentation totalement informatisée capable d’interagir avec les humains. Son père a beau être mort depuis plus de quarante ans, Kurzweil est convaincu qu’il lui reparlera un jour.

Internet a créé une infinité de moyens permettant à nos egos en ligne de communiquer avec le monde physique, une fois passé de vie à trépas. Un de ces services, Death Switch, vous contacte régulièrement pour s’assurer que vous êtes toujours en vie. Si vous ne réagissez pas, il vérifie encore quelques fois puis estime que vous êtes mort. Il envoie alors les mails que vous avez préécrits afin de vous permettre de rester en contact avec le monde même quand vous n’êtes plus là.

En 2009, Facebook a dû mettre à jour sa politique vis-à-vis des utilisateurs morts qui continuaient d’apparaître dans les listes de «suggestions d’amis». Désormais, quand des membres de la famille ou des amis des morts contactent Facebook, l’entreprise ôte ces utilisateurs des résultats de recherche. Mais leurs timelines restent ouvertes, pour que la famille et les amis puissent continuer d’envoyer des messages à la présence en ligne du disparu.

Même nos identités en ligne ne sont pas immortelles

Des petits bouts de la plupart d’entre nous existent déjà au pays des zéros et des uns; nos photos et nos messages sont copiés et stockés, que nous en soyons conscients ou non, passant d’un serveur à l’autre, octet par octet. Mais combien de temps subsisteront ces informations? On peut estimer qu’Internet durera autant que l’électricité, autant que nos infrastructures. Franchement, lorsque notre civilisation en sera arrivée au stade où nous n’aurons plus de ressources suffisantes pour conserver Internet, c’est que nous aurons des problèmes plus graves à régler.

Difficile de dire cependant combien de temps nos identités en ligne, nos moi virtuels, dureront. Si nous décidons à cet instant d’éteindre nos ordinateurs et d’aller vivre dans le désert le restant de nos jours, est-ce que nos informations seront toujours là dans trente ans? C’est possible.

Mais quand avez-vous vu pour la dernière fois une page web de 1983? La plus grande partie du contenu des premiers temps d’Internet a été purgée ou mise hors-ligne, et même les archives d’Internet, Wayback Machine, ne remontent qu’à 1996. Les archives Google des articles d’Usenet contiennent peut-être les plus vieilles antiquités de tout le web —le premier date de 1981. Mais si Google n’en avait pas archivé le contenu, celui-ci aurait probablement disparu.

Le lendemain du suicide de Manley, Yahoo! a fermé son site en évoquant une violation des conditions générales d’utilisation. Mais les internautes avaient déjà eu le temps de le capturer, et sa sœur a demandé à Yahoo! de le restaurer. Alors peut-être durera-t-il. Peut-être ses visiteurs se souviendront-ils de lui en tant que reporter et statisticien sportif. Ou peut-être ne se rappelleront-ils que de l’homme qui s’est tiré une balle dans la tête et a écrit un site Internet sur le sujet.

Dans tous les cas, si notre civilisation disparaît et est redécouverte dans des milliers d’années, que feront-ils de ces boîtes de métal gris où sont enfermées nos histoires? Peut-être les murs que nous laisserons derrière nous les intéresseront-ils davantage...

Keith Collins

Traduit par Bérengère Viennot

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