Venise victime du tourisme de masse

Le Palais des Doges à Venise.

Le Palais des Doges à Venise.

La place Saint-Marc, le salon de l’Europe, disait Stendhal, accueille 25 millions de visiteurs par an. Une charge matérielle et logistique que la Sérénissime a de plus en plus de mal à assumer. Sans parler des navires de croisière géants qui sont une menace permanente pour une ville construite sur pilotis.

Venise va-t-elle mourir victime de son succès? Le tourisme de masse rend encore plus flagrante la fragilité endémique de la Sérénissime vieille de dix siècles. La ville est usée, écrivait déjà Guy de Maupassant en 1855... La municipalité considère que le tourisme dit pendulaire est devenu le fléau le plus dangereux pour la pérennité de Venise, victime de son formidable pouvoir d’attraction.

Que faire pour contenir ces masses de touristes, de badauds désœuvrés errant de la Piazzetta, du Palais des Doges au Musée Correr restauré par le Comité français pour la sauvegarde de Venise, assis sur les quais battus par les eaux ou les six marches du Campanile (deux heures de queue pour y pénétrer) ou tentant d’entrer dans  la basilique (trois heures de queue le weekend) alors que dans les cinq autres sestiers (quartiers), la balade romantique de ruelles en ponts (110) et églises «une symphonie de pierres» (Élie Faure) conserve tout son charme et «sa gloire ancienne» (Maupassant). La vraie Venise est là aussi.

A Venise, rien n'est simple

Rien à faire, la place Saint-Marc, ses lions qui volent (Cocteau), la Tour de l’Horloge, les bureaux des procuraties, les vendeurs de breloques et de chapeaux, les concerts aux terrasses des cafés (il y en a jusqu’à vingt-deux), la course aux pigeons, hélas revenus, «redoutables comme des rats» dit Christophe Mercier, directeur du Danieli, tout cela polarise l’attention et le trop bref séjour de ces visiteurs d’un jour.

Innombrables sont les aléas liés à cette concentration. Une charge très lourde pour la ville sur pilotis et ses barques qui transportent sur les canaux les marchandises du marché du Rialto, les pompiers et les morts. On n’a pas idée des complications matérielles liées aux livraisons de toutes sortes. À Venise, rien n’est simple.

Mais sur la Piazza San Marco, le problème majeur, c’est la faim. Comment se nourrir? Sur les poubelles, on peut lire: «Il est interdit de manger et de boire en s’asseyant sur la place». Depuis 2000, la municipalité a supprimé les bancs, clôturé le bas des colonnes et des statues. N’ont le droit de s’asseoir que les gondoliers dans leur casemate et les clients des cafés et restaurants.

Venise reste une ville de commerçants, de rapines, et pour croquer un tramezzini (petit sandwich au pain de mie), une part de pizza ou des cicchetti, ces tapas à la vénitienne, la station debout s’impose à tous, même aux Vénitiens postés dans les bacari, les bistrots à vins locaux.

«Si on laissait faire ces errants de la place Saint-Marc, les badauds qui ne vont nulle part ailleurs, ils feraient des barbecues ou des raclettes», lance Christophe Mercier, un rien blagueur.

Une taxe pour entrer dans la ville

La municipalité cherche de l’argent partout —elle a mis en vente le casino 350 millions d’euros et la commercialisation du nom Venise n’a rien donné. La ville avait en projet une taxe à régler pour tous les visiteurs pénétrant dans la cité. Un vœu pieu: où placer les guichets en ville et les fonctionnaires en mer?

L’autre idée reste de faire payer les dizaines de millions de croisiéristes embarqués sur des monstres marins de 140.000 tonnes —une menace quotidienne, impressionnante. Par an, 900 navires croisent sur la lagune devant la place Saint-Marc, le Palais des Doges, le Danieli, le quai des Esclavons, la Pietà (l’église où est né Vivaldi), les Giardini (jardins publics) avant de gagner la haute mer.

Il est 21h30 ce vendredi soir d’été à la Terrazza, le grand restaurant à la vue panoramique du Danieli d’où l’on voit l’île de San Giorgio Maggiore, l’île de la Giudecca du Cipriani et du Bauer Palazzo et la percée vers l’Adriatique, fabuleuse vision de la Venise des fondateurs du XIIIe siècle. Tout amoureux de la Sérénissime tient à contempler ce spectacle immobile, figé dans la nuit des temps.

Tout à coup, sur la droite du paysage lagunaire, tout près de la Salute, la magnifique basilique et sa statuaire restaurée en 1956 grâce à la France, surgit le Pacific Princess, un paquebot tout blanc, haut de six ponts, qui glisse sur les eaux du bassin de Saint-Marc à une allure de lente procession. La centaine de convives de la Terrazza cesse de mastiquer la pasta: stupéfaction et crainte sourde. Si le monstre des mers s’affaissait ?

Il y a peu, à la fin juillet, un paquebot de croisière a frôlé le quai de l’Arsenal, déviation comparable à celle du Concordia. Tous les journaux vénitiens ont relevé ce fait divers maritime.

Qu’a-t-on fait depuis l’échouage du navire de la compagnie Costa Croisières à Grosseto en 2012? À Venise, chef-d’œuvre en péril, rien. Si le nouveau maire, Giorgio Orsoni, fervent défenseur de la marine à voile et des régates en gondoles, est opposé au trafic périlleux des paquebots géants à 4.000 passagers et plus, il n’a hélas pas le pouvoir de faire dériver ces navires par la passe de la Malamocco, la route du pétrole, recommandée par certains édiles et professionnels de la navigation sur la lagune aux 110 îles.

C’est que le mouvement des bateaux, des ferries et autres immeubles flottants, le stationnement sur le port vénitien, le temps des escales, les bagages par centaines à porter, à stocker, tout cela relève du Venice Port Authority, qui tire la majorité de ses revenus du transit maritime, soit 45.000 euros par navire étranger.

Que 50.000 résidents dans le centre historique

La ville sur pilotis, depuis le commerce du sel, des épices et de l’or, a toujours profité de la mer et de ses ressources. Il n’est pas question de changer, d’autant que Venise est devenue, après l’explosion des voyages, la première escale en Europe des bateaux de croisière, le «must» étant l’appareillage de la cité lagunaire puis l’accostage au retour sur le quai vénitien: deux fois à Venise, qui refuserait pareille aubaine?

Le mythe de Venise, capitale de l’amour et de la beauté, est entretenu aussi par la stratégie offensive des concepteurs de croisières de Marseille, Nice, Athènes, Miami… Venise demeure une destination inusable: c’est le pouvoir du rêve.

De plus, le tourisme planétaire tricoté autour de la magie de Venise n’a pas manqué de favoriser l’expansion phénoménale de l’industrie hôtelière, des appartements à louer, des bed and breakfast, des chambres chez l’habitant: une ruée ponctuelle les week-ends pour la flânerie, les multiples festivités organisées par le brain trust de la municipalité, très active dans l’animation culturelle, et les multiples occasions de séjourner dans la cité de la splendide basilique aux fascinantes origines. Voilà des ressources sonnantes et trébuchantes indispensables à la survie de la ville chère à Wagner, Proust et Jean d’Ormesson.

Car il ne reste plus que 50.000 résidents dans le centre historique, contre 150.000 en 1970. Les populations vivant et travaillant sur la presqu’île aux gondoles (11 mètres de long, 1,5 mètre de large) ont migré vers la terre ferme, Mestre et Padoue, d’où l’appauvrissement financier de la municipalité, en charge à hauteur de 40% de la restauration des monuments, palais, édifices et simples maisons, touchées chaque hiver par l’acqua alta, l’inexorable montée des eaux (43 jours d’inondations au Danieli en 2012), fléau imparable de Venise.

Quel effet aura Moïse, l’ingénieux système ultraperfectionné de plaques mobiles destinées à contenir l’irruption des eaux salées au large de la lagune? En gestation depuis dix ans, il a déjà coûté 4 milliards d’euros à l'Etat, à la ville, à la région. La mise en service est prévue pour 2015. Pour l’heure, c’est la seule parade scientifique et technologique au déferlement de marées qui mettent à mal les sols, les marbres et l’échafaudage millénaire des pilotis, 1 million dit-on, qui soutiennent le sublime théâtre de pierres vénitiennes.

Dès lors, on comprend le boom hôtelier actuel favorisé par les édiles et l’implantation sans fin des groupes internationaux: Hilton, Mariott, Arman Resort et Four Seasons, en passe de reprendre en main le San Clemente, le grand hôtel tout blanc édifié par des financiers de Turin sur l’île éponyme.

Plus il y a d’hôtels cinq étoiles, plus la belle clientèle trouve des points de chute, dynamisée qu'elle est par un marketing d’enfer et des tarifs modulables selon la période, les weekend et les événements rituels: les réveillons sous la neige, le carnaval de février, le fête du Rédempteur en juillet, une animation nautique sur le bassin de Saint-Marc, la quinzaine de la Mostra del Cinema fin août, et la rituelle Biennale d’art contemporain. Depuis les années 2000, Venise a réussi à conjuguer le génie des peintres iconiques, Tintoret, Titien, Lotto, Carpaccio… et l’art moderne vivifié par les expositions chocs de François Pinault au Palais Grassi depuis 2006 et à la Douane de Mer, tout à côté de la Salute en 2010.

Cinq jours avant l’ouverture de la Biennale en juin, les grands hôtels affichaient complet —marchands d’art, agents, galeristes, journalistes ont fourni à la cité de la Fenice restaurée une nouvelle vague de visiteurs concernés par la création en tout genre. Le Corbusier le disait déjà après la guerre:

«Les Vénitiens sont des précurseurs, c’est la jeunesse de notre civilisation contemporaine.»

Nicolas de Rabaudy

Partager cet article