Culture

Je ne lis que des auteurs morts

Jean-Marc Proust, mis à jour le 24.08.2013 à 15 h 09

La rentrée littéraire déboule avec plus de 550 romans, la plupart promis au pilon faute de lecteurs. Face à cette overdose traditionnelle de l’automne, j'ai depuis longtemps choisi la nécrophilie littéraire.

Tombe d'Oscar Wilde (1854-1900). REUTERS/Charles Platiau

Tombe d'Oscar Wilde (1854-1900). REUTERS/Charles Platiau

C’est ainsi: je ne lis que des auteurs morts. L’écrivain qui a cassé sa pipe est mon préféré.

Gustave Flaubert, Marcel Proust, Honoré de Balzac, Guy de Maupassant, Céline, Denis Diderot, Racine…: mon panthéon personnel n’a rien d’original. Je les lis, je les relis parfois, toujours avec plaisir. Et je ne dédaigne pas les cimetières illustres d’autres pays: Italo Svevo, Cervantès, Thomas Mann, Shakespeare, Franz Kafka… Je peux lire aussi des romans plus «légers», un Alexandre Dumas ici, un Gaston Leroux ou un Conan Doyle par là...

Tous sont des classiques. Donc des cadavres.

Lire des cadavres exquis

Vu ainsi, ce goût morbide peut surprendre. Pourtant, il est aisément explicable et, à mes yeux, le seul choix raisonnable.

D’abord, j’accorde à la littérature, au roman, un statut supérieur. C’est un art à part entière. L’Art du roman, écrivit fort justement Milan Kundera, rendant hommage à ses maîtres —texte indispensable écrit pourtant par un vivant.

Dès lors, j’ai une peur terrible de me tromper. De lire un mauvais roman. De la littérature fade. De m’emmerder. J’ai besoin de chefs d’œuvre, de bouquiner du panthéon. En conséquence, je pioche dans le vieux, le moisi, le cercueil. Pour une simple raison: si un bouquin est encore lu un siècle ou deux après avoir été écrit, c’est probablement qu’il n’est pas mauvais. Un texte qui a su traverser les modes, survivre aux censeurs, ignorer des ans l’irréparable outrage, échapper à l’oubli, pour arriver jusqu’à moi, j’ai envie de lui rendre hommage.

En revanche, le truc que tout le monde trouve génial parce qu’il a une bonne couverture médias, qui me prouve qu’il sera lu par mes arrières petits-enfants? A part l’attaché de presse, personne n’y croit. Je m’en détourne, l’ignore. Je n’ai pas lu une seule ligne de Houellebecq et, sauf crise cardiaque de l’auteur, n’envisage pas un instant de changer de point de vue.

Parlez-moi d’Eschyle, d’Euripide, de Sophocle plutôt. Ecrites il y a quelque 2.400 ans, leurs pièces restent parfaitement lisibles et passionnantes. Je ne donne pas la moindre chance à Houellebecq d’être lu en l’an 4.413. C’est injuste puisque je ne l’ai pas lu mais au fond de vous, vous devez penser la même chose.

Sans doute estimez-vous que je manque des opportunités, me prive de plaisirs contemporains en privilégiant les rayons poussiéreux d’autrefois? Pourtant ma démarche n’est guidée que par la prudence. Comme tout le monde, mon temps est limité, surtout le temps de lecture. Précieux instants volés que ceux où l’on se plonge dans un livre! Alors, se tromper de bouquin, c’est perdre quelques heures… Peu intéressé, on lit moins vite, on décroche… Faut-il aller jusqu’au bout, par acquit de conscience? On traîne, on oublie ce qu’on a lu, on revient en arrière… Que de temps perdu!

Principe de précaution

Et puis comment choisir? Dois-je lire le roman de Marc, conseillé par Adèle, l’attachée de presse copine de Véronique qui écrit dans le même journal que… Marc? Faire confiance aux prix littéraires dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils récompensent rarement les meilleurs —sinon les meilleurs amis? Piocher au hasard dans la pile et prendre le risque de perdre trois ou quatre heure de mon temps pour lire un bouquin à moitié (à moitié) intéressant? Me fier aux témoignages grotesques de lecteurs sur Amazon? Ecouter mon libraire?

Tout livre est un pari. J’essaye de minimiser mes pertes —de temps— en optant pour le bouquin qui a traversé les siècles, me tenant prudemment à l’écart de la loterie, qui caractérise désormais la profusion éditoriale. C’est le principe de précaution littéraire.

Evidemment, cela me rend très conservateur. Lire dans le formol, c’est en quelque sorte se contenter du Lagarde et Michard, rester dans des sentiers bien balisés, s’interdire d’être surpris. Rien de plus faux. Lire Proust avec le sentiment qu’il a écrit mot pour mot ce que je ressens est une source de fascination inépuisable. Il y a deux ans, la découverte de Berlin Alexanderplatz (Alfred Döblin) a été un choc. J’ai lu Mikhaïl Boulgakov avec une frénésie et une excitation rarement connues. Dans les classiques, la surprise, l’émerveillement vous guettent à chaque page.

Des cadavres pour plus tard

Et il y a mes morts préférés. Les relectures. Comme dans une famille, certaines photos jaunies ne vous disent rien, d’autres vous évoquent de merveilleux souvenirs. Relire, c’est cela aussi, le plaisir renouvelé de fleurir un tombeau. Quelques lignes de Poil de Carotte me sidèrent. Le moindre chapitre de Bouvard et Pécuchet me fait glousser de contentement. La manière dont Diderot manipule son lecteur avec Jacques le Fataliste —lu et relu— m’amuse toujours autant. Dans 1984, la lucidité de George Orwell m’éblouit. Certains textes sont comme des pèlerinages.

Et puis, comme les bibliothèques regorgent de classiques jamais lus, j’ai des réserves de macchabées littéraires jusqu’à mon propre décès. Chateaubriand, par exemple. Pourquoi, ennuyé par René, qu’on m’imposa au lycée, n’ai-je jamais tenté les Mémoires d’outre-tombe (un titre fait sur mesure pourtant)? Ce sera une autre fois, et ces chrysanthèmes prévisionnels sont parfaitement réjouissants. Face à la frénésie de la rentrée littéraire, c’est un plaisir de gourmet que de garder son Chateaubriand pour plus tard.

Fiez-vous à la postérité

N’y voyez pas de la morgue. Comme si je méprisais la littérature de gare sans la connaître. Pour d’obscurs travaux universitaires, j’ai planché plusieurs années dessus, lisant des morts dont vous n’avez probablement jamais entendu parler: Jules Mary, Pierre Decourcelle, Xavier de Montépin, Paul d’Ivoi… Ces écrivains étaient les Lévy, les Nothomb, les Musso du moment. Des auteurs de best-sellers, parfaitement oubliés aujourd’hui. Leur lecture assidue m’a indiqué la voie. Le succès est souvent périssable. Lisez Fantômas, qui fit frémir la France d’avant-guerre, et vous trouverez le temps long [1]. Tous les morts ne se valant pas, la postérité est un bon guide littéraire.

Et il y aussi, je l’avoue, des défunts formidables, dont la lecture m’arrache un bâillement. James Joyce, monument devant lequel je recule. Le Second Faust de Goethe, lâché après quelques pages. La chiantissime Princesse de Clèves? Il fallait vraiment détester Sarkozy pour s’en infliger la lecture.

J’irai bouquiner sur vos tombes

Alors, parfois, je m’égare. Chez le libraire, j’interroge, légèrement tartuffe: «vous auriez un truc agréable à lire, pour les vacances?» Effrayé par mon audace, je me rassure in petto: il est bon de lire des auteurs vivants, pour pouvoir comparer. Car lire du médiocre permet de davantage apprécier la grandeur. Un polar ici, un roman là, un essai, une BD, je cède... Il m’a fourgué du Mo Hayder, du Franck Thilliez, le bougre, et même Pour Trois couronnes, un roman plaisant, prenant même et pourtant publié en 2013. Parfois, au risque que cela me plaise, je succombe à la lecture d’un écrivain vivant, rassuré par mon libraire: «mais vous savez, monsieur Proust, il est vieux, il n’en a plus pour très longtemps.»

Lui sait bien que, face à un corps refroidi, mon intérêt s’éveille. Julien Green par exemple est devenu un auteur très lisible. La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole fut une divine surprise. Pensez donc: un roman posthume! Je me suis régalé.

Si les éditeurs avaient du courage, ils tueraient rapidement leurs meilleurs auteurs. Et j’irais bouquiner sur leurs tombes.

Jean-Marc Proust

[1] L’adaptation en BD de Julie Rocheleau et Olivier Bocquet (Dargaud), La Colère de Fantômas, est resserrée, donc bien plus plaisante (14 €). Revenir à l'article.

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