Culture

Ultramarin

Marc Ménonville, mis à jour le 06.07.2009 à 11 h 50

Rassurons ceux de nos lecteurs qui conservent le souvenir de la guerre d'Algérie, en particulier du putsch d'avril 1961: un Ultramarin n'est pas un officier de Marine combattant la politique du général de Gaulle puis s'engageant dans l'OAS, tel le héros du «Crabe tambour» de Pierre Schoendoerffer. Ne prenez pas un Ultramarin pour un marin ultra, aurait tranché le bon docteur Lacan, l'œil sur son Courbet.

Méditons plutôt sur la fortune récente de ce vocable, enraciné dans notre langue depuis le XIXe siècle cependant. Au vrai, il paraissait chez les poètes de lointains. Il venait apporter ses harmonies à la solennité de José-Maria de Hérédia, aux fantaisies de Paul-Jean Toulet ou à l'ésotérisme de Saint-John Perse. Il s'accompagnait, à l'habitude, même chez les adeptes de la clarté, de la sophistication du vocabulaire. Pour illustrer le propos, troussons un pastiche à la manière de l'ancien secrétaire général du Quai d'Orsay:

Voici que je grave vos noms au marbre mémoriel, halieutes ultramarins qui ennoyiez vos filets dans le céladon et l'azur des houles d'entre tropiques.

De quoi évoquer les plages des Antilles, les laves de la Réunion ou, biffant un passé révolu après 1815, les luxuriances de Maurice.

Il n'est pas sans intérêt de relever que le succès d'ultramarin, un poil abscons mais bien de chez nous, a compensé l'échec de domien forgé, il y a quelque dix ans, pour englober les peuples des DOM. À l'évidence, le diable s'en était mêlé et il apparut en peu de temps que ce domien sans couleur —tiens, tiens, tiens... — ni chaleur — tiens, tiens, tiens... (bis) —, pur produit de la technocratie langagière, en résumé, ramenait à l'idée de domination. Parions sans risque que les mânes de Victor Schoelcher vouèrent domien aux gémonies et imposèrent ultramarin qui soulève des images de beauté et de paix: foin de l'esclavage, vive le Club Méditerranée! Oublions, pour le moment, que Scylla est proche de Charybde, car cette allusion au tourisme pourrait suggérer à de mauvais esprits qu'ultramarin a partie liée en cachette avec la poursuite de l'aliénation de populations jadis asservies et naguère encore colonisées.

Noir, mulâtre, béké, créole d'origine indienne ou chinoise, si ce n'est amérindienne, l'Ultramarin, avec la majuscule de respect, ne se définit que par son habitat: il vit au-delà des mers. Ce qui, soit dit entre parenthèses, distingue l'Ultramarin du Corse que la théorie sacrée de la continuité territoriale assimile au Métropolitain. Pour le reste, rien ne peut le séparer de ses concitoyens. Il est, sans conteste, Français, reconnu apte, par conséquent, à voter dès sa majorité, client du PMU et de la Française des Jeux, supporter des Bleus (pas d'équipes de France sans Ultramarins, d'ailleurs), mangeur de bifteck-frites, buveur de beaujolais (après le 'tit punch de l'apéro éventuellement), joueur de pétanque et de belote, et admis au bénéfice des minima sociaux.

On conçoit qu'Henri Guaino qui, négligeant l'édit du Grand Manitou de Brassens, sait que le mot n'est pas «rien du tout», ait tenu à assurer la promotion d'Ultramarin dans la bouche de Nicolas Sarkozy. «L'ultramarinité, c'est la francitude plus la différencision» aurait, de son côté, expliqué Ségolène Royal, Ultramarine d'honneur, lorsqu'elle se piquait de parvenir à l'Élysée par l'accumulation de néologismes de derrière les fagots.

Français jusqu'au bout des ongles, l'Ultramarin jouit aussi de la faculté de s'exprimer par référendum: quoi de plus gaulois (comme nos ancêtres), quoi de plus gaullien? Sous peu, nous connaîtrons l'avis à ce sujet des Ultramarins de la Martinique, et, si la présidence leur pardonne les outrances du LKP, de ceux de la Guadeloupe.

On souhaitera in fine au président de la République de ne pas connaître le même sort, révérence parler, que l'héroïne de l'une des «calendaines» de Robert Brunissard:

Marie est revenue triste de Martinique,

D'avoir dû constater que sa sœur Marthe y nique...

Marc Menonville

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crédit: flickr (cc)

Marc Ménonville
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