Monde

Sarah Palin: démissionner, une stratégie de loser

Bruce Reed, mis à jour le 07.07.2009 à 7 h 33

Au Parti Républicain, les leaders partent mais les ennuis restent.

«Il est si tentant et confortable de faire son petit bonhomme de chemin, dans son coin, sans prendre de risque», a déclaré Sarah Palin, vendredi, laissant sous-entendre que mener son mandat de gouverneure jusqu'à son terme ne ferait qu'aggraver l'immobilisme politique sévissant aux Etats-Unis. Rester? «Ce serait la solution de facilité; ce serait sans intérêt. Un comportement de lâcheur. Sarah Palin n'est pas une lâcheuse, elle... c'est pourquoi elle démissionne.

Elle n'est pas la seule. Ces six derniers mois, les républicains n'ont pas arrêté. Vendredi, Sarah Palin a dit vouloir démissionner parce que «seul un poisson mort se laisse porter par la rivière». La gouverneure de l'Alaska rêve peut-être d'un parti nageant courageusement à contre-courant, mais son départ ne fait qu'éloigner les espoirs d'une victoire aux prochaines élections: la marée républicaine est décidemment basse.

Passons en revue les évènements de 2009. Tim Pawlenty, gouverneur républicain du Minnesota et candidat possible à la présidentielle de 2012, a annoncé qu'il ne se représenterait pas l'an prochain. L'un des ex-grands espoirs, Jim Huntsman, gouverneur de l'Utah, a démissionné pour rejoindre l'administration Obama; il a été nommé ambassadeur en Chine. Le sénateur de la Pennsylvanie, Arlen Specter, a quitté le parti. Le mois dernier, John Ensign, sénateur du Nevada, a du abandonner ses responsabilités au sein du parti pour se consacrer à sa nouvelle priorité... un scandale sexuel l'impliquant directement. Mark Sanford, gouverneur de Caroline du Sud mis en cause dans une affaire d'infidélité, a démissionné de son poste de directeur de l'Association des Gouverneurs Républicains;  d'ailleurs, l'interview qu'il a récemment accordée à l'Associated Press s'est avérée si désastreuse qu'il n'est même pas sûr de rester gouverneur. Pour reprendre la métaphore employée par sa maîtresse argentine, «le génie est sorti de la lampe; personne ne pourra l'y faire rentrer à nouveau».

Que se passe-t-il? Les républicains sont-ils tous devenus des lâcheurs? Où est passé le parti de Larry Craig, ce sénateur pris en flagrant délit de «conduite douteuse» dans les toilettes d'un aéroport en 2007? Il n'avait pas abandonné pour si peu, lui!

Selon certains stratèges du parti, la démission peut avoir des avantages. Mary Matalin a par exemple déclaré au New York Times que la «brillante» manœuvre de Palin lui permettrait de faire de la concurrence à Mitt Romney aux prochaines élections. Bien sûr, il sera divertissant de voir les fidèles de Palin et de Romney se disputer l'électorat des Etats de l'intérieur au cours des deux prochaines années. Mais le parcours de Romney prouve à lui seul que la démission ne paie pas. En 2006, il avait décidé de ne pas être candidat à sa propre succession pour pouvoir faire campagne à temps plein dans l'Iowa et le New Hampshire. Il échoua dans ces deux Etats.

L'idée reçue selon laquelle un candidat à la présidence est trop occupé pour gouverner date de l'époque de Jimmy Carter et de Ronald Reagan, qui remportèrent tous deux l'élection en tant qu'ex-gouverneurs. Mais Carter et Reagan n'étaient pas des lâcheurs. Carter n'a pas pu se faire réélire en 1974 car, à cette époque, les gouverneurs de Géorgie ne pouvaient briguer qu'un seul mandat. Reagan assura normalement ses deux mandats de gouverneur de Californie. Ces vingt dernières années, aucun homme politique n'a connu le succès après avoir choisi de démissionner. Bill Clinton fut réélu gouverneur de l'Arkansas pour la cinquième fois juste avant de lancer sa campagne de 1992. Lorsqu'il brigua la présidence, en 2000, George W. Bush venait de se faire réélire dans son fief du Texas... Les exemples ne manquent pas.

Comparons ces parcours à ceux des mornes démissionnaires volontaires. En 1986, Gary Hart décida de ne pas se représenter pour un troisième mandat de sénateur; le scandale Donna Rice suivit, le mettant définitivement hors du coup. En 2004, John Edwards renonça à briguer un second mandat; le scandale Rielle Hunter mit peu après un terme à ses ambitions.

Bill Bradley, qui décida de ne pas être candidat à sa propre succession en 1996, ne pouvait que perdre les primaires démocrates de 2000 face à l'énergique Al Gore, dont le slogan était «Rendre coup pour coup». La démission spectaculaire du républicain Bob Dole de son poste de sénateur, en juin 1996, alors qu'il venait de remporter les primaires, n'inspira pas que des commentaires positifs à la presse... et handicapa sensiblement sa campagne. Dole se fit battre par Clinton, et se retrouva de fait au chômage.

Quoi qu'en dise Palin, la «solution de facilité sans intérêt», c'est donc bien la démission. Son départ express est choquant. Parce qu'il est le fruit d'une stratégie erronée, tout d'abord; mais aussi et surtout parce que le fait de mettre un terme à son mandat semblait la remplir d'un soulagement et d'une joie sans bornes. La démission de Palin est, en somme, le symptôme de cette nouvelle maladie républicaine: gouverner n'est plus considéré comme un honneur, mais comme une distraction malvenue.

La conférence de presse de Palin rappelle la catastrophique interview de Sanford, en cela qu'elle fait l'effet d'un étrange appel à l'aide, comme si l'ex-gouverneure nous implorait à grands cris de la libérer d'une impossible charge (en l'occurrence, gérer l'Etat d'Alaska). Elle dit ne pas vouloir se représenter parce qu'elle n'a pas besoin d'un titre «pour AIDER les gens»; puis elle ajoute qu'elle préfère en rester là pour ne pas «abuser» de son statut de «canard boiteux» [homme politique en fin de mandat ne pouvant ou ne voulant pas être réélu] en parcourant le reste des Etats-Unis aux frais du contribuable. Tout comme Sanford, Palin est un jour partie en terre inconnue. Et comme Sanford, elle y est tombée sous le charme d'une sirène au chant mélodieux, qu'elle ne pouvait ni ramener à la maison, ni abandonner bien longtemps. La sirène de Sanford était une femme; celle de Palin demeure la surexposition médiatique. Une attraction qui s'avérera tout aussi fatale.

Palin a achevé  sa déclaration par une citation, qu'elle a attribuée au Général MacArthur: «Nous ne fuyons pas. Nous avançons simplement dans une nouvelle direction.» Bonne guerre, mauvais général: ces mots sont ceux d'Oliver Smith, qui sauva ses hommes d'une mort certaine durant la bataille du Réservoir de Chosin, en Corée. Si c'est là le projet de l'ex-gouverneure, on lui souhaite bon courage: pour Sarah Palin, éviter le pire est toujours une bataille perdue d'avance.

Bruce Reed

A lire aussi sur slate.fr: Pourquoi Sarah Palin a choisi le mauvais jour pour démissionner.

Article paru sur slate.com le 4 juillet 2009 et traduit par Jean-Clément Nau. Photo:

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