France

De Mitterrand à Hollande: l'ambiguïté protège, la contradiction mine

Eric Dupin, mis à jour le 22.08.2013 à 10 h 08

Le clair-obscur est une obligation du discours politique, mais le second président socialiste de la Ve République s'en acquitte moins bien que le premier.

François Hollande à Rennes, le 27 septembre 2011. REUTERS/Stéphane Mahé.

François Hollande à Rennes, le 27 septembre 2011. REUTERS/Stéphane Mahé.

Les politiques ont en commun avec les vampires d'avoir l'aveuglante clarté en sainte horreur. Mais il faut les comprendre.

Tout responsable public, tout élu voit son discours saturé de lourdes contraintes. Il s'exprime au nom d'un groupe (parti, exécutif, etc.) plus ou moins hétérogène.

Il lui faut forger des compromis en naviguant entre les aspirations et les intérêts contradictoires qui travaillent la population. Il doit, enfin, ruser pour déjouer les manoeuvres de ses adversaires et, pis encore, de ses concurrents du même camp.

Tout ceci est incompatible avec une prose de clarté cristalline. Le discours politique est obligatoirement lesté d'une bonne dose d'ambiguïtés, de double sens, de contradictions sous-jacentes. Encore faut-il savoir gérer efficacement ce clair-obscur.

«Si vous avez compris ce que j'ai dit, c'est que je me suis mal exprimé», disait Alan Greenspan, l'ancien président de la Réserve fédérale américaine. François Mitterrand excellait dans cet art. François Hollande le pratique avec sensiblement moins de bonheur.

Le prince de l'équivoque

Le premier président socialiste de la Vème République avait parrfaitement saisi toute la sagesse de la célèbre maxime du cardinal de Retz: «On ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens.» Surnommé à bon droit «le prince de l'équivoque» par Raymond Barre, l'homme au parler carré qui ne fut jamais président, Mitterrand n'avait pas son pareil pour manier la polysémie discursive.

On se souvient que jamais il n'avoua avoir effectué un tournant politique en choisissant la «rigueur» en 1983. Une partie de la gauche a pu ainsi croire qu'il s'agissait d'une simple «parenthèse», selon l'expression de Lionel Jospin, alors même que la sensibilité opposée se félicitait de cette conversion au «réalisme économique». Chacun pouvait alors projeter sur le sinueux verbe présidentiel ses propres attentes.

Une telle magie n'opère plus avec Hollande. L'actuel chef de l'Etat a beau parsemer ses prises de parole de considérations ambivalentes («En même temps...»), l'ambiguïté est chez lui moins apparente que la contradiction. C'est que la fracture entre promesses de campagne et pratique de pouvoir a été autrement plus ouverte en 2012 qu'en 1981.

Les hésitations et les revirements de Hollande génèrent des soupçons croisés. Chacun s'inquiète désormais des orientations d'un président, plus vraiment à gauche pour les uns mais jamais assez libéral pour les autres.

Marier les contraires

Mitterrand avait pour principe cardinal de marier les contraires, ce qui lui laissait les mains libres. C'est en s'appuyant sur les ailes droite (Gaston Defferre, Pierre Mauroy) et gauche (Jean-Pierre Chevènement) qu'il prit la tête du Parti socialiste au congrès d'Epinay en 1971. Il fut plus tard à la fois celui qui nomma des ministres communistes, en 1981, et celui qui pratiqua «l'ouverture» au centre-droit, en 1988. Jusqu'au bout, le «mitterrandisme» attira des personnalités de convictions opposées, de Jacques Delors, issu du chabanisme, à Jean-Luc Mélenchon, venu du trotskisme.

Hollande n'a ni cette audace ni ce succès. Il n'a pas eu un geste pour empêcher le PCF de basculer dans l'opposition intégrale. Le président n'a pas non plus tendu la main à un François Bayrou pourtant fort bien disposé à son endroit en début de quinquennat et qui a, depuis, rejoint la posture critique pour laquelle il est rodé.

Le choix du transparent Harlem Désir pour diriger le PS témoigne d'un refus de prendre le risque de travailler avec des tempéraments politique contrastés. Le «hollandisme» n'est pas une force centripète.

Contradictions ministérielles

Les tensions sont habituelles au sein d'un gouvernement. Les premiers pas de la gauche au pouvoir en 1981 furent marqués par des couacs plus au moins retentissants que Pierre Mauroy crut bon de théoriser sous le slogan «Gouverner autrement». Gaston Defferre et Robert Badinter jouaient déjà à la petite guerre du «premier flic» contre l'avocat des juges. L'atavique «culture du débat» qui sévit dans une gauche plurielle depuis la nuit des temps lui interdit tout caporalisme ministériel.

Le tout est de savoir finir par arbitrer. Mitterrand s'y employait, même s'il avait fâcheusement tendance à laisser les problèmes mûrir (voire pourrir) au prétexte de donner «du temps au temps». Hollande pratique plus encore la procrastination ministérielle. Pis, il donne l'impression que ses arbitrages sont toujours susceptibles de révision.

Cette pratique encourage l'éclatement de spectaculaires contradictions ministérielles. L'affrontement estival entre Christiane Taubira et Manuel Valls sur la réforme pénale serait moins grave s'il ne trahissait la coexistence conflictuelle de deux philosophies antagonistes au sein même du gouvernement. Sur l'immigration aussi, l'incohérence est flagrante entre ceux qui s'interrogent sur le regroupement familial et ceux qui défendent le droit de vote des étrangers.

Perspectives divergentes

Longue est la liste des thèmes sur lesquels des perspectives divergentes s'entrechoquent dans les allées du pouvoir. Arnaud Montebourg persiste à défendre une ligne industrialiste alors que Jean Pisany-Ferry, grand prêtre de la «France de 2025», ne cache pas sa préférence pour une économie de services.

L'écologie suscite également des visions opposées: le gaz de schiste comme la fiscalité verte font l'objet de convictions diverses. Et lorsque Pierre Moscovici se déclare «très sensible au ras-le-bol fiscal», des socialistes lui répliquent qu'ils sont «très sensibles aux inégalités».

Nul doute que la réforme des retraites cristallisera d'autres tensions au sein de la gauche gouvernante. Sur ce dossier, comme sur d'autres (voir la réforme du statut des auto-entrepreneurs), la tentation hollandaise sera de trouver une porte de sortie moyenne, surtout respectueuse des rapports de force.

Les contradictions ouvertes accouchent alors d'un compromis bancal, avec le risque de mécontenter tout le monde. On peut perdre sur tous les tableaux à force de ménager la chèvre et le chou.

Eric Dupin

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Journaliste
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