France

Les jeunes face au travail: quatre portraits de groupe

Monique Dagnaud, mis à jour le 28.08.2013 à 6 h 13

Diverse dans sa formation, son ambition, son intégration, la jeunesse française a pour point commun un rapport complexe et fort à la valeur travail, qui ne rend que plus visible l'année perdue par le nouveau gouvernement sur le sujet.

Un jeune demandeur d'emploi au Pôle Emploi de Pessac (Gironde), le 6 juin 2013. REUTERS/Régis Duvignau.

Un jeune demandeur d'emploi au Pôle Emploi de Pessac (Gironde), le 6 juin 2013. REUTERS/Régis Duvignau.

Ah, les jeunes! PRIORITE ABSOLUE. On allait voir ce qu’on allait voir. Un an et des poussières après, c’est vu.

A part les rythmes scolaires (un tango politique depuis vingt ans), le débat (vaporeux) sur la morale laïque et l’adjonction de trois catégories d’emplois aidés pour les jeunes (une invention qui date de Raymond Barre),  rien. Or, voici en quatre portraits et quelques chiffres (étiquetés Education Nationale), quelle est la situation de la jeunesse française face à l’emploi.

D’abord, les élites. Elles se recrutent presque essentiellement à l’Ena (80 étudiants par an) et dans les écoles d’ingénieurs ou de management, surtout les plus prestigieuses d’entre elles: Polytechnique, Centrale, les Mines, HEC, l’Essec, etc. Le nombre de recrues qui sortent annuellement de ces établissements agrégés au sein de la Conférence des grandes écoles se montait, en 2012, à 29.000 pour les écoles d’ingénieurs et à 18.000 pour les écoles de commerce, soit une proportion infime (5-6%) d’une classe d’âge des vingt ans.

Une fois franchi le concours d’entrée, l’étudiant est préparé pour une carrière grâce au cursus d’enseignement et à un foisonnement d’activités et de rencontres. Un système efficace: environ 80% des ingénieurs ou managers sortis en 2012 d’une de ces écoles ont trouvé un emploi en moins de deux mois.

Pour ce microcosme, «la Terre est plate». Habitués à fonctionner en plusieurs langues, ayant déjà pas mal voyagé et à l’aise partout, ils sont ouverts à toutes les opportunités du marché du travail mondial: soit pour enrichir leur CV, soit pour optimiser leurs conditions de travail. Ils ont les atouts pour agir comme le champion de natation Yannick Agnel: soudainement tout plaquer (club et entraîneur) et tenter sa chance ailleurs (en l’occurrence à Baltimore) pour progresser ou faire une expérience. Ou tout bonnement, changer d’air. En 2012, un quart des diplômés des grandes écoles de commerce ont pris un premier emploi à l’étranger (Grande-Bretagne en tête), ainsi que 12 % des ingénieurs (Grande-Bretagne, Suisse et Allemagne en tête).

Second groupe: les autres diplômés du supérieur, soit un peu plus du tiers des nouvelles générations: 21% sont formés dans la filière générale et 15% dans la filière professionnelle (DUT, BTS ou diplômes assimilés). L’ensemble de ces jeunes va grosso modo trouver une place dans la société, même s’ils mettent plus de temps qu’autrefois pour obtenir un emploi et si celui-ci ne correspond pas toujours à leurs attentes —quatre ans après la sortie, 6% seulement sont sans activité et 9% au chômage.

Dans une société qui vénère les statuts, le leur est loin d’être garanti: 40% des diplômés de la filière générale sont devenus cadres et 14% sont employés ou ouvriers; dans la filière professionnelle, presque personne n’est cadre et 32 % sont ouvriers ou employés. Autrement dit, le diplôme d’études supérieures est un sésame pour un travail stable, mais ne l’est ni pour un statut, ni pour une place à responsabilités. D’une certaine manière, il est dévalué —à l’aune, en tout cas, de ce que beaucoup d’étudiants en attendaient—, mais il peut être un tremplin.

Ces diplômés du supérieur partagent des points communs, car la vie de campus est en elle-même une phase initiatique. Sas entre la formation initiale et le monde professionnel, elle constitue une période privilégiée pour la réflexivité et la projection vers un choix de vie —d’ailleurs, l’orientation professionnelle y est souvent rebattue, 63 % seulement des étudiants poursuivant dans la même voie après la première année.

Outre l’affinage des savoirs, l’Université dope la curiosité, favorise l’apprentissage du discours critique, ouvre à une multiplicité d’activités, offre un creuset pour des rencontres entre individus venus d’horizons divers et encourage les séjours à l’étranger. En d’autres mots, l’expérience étudiante familiarise aussi avec un monde sans frontières, et l’aptitude intellectuelle qui s’ensuit, cette Bildung cosmopolite que décrit bien Vizenzo Cieccelli dans livre consacré au programme Erasmus. Après, construire sa vie à l’étranger est donc tout à fait envisageable.

Troisième groupe: ces jeunes, 42% d’une classe d’âge, qui ont une formation qui limite leurs ambitions —juste le niveau bac (28%) ou un diplôme pré-bac de type CAP ou brevet professionnel (14%). Pour les bacheliers, certains ont stoppé là leurs études (souvent les détenteurs d’un bac professionnel), d’autres ont entamé des études supérieures, puis les ont abandonnées.

Cette jeunesse rencontre d’assez grandes difficultés d’insertion: près d’un tiers de ses membres est sans emploi (au chômage ou sans activité) quatre ans après la fin de sa scolarité, une situation qui touche autant les simples détenteurs du bac que ceux ayant suivi un cursus professionnel court —ce qui interroge, d’ailleurs, sur l’efficacité de cette formation. Quand ils ont un emploi, ils sont ouvriers ou employés, et pour un tout petit nombre d’entre eux, commerçants, artisans ou agriculteurs. On trouve beaucoup d’intérimaires dans cette catégorie, et son marché du travail est local ou régional.

Quatrième groupe, enfin: les jeunes «en potentialité d’exclusion». 16% d’entre eux n’ont aucune formation ou seulement le brevet. Quatre ans après la fin de leur dernière année d’études, 62% d’entre eux n’ont pas d’emploi!

Ils contribuent à grossir les rangs des NEET (Not in Education, Employment or Training), ces jeunes qui ne sont ni étudiants, ni employés, ni stagiaires. Selon une note du Conseil d’analyse stratégique d’avril 2013, ces désengagés de l’emploi, ou presque, représentent 15,1% des moins de 29 ans en France, pays se situant dans le peloton de queue des membres de l’OCDE juste avant la Grèce, l’Espagne et l’Italie. Pour eux, l’horizon, c’est plutôt le quartier ou la ville.

Ces quatre groupes diffèrent sur tant de points: potentialités de carrière, accès à l’emploi, statuts, univers culturel et politique, capacité de mobilité et horizon géographique…. Vivent-ils dans des bulles étanches l’une à l’autre? Pas si sûr, car ils ont vécu ensemble les profonds changements qui ont affecté les sociétés européennes ces vingt dernières années, et entre membres de cette génération existe une certaine solidarité.

Quels éléments pourraient donner corps à une identité générationnelle ? Outre plusieurs critères culturels (modèle éducatif, communication numérique…), c’est sans doute l’image et la conception du travail: celui-ci est devenu un abcès de fixation, mais il est aussi doté d’une valeur relative.

Les nouvelles générations accordent presque plus d’importance à cette dimension de l’existence que les actifs plus âgés —contrairement à une idée qui leur impute un tropisme essentiellement hédoniste. Dans un contexte de pénurie, la valeur travail, en fait, s’est renchérie.

Simultanément, elle s’est complexifiée. Si les aspects utilitaires comme le salaire et la sécurité sont d’abord recherchés (en moyenne) lors d’une première embauche, les jeunes valorisent aussi hautement ce qu’un emploi apporte au développement personnel et sont attentifs à la qualité des relations qui règnent dans l’entreprise. Ce dernier souci, par exemple, peut leur faire préférer un emploi qui a du sens à une stabilité de l’emploi. Enfin, contestant le spectre du travail comme horizon unique, ils s’attendent à ce que ses conditions d’exercice soient compatibles avec la vie personnelle.

Au premier abord on peut dire que, munis en moyenne d’un niveau d’études plus élevé que celui des générations précédentes, les jeunes expriment un niveau d’exigences qui va avec. Pourtant, cette vision plus qualitative de l’activité dépasse l’univers des diplômés, constitue une aspiration collective, ce qui rend sûrement plus difficile encore l’ajustement entre offre et demande d’emplois dans le secteur du travail non ou moyennement qualifié.

Ces données éclairent sur l’ampleur du sujet-phare, déployé lors de la campagne présidentielle de 2012: l’insertion des nouvelles générations.

Face à ce sous-emploi et au chômage de masse, on aurait imaginé que les politiques soient sur le pied de guerre: cassant des rigidités scolaires, revoyant les programmes, innovant sur le plan pédagogique, modifiant le statut des enseignants, ouvrant les numerus clausus, multipliant les possibilités de seconde chance, mobilisant les fonds de la formation professionnelle, créant des ateliers ou des écoles pour l’innovation notamment dans les secteurs de développement (inutile d’un millième rapport pour les identifier), stimulant l’auto-entrepreneuriat. On aurait attendu rapidement des réformes pour donner des ailes à une jeunesse qui soit, bouillonnant d’impatience, prépare sa valise, soit s’assoupit doucement, ou bricole, en attendant des jours (ou des politiques) meilleurs. Et bien non, la passion pour l’immobilité a gagné.

Morale de cette année perdue: dans ce contexte, un entrepreneur privé, l’impertinent Xavier Niel, a pris la stature d’un héros national en créant une école gratuite pour 10.000 jeunes (sans diplôme) qui veulent se former aux métiers de l’internet. Un pied de nez pour l’establishment.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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