Economie

2025, (trop) douce France

Gilles Bridier, mis à jour le 20.08.2013 à 18 h 33

La France de 2025 risque fort de ressembler à celle d’aujourd’hui, le rayonnement en moins, à cause de l’incapacité des gouvernements à mener des réformes de fond. Car douze ans pour trouver des consensus d’une part et introduire le changement d’autre part, c’est bien peu dans un pays comme le nôtre.

La Tour Eiffel sous les nuages, le 28 mai 2013. REUTERS/Benoît Tessier.

La Tour Eiffel sous les nuages, le 28 mai 2013. REUTERS/Benoît Tessier.

Qu’est-ce qu’une douzaine d’années pour mener des réformes de fond? Bien peu. Certes, un gouvernement doit définir une vision et fixer des échéances pour pouvoir indiquer le cap des politiques publiques, dans la continuité. Mais tout ceci n’a de sens que dans la perspective de réformes à engager.

Or, à ce stade, la rentrée des ministres, avec le séminaire gouvernemental du 19 août sur «La France de 2025» ressemble plutôt à une réunion de potaches organisée par Matignon pour occuper la scène médiatique afin que personne n’ignore que la fin des vacances a sonné.

Car 2025, c’est demain. Et les réformes de fond en sont toujours au stade de la réflexion, alors qu’elles sont forcément longues à mener. Autant dire que, dans un monde qui change, la probabilité est grande que la France de 2025 ressemble à celle d’aujourd’hui. Les Français ont tout à y perdre.

L’épouvantail de la réforme des retraites

Il en est ainsi des retraites. Personne n’ignore que le système actuel a besoin d’une révision en profondeur, à cause aussi bien de la croissance démographique que de l’allongement de l’espérance de vie, de l’inaccessibilité du plein emploi ou de l’hétérogénéité des carrières professionnelles.

Les jeunes qui entrent sur le marché du travail de plus en plus tard s’inquiètent du recul de l’âge auquel ils pourront aspirer à prendre leur retraite, et dans quelles conditions. La multiplicité des régimes (une vingtaine aujourd’hui) rend le système illisible.

Et pourtant les retraités dépendant de plusieurs régimes (polypensionnés) sont de plus en plus nombreux à cause de carrières de moins en moins linéaires avec de plus en plus de passerelles du secteur privé au public, par exemple. De même, la place des femmes sur le marché du travail ou le recul du mariage face à l’union libre induisent une nouvelle approche de la réversion.

On pourrait multiplier les raisons qui justifieraient une réforme en profondeur, sans mettre fin au système par répartition et à la solidarité intergénérationnelle tels que les décrit le Conseil d’orientation des retraites (COR).

D’autres pays ont échafaudé des réformes en profondeur, pour introduire par exemple le système de retraite par points. Mais pour passer de l’ancien système au nouveau, de longues périodes de transition doivent être ménagées.

L’Italie a par exemple étalé le basculement sur quarante ans. La Suède va aller plus vite: seulement vingt ans. Et pour en arriver là, il a fallu dans ces pays, comme en Allemagne, mener de longues concertations, sur plusieurs années, avec l’ensemble des partenaires sociaux. Mais en France, on n’en est pas là.

Majorité et opposition dos à dos

Des réformes ont bien été menées, sous les gouvernements Balladur, Jospin, Raffarin et Fillon. Mais à chaque fois, on s’est contenté de déplacer les curseurs s’appliquant aux cotisations, à la durée d’activité ou à l’âge. Sans ouvrir de grand chantier, tout en sachant, comme en 2010, que les décisions prises seraient totalement insuffisantes dans la durée.

A l’époque, l’opposition de gauche et la plupart des syndicats réclamaient une réforme en profondeur et dénonçaient une précipitation stérile. Ils avaient raison: le système est à nouveau déséquilibré, imposant au gouvernement Ayrault une nouvelle réforme des retraites.

Mais il semble encore une fois que l’on se borne à déplacer un curseur, en l’occurrence un relèvement de la CSG pour financer le système sans le remettre à plat. Tout le contraire de ce que préconisait déjà Michel Rocard dans son livre blanc sur les retraites en… 1991.

Hollande sur les retraites aura-t-il un horizon aussi limité que Sarkozy, qu’il critiquait? Comme on ne peut engager de nouvelle réforme tous les ans sur un sujet qui ne se conçoit que dans le très long terme, il y a fort à parier que le système français des retraites n’aura guère évolué en 2025. Au moins peut-on espérer qu’une véritable concertation aura fini par aboutir.

L’inviolable édifice fiscal

Même chose pour la réforme de la fiscalité. Les ajouts à la réglementation s’empilent, ajoutant de la complexité, au point que plus personne ne semble oser toucher à l’édifice. Le «mille-feuilles» dénoncé par tous a la peau bien plus dure que tous ses détracteurs qui craignent, s’ils s’y attaquent, un retour de bâton. Dernier en date, François Hollande, qui avait promis la fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG, ne semble plus pressé de s’atteler à la tâche.

L’alignement de la taxation du capital sur celle du travail a été opéré par le gouvernement Ayrault; c’est un marqueur important pour la gauche, même si la droite avait déjà progressé dans la même direction. Il n’apparaît pas que l’on aille plus loin.

Car d’un côté, l’Etat ne peut se permettre de réduire ses recettes. De l’autre, toute réforme qui alourdirait la fiscalité pour les contribuables les plus riches ou ceux de la classe moyenne deviendrait vite insupportable, d’autant que la France fait partie des pays européens où la fiscalité est la plus élevée (50,2% sur les revenus des personnes physiques en 2013 et 36,1% sur les sociétés, pour des moyennes européennes respectives de 38,7% et 23% d’après Eurostat). Pas de grand soir fiscal, donc, en prévision.

Et comme tout remise en question ambitieuse implique là-aussi une installation longue et progressive, la France n’est pas prête de changer de paradigme fiscal, fût-ce au prix d’une perte de compétitivité. De ce point de vue, le budget 2014 ne révélera pas de reflux des prélèvements obligatoires, la France semblant condamnée pour longtemps —jusqu’en 2025?— à figurer dans le groupe des pays où l’on taxe le plus.

Une réforme de l’Etat et une transition énergétique au ralenti

Il est vrai que la politique budgétaire dépend étroitement des dépenses publiques. De ce point de vue, l’Etat français fait montre d’une incapacité surprenante à se réformer pour alléger son fonctionnement, sous les gouvernements de droite comme de gauche. La lutte contre l’inflation normative et la simplification administrative semblent de bien peu de profondeur face à l’ampleur du travail dans un pays qui passe pour le champion mondial de la paperasserie.

Pourtant, il y a plus de vingt ans que les premières lois de décentralisation ont été édictées pour permettre aux institutions de se rapprocher du citoyen pour que leur action soit plus efficace et moins coûteuse. Mais on a assisté surtout à une duplication des lieux de pouvoir, forcément payée par les contribuables. Peut-on aujourd’hui espérer une réforme de l’Etat dans les douze prochaines années? Le temps presse; mais il a jusqu’à présent toujours manqué aux gouvernements.

On pourrait s’interroger aussi sur le caractère réaliste ou non de la promesse présidentielle d’abaisser à 50% la place du nucléaire en France dans le mix énergétique de 2025, alors que la France ne cesse d’accumuler les retards dans les énergies renouvelables pour prendre le relais. Des économies sont toujours possibles. Mais ce n’est pas d’ici à 2025 que le parc résidentiel français, aujourd’hui le secteur le plus consommateur d’énergie, aura pu être profondément transformé. Surtout sans nouvelles incitations.

En fait, le séminaire gouvernemental sur «la France de 2025» ouvrait juste un chantier qui aboutira à la fin de l’année à un rapport réalisé par la Commissariat à la stratégie et à la prospective, et qui sera remis à l’Elysée. Autrement dit, juste une opération de communication pour rien, sinon rompre avec le pessimisme ambiant en cette rentrée. Encore faudrait-il manifester un peu de volontarisme…

Gilles Bridier

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Journaliste
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