France

La France en 2025 telle que les ministres ne vous l'ont pas décrite

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 21.08.2013 à 14 h 49

Qu'impliquerait la réussite française dans la mondialisation souhaitée par les ministres sur le plan de l'emploi et des territoires? Et que sera la France de 2025 si la crise écologique contrarie les prévisions optimistes du gouvernement? Des organismes de prospective se sont déjà penchés sur le sujet dans le passé.

Tarot on Brighton Pier / Johnny_boy_A via Flickr CC License By

Tarot on Brighton Pier / Johnny_boy_A via Flickr CC License By

Critiqués, moqués, accusés de bisounoursologie, les ministres du gouvernement Ayrault ont reçu un accueil glacial après la remise de leurs devoirs de vacances de prospective sur le thème de la France en 2025, qui est au centre du séminaire gouvernemental de rentrée.

L’exercice est complexe. Car au-delà des éléments d’analyse, les ministres n’ont pu résister à l’envie de proposer un scénario, non pas seulement réaliste ou probable, mais souhaité. Or, la prospective doit nécessairement intégrer plusieurs hypothèses, y compris des scénarios qui prennent en compte l’incertitude et ne collent pas tout à fait à nos désirs.

Ainsi, si, du côté de Bercy, les scénarios Moscovici (plein emploi par exportations massives des secteurs haut de gamme) et Montebourg (stratégie de réindustrialisation avec fort soutien public) semblent se contredire, ils s'accordent sur l’idée que les contraintes extérieures ne faibliront pas et, surtout, qu’elles se renforceront dans le même sens: globalisation, dérégulation, priorité à la compétitivité.

Mais ce qu'on a pu en lire pour l'instant ne va pas sans effets secondaires —bouleversements des parcours professionnels ou des modes de vie et de résidence. Et ne tient pas compte (même si d'autres ministres du gouvernement, eux, le font) du scénario d'une crise écologique.

Le plein emploi, mais à quelles conditions?

Pour son travail de prospective TERRITOIRES 2040, Aménager le changement, la DATAR avait imaginé en 2012 une série de scénarios qui, contrairement à ceux du gouvernement, ne sont «ni souhaités, ni redoutés». Sur le plan socioprofessionnel, l’avenir selon Montebourg-Moscovici pourrait ressembler à celui-ci:

«Souplesse et “flexisécurité” qualifient la nouvelle organisation du travail. Le modèle du contrat salarial exclusif de longue durée laisse place à celui du “salarié sans entreprise”. Mobilité et sécurisation des parcours professionnels deviennent des enjeux centraux pour que ce modèle soit viable et acceptable.»

Le plein emploi invoqué par Pierre Moscovici est donc à prendre avec prudence: de quel plein emploi parle-t-on? Le commissaire général à la stratégie et à la prospective, Jean Pisani-Ferry, l’admet d’ailleurs dans une interview donnée à Libération:

«Maintenant, si vous dites qu’il y a un arbitrage entre quantité et qualité de l’emploi, oui, c’est vrai dans une certaine mesure. Aujourd’hui, l’économie créé des emplois très qualifiés et très peu qualifiés. Les emplois intermédiaires, d’ouvriers qualifiés, de classe moyenne inférieure, ces emplois stables, qui permettaient de progresser, on en crée moins.»

Ce qui est encore plus préoccupant, c’est que le ministère de l’Economie lui-même, par la voie de la contribution de Pierre Moscivici, l'admet: en 2025, «la pression sur les travailleurs les moins qualifiés des économies avancées ne se sera réduite que marginalement, sans permettre encore des créations massives d’emplois».

Dans son rapport de prospective La France dans quinze ans (2008), le Conseil d’analyse économique (CAE) décrivait déjà ce nouveau monde instable:

«Il faudra probablement envisager des modifications de carrières tout au long de sa vie pour s’adapter aux changements technologiques. La formation tout au long de la vie sera nécessaire pour éviter d’être marginalisé. Ces évolutions pourront aussi être une source de mobilité enrichissante avec la possibilité de faire des métiers très différents.»

Les Français, dont 43% des 25-34 ans sont titulaires d’un diplôme d'études supérieures, devraient donc continuer à se former et à acquérir des qualifications plus élevées pour suivre le train de l’économie de la connaissance. La prospective française est d'ailleurs sur ce point étonnamment constante dans ses observations. La «révolution des emplois», passage de l’industrie aux services, et la «révolution de l’éducation», qui se caractérise par l’élévation du niveau général, étaient déjà au coeur du rapport du Plan de 1990, Entrer dans le XXIè siècle.

Métropolisation et inégalités accrues

La France de 2025 telle que la voit le gouvernement pourrait aussi être bouleversée sur le plan géographique, en raison de l’éloignement croissant entre les zones d’emplois et les zones de résidence. Au final, qui sera le plus mobile, les emplois ou les personnes? La question a été étudiée l'an dernier par par Francis Aubert, économiste et professeur (AgroSup Dijon) pour la Datar:

«Le tiers des emplois seraient ainsi potentiellement concernés [par le e-travail] si l’on prend en compte les diverses formes d’organisation possibles, depuis le travail à domicile jusqu’au travail nomade. On peut associer à ces perspectives qu’ouvre la technologie un ensemble de projets de "self employment", construits par des migrants qui mettent en avant le choix du lieu de vie familial et définissent ensuite l’activité professionnelle adaptée au site.»

Mais dans cette économie plus flexible, la division du territoire en fonction des besoins de l’économie pourrait se durcir, comme la Datar le prévoyait dès 2004 dans son rapport Territoires 2020:

«La répartition optimale des activités consiste à dissocier la localisation de ces fonctions sur le territoire: tâches de conception dans la région parisienne et dans quelques rares métropoles, les tâches de fabrication qualifiées et les tâches d’exécution déqualifiées se partageant entre les zones rurales, de vieilles industries ou les pays en développement.»

C’est le scénario de la «mercapole», où les grandes villes dominent tout:

«En 2040, la globalisation et la dérégulation sont généralisées. Les innovations technologiques ont permis de contourner la crise environnementale, laissant inchangés des modes de vie basés sur la mobilité et dispendieux en ressources. Les métropoles sont, dans ce système, hégémoniques: elles forment de vastes plaques, reliées par des flux et des circuits logistiques performants, et imposent leur primauté aux autres territoires […]»

Carte issue du rapport Territoires 2040

L'autre scénario: une crise écologique anticipée... ou subie

Dans le concert de wishful thinking du séminaire, peu de ministres ont fait entendre une voix un peu divergente, en tout cas moins autosatisfaite. Mais Cécile Duflot (Logement et Egalité des territoires), Philippe Martin (Ecologie et Energie), Stéphane Le Foll (Agriculture) et Pascal Canfin (Développement) ont écrit une lettre commune pour alerter sur la crise écologique. «Le système productif se voit contraint de faire face aux limites physiques d'épuisement des ressources de la planète», préviennent-ils:

«La question n'est donc désormais plus de savoir si nous allons faire face à la mutation écologique ou non, mais bien si nous souhaitons la conduire ou la subir.»

Sont-ils les plus pessimistes ou simplement les plus lucides? Le scénario d’une décroissance subie aurait en tout cas, selon la Datar, un fort impact sur les villes moyennes ou intermédiaires (entre 20.000 et 200.000 habitants), qui en profiteraient pour relocaliser les activités, mais craindraient également la montée des inégalités et de la ségrégation:

«Le coût de l’énergie limite drastiquement les déplacements. Les villes intermédiaires se replient sur elles-mêmes et leurs espaces de proximité. En leur sein, des phénomènes de fragmentation spatiale accompagnent les logiques communautaires.»

A moins que la France ne soit capable d’anticiper ce bouleversement et d’en tirer partie. Un scénario d’«alterindustrialisation» imaginé par la Datar se dessine alors:

«Cette économie de proximité est symbolisée par une relocalisation des activités industrielles et l’émergence de secteurs répondant aux attentes de “consommateurs responsables”. L’enjeu: trouver l’équilibre entre aspirations sociétales et réponse à des besoins de consommation que seule l’industrie est en capacité de satisfaire».

Les espaces les moins denses redeviennent du coup «ruraux»: leur horizon des possibles se rétracte, la production se recentre sur la proximité. C’est le marché bio, mais pas comme en vacances —pour la vie:

«La dérégulation et la flambée des prix de l’énergie entraînent l’isolement des espaces de faible densité […] On assiste à un retour du “rural” au sens traditionnel, caractérisé par la sédentarité et des cultures dédiées à l’approvisionnement local à côté d’espaces reconquis par la nature.»

Il y a au moins un média qui s’était réjoui en 2012 de ces résultats prospectifs sur l'avenir des territoires. C’est le magazine L'Esprit village qui s’en inspirait alors pour écrire une fiction sur… la France en 2025:

«Après la draconienne crise bancaire de 2025, brutalement licencié, Philippe sombra dans une dépression sévère, mais finalement salutaire. Installé dans ce coin paisible de l’Auvergne en 2030, il en est maintenant persuadé, Muriel et lui ont fait le bon choix. La vie n’est pas simple, il faut gérer l’alimentation de la centrale à méthane comme la culture de la chènevière pour assurer l’essentiel de leur approvisionnement courant. Tous les jours, les tâches se succèdent. Les contacts de voisinage sont plus fréquents que les courses au Puy-en-Velay ou les consultations au pôle hospitalier de Saint-Étienne. Mais la vie est finalement plus tranquille et les échanges plus profonds que ce qu’ils ont connu à l’époque du consommer et du jeter faciles.»

Jean-Laurent Cassely

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Journaliste
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