Monde

Syrie: dans le brouillard de la guerre chimique

Foreign Policy, mis à jour le 21.08.2013 à 9 h 49

L'enquête que l'ONU mène en Syrie depuis quelques jours arrive trop tard et son champ est trop limité. La ligne rouge fixée par Barack Obama sur l'utilisation d'armes chimiques a été franchie, mais personne ne veut vraiment le savoir.

Un soldat syrien / Wikimedia Commons

Un soldat syrien / Wikimedia Commons

Tous les acteurs syriens de premier plan -et tous leurs principaux soutiens- sont désormais d'accord sur un point: des armes chimiques ont bel et bien été utilisées pendant l'actuelle guerre civile. On parle aujourd'hui d'une série d'attaques au gaz innervant survenues au printemps dernier; et pourtant, à certains égards, le voile de mystère qui entoure ces évènements n'a fait que s'épaissir. Pour les analystes du renseignement américain, ces attaques non conventionnelles demeurent un véritable casse-tête, tant sur le plan du but recherché que sur celui de la tactique employée. Des experts en armes chimiques de l'ONU viennent d'arriver à Damas pour enquêter sur l'affaire, mais il y a peu de chance pour qu'ils puissent percer ce mystère.

Sarin et gaz innervant

Les services secrets américains et russes ont menés des tests -indépendants- sur des échantillons prélevés dans l'environnement. Selon leurs conclusions, du gaz sarin -redoutable agent neurotoxique- aurait par exemple été utilisé le 19 mars dernier, à Khan Al-Assal, pendant une bataille. Cette donnée mise à part, les deux pays sont rarement d'accord. Les Russes accusent les rebelles syriens d'avoir perpétré cette attaque non conventionnelle dans cette banlieue d'Alep; pour les Américains, les victimes de l'arme chimique ont été touchées par leur propre camp (à savoir les forces de Bachar el-Assad).

Interrogés par Foreign Policy, des responsables du renseignement américain ont déclaré poursuivre leur enquête sur de nouvelles allégations d'attaques à l'arme chimique, et notamment celle de la ville d'Adra, survenue ce mois-ci. Si l'on en croit certaines vidéos, une écume blanche s'échappait de la bouche des victimes; des chiens étaient pris de convulsions dans les rues. Selon les informations des spécialistes du renseignement, du matériel part régulièrement des plus grands arsenaux d'armes chimiques syriens, tel que le -tristement célèbre- dépôt Khan Abu Shamat.   

Ces mêmes spécialistes précisent toutefois que le nombre d'attaques non conventionnelles rapportées a brusquement chuté depuis juin dernier. Une période qui correspond précisément à la prise de la ville de Qousseir par les forces de Bachar el-Assad. Une position éminemment stratégique, qui lui a permis de prendre l'ascendant dans l'épouvantable guerre civile qui déchire la Syrie. Les services secrets américains voient dans cette diminution des attaques une raison supplémentaire pour imputer les attaques chimiques aux forces d'Assad: à quoi bon gazer ses adversaires lorsque l'on est en train de gagner la guerre?

Autrefois, les actes non conventionnels de ce genre semblaient dotés d'une portée géopolitique toute particulière. L'administration Obama a elle-même qualifié l'utilisation d'armes chimiques de «ligne rouge». Mais cette ligne a été franchie plus d'une fois, sans conséquences sérieuses. Les responsables du renseignement américain sont désormais confrontés à une autre question: quel type d'attaque chimique pourrait être jugée assez grave pour motiver une intervention d'envergure des Etats-Unis et de leurs alliés?

Pseudo «ligne rouge»

«Tant que le nombre de victimes ne dépasse pas un certain plafond, nous ne ferons rien», avoue un officier du renseignement américain.

L'équipe d'inspection de l'ONU est arrivé à Damas dimanche dernier. Sa mission: enquêter sur les allégations syriennes, britanniques, françaises et américaines, selon lesquelles des armes chimiques ont été utilisées pendant cette guerre civile, qui fait rage depuis maintenant deux ans et demi. Le scientifique suédois Ake Sellstrom, qui dirige la mission, prévoit de passer au moins deux semaines sur le territoire syrien, et de se rendre sur au moins trois des sites d'attaques chimiques présumées.

L'arrivée de l'équipe des Nations Unies marque l'aboutissement des négociations -souvent âpres- qui ont entouré, cinq mois durant, les conditions de son entrée sur le sol syrien. Elle intervient quelques semaines après que Sellstrom et  Angela Kane, secrétaire général adjointe aux affaires de désarmement pour l'ONU, ont conclu un accord avec de hauts responsables syriens quant aux conditions de son entrée sur le territoire.

Avant l'arrivée des experts, les Nations Unies ont cherché à tempérer les attentes de ceux qui pensaient voir l'équipe imputer l'utilisation d'armes chimiques à l'un ou à l'autre camp. Les responsables de l'ONU l'ont longuement répété: l'objectif de la mission est uniquement de déterminer si  des armes chimiques ont, oui ou non, été utilisées; pas d'identifier les responsables.

Visés par erreur par leurs propres forces

Les rumeurs d'attaques au gaz circulent depuis la fin du mois de décembre 2012. A l'époque, des témoignages semblaient indiquer que des agents chimiques avaient été utilisés lors d'une offensive gouvernementale à Homs. Il faut attendre le mois de mars 2013 pour que les accusations gagnent en nombre et en crédibilité. C'est la Syrie qui, la première, a demandé au secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, de conduire une enquête sur les allégations d'utilisation d'armes chimiques à Khan Al-Assad, non loin d'Alep, le 19 mars.

Bachar Al-Jaafari, ambassadeur syrien auprès des Nations Unies, affirmait alors que des rebelles avaient attaqué les autorités syriennes avec de telles armes. Selon ses dires, le gouvernement avait réuni plusieurs éléments (rapports médicaux, échantillons sanguins et témoignages de victimes) pour appuyer cette accusation; il invitait l'ONU à envoyer une équipe sur le territoire syrien pour examiner ces preuves. Des responsables britanniques et français estiment que les autorités syriennes ont bel et bien été exposées à un agent chimique, mais qu'ils ont été visés par erreur par leurs propres forces. 

La Grande-Bretagne et la France ont proposé d'étendre l'enquête aux sites d'attaques chimiques désignés par les rebelles syriens, et Ban Ki-moon a accédé à cette demande -mais la Syrie a refusé. A ce jour, les Nations Unies ont enregistré un total de treize allégations d'utilisation d'armes chimiques; dans la majorité des cas, ces allégations émanent des rebelles et pointent du doigt le gouvernement syrien.

En avril dernier, Ban Ki-moon a déclaré que l'enquête ne pourrait être jugée crédible que si l'équipe bénéficiait d'un accès «sans limite» aux sites faisant l'objet d'allégations d'utilisation d'armes chimiques. Mais selon des diplomates du Conseil de sécurité, l'ONU a, depuis, cédé sur ce point. Sellstrom estime que dans la majorité des cas, les allégations d'utilisation d'armes chimiques sont trop peu convaincantes -ou que les preuves ne sont pas assez récentes- pour justifier une enquête à part entière. Aussi a-t-il décidé de se focaliser sur trois cas bien précis. La piste y serait plus fraîche; les preuves, plus solides. L'ONU a reconnu qu'elle enquêterait sur les évènements du 19 mars, survenu dans la banlieue d'Alep -mais elle n'a pas dévoilé l'emplacement des deux autres sites.

Propagande du régime

Les chefs de l'opposition syrienne ont fait part de leurs inquiétudes quant à la portée limitée de l'enquête. Le 1er août, la Coalition nationale syrienne a écrit à Ban Ki-moon: selon elle, l'opposition «se tient prête à coopérer sans réserve avec les représentants de la mission et accueille les enquêteurs de l'ONU dans tous les territoires qui sont sous son contrôle». Mais l'organisation craint de voir les Nations Unies tomber dans le piège de la propagande du régime. «La coalition s'inquiète de voir l'objectif de la mission se restreindre à trois sites seulement: les enquêteurs ont les moyens d'établir une évaluation décisive de l'ampleur réelle des attaques chimiques; il serait regrettable de laisser passer cette occasion des plus importantes», affirme Najib Ghadbian, représentant de la coalition auprès des Nations Unies. «Il y a désormais urgence: l'ONU doit diligenter une enquête approfondie pour étudier toutes les allégations crédibles d'utilisation d'armes chimiques».

Najib Ghadbian a exhorté à l'ONU à se rendre sur chaque site d'attaques chimiques présumées -et notamment sur les lieux des derniers évènements, à Adra et Douma. Il y a peu de chance pour qu'on accède à sa demande. D'une, il s'agit là de zones de guerre hautement contestées. De deux, les allégations en question sont souvent douteuses. Prenez la récente attaque d'Adra. Dans une vidéo mise en ligne sur Youtube, des victimes affirment avoir senti une odeur de soufre -or le gaz sarin, arme chimique de prédilection du régime d'Assad, est généralement inodore. Dans la vidéo, on peut également voir une écume blanche s'échapper de la bouche des victimes; en règle générale, le sarin ne produit pas ce type d'effets.

Selon des analystes américains, ces symptômes atypiques pourraient résulter d'une tactique employée par les forces d'Assad: une association inhabituelle d'armes chimiques -surnommées «agents anti-émeute»- et de munitions traditionnelles sur le champ de bataille. En décembre, un chimiste, ancien employé du régime syrien, a expliqué à Al Jazeera que cette association d'armements avait notamment pour but de créer un ensemble de symptômes déroutant -et de dissimuler leur origine.

Des armes chimiques mêlées à des armes conventionnelles

En règle générale, une armée ne lance pas conjointement des attaques chimiques et des attaques traditionnelles. C'est pourtant ce que fait l'armée syrienne. Selon le renseignement américain, en mai dernier un seul et même avion syrien aurait largué des bombes remplies de gaz lacrymogène, de gaz sarin et d'explosifs ordinaires sur la ville d'Alep. 

«Lorsque nous avons eu vent de ces évènements, nous sommes restés perplexes. Pourquoi larguer une bombe remplie de gaz sarin au beau milieu d'un important bombardement?», s'interroge un responsable du renseignement américain. Peut-être pour dissimuler l'utilisation d'armes chimiques, comme l'estime le chimiste interrogé par Al Jazeera. Peut-être cette attaque avait-elle pour but de forcer de potentielles forces ennemies à sortir de leurs cachettes. Peut-être était-ce un moyen de terroriser un peu plus encore les cibles des frappes aériennes. «De notre point de vue, la tactique est étrange, mais quelles que soient les méthodes des Syriens, elles s'avèrent particulièrement efficaces», ajoute le responsable. De fait, le régime de Bachar el-Assad semble pour l'heure avoir pris le dessus sur ses adversaires.

Voilà bien longtemps que les forces d'Assad sont suspectées de concocter leurs armes chimiques non conventionnelles de manière tout aussi peu conventionnelle -et ces soupçons ne font qu'ajouter à la confusion ambiante. L'un des deux principaux précurseurs du gaz sarin est l'isopropanol -nom scientifique de l'alcool à friction (pour massages). Il est toutefois impossible de préparer une attaque chimique à partir d'ingrédients achetés à l'épicerie du coin. L'isopropanol commercial est composé à 70% d'eau; celui qui entre dans la composition d'armes chimiques est fortement concentré (moins d'1% d'eau) -et il est donc extrêmement difficile de se le procurer. Des observateurs extérieurs estiment que les Syriens utilisent moins d'isopropanol qu'à l'accoutumée dans leur gaz sarin -et ce de manière à ne pas épuiser leurs précieuses réserves. (Autre conséquence: un effet moins important sur les victimes). Si la théorie de la dilution est avérée, nous pourrions en conclure que Bachar el-Assad souhaite tirer parti de son arsenal chimique sur le -très- long terme. Et qu'il l'utilisera de nouveau la prochaine fois qu'une menace planera sur son régime.

Noah Shachtman et Colum Lynch

Traduit par Jean-Clément Nau

 

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