Monde

Liban: le mythe sécuritaire du Hezbollah en passe de s’effondrer?

Bachir El Khoury, mis à jour le 20.08.2013 à 9 h 26

Touché en plein cœur la semaine dernière dans son fief de la banlieue sud, le parti vient d’essuyer l’attentat le plus sanglant depuis l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et est pour la première fois atteint de l’intérieur.

De la fumée au-dessus de Beyrouth après l'attentat du 15 août 2013. REUTERS/Mohamed Azakir.

De la fumée au-dessus de Beyrouth après l'attentat du 15 août 2013. REUTERS/Mohamed Azakir.

Si l’attentat perpétré, jeudi 15 août, dans la banlieue sud de Beyrouth —le second en moins de quarante jours dans cette zone à majorité chiite contrôlée par le Hezbollah, qui a fait près de trentre morts et disparus— revêt plusieurs dimensions, la principale demeure sécuritaire. L’explosion a eu lieu dans un des périmètres les plus hermétiques de la capitale libanaise, considéré jusque-là comme intouchable.

Sous contrôle exclusif du Hezbollah, la banlieue sud de Beyrouth, contrairement aux régions sunnites, chrétiennes ou druzes du Liban, qui ont été le théâtre d’attentats par le passé, faisait, jusqu’au mois dernier, figure d’exception dans le paysage sécuritaire libanais. Sur la vingtaine de voitures piégées, explosions et autres formes d’assassinats politiques ayant secoué le pays du Cèdre depuis 2005 (voir notre frise chronologique), plus de la moitié ont eu lieu dans des quartiers chrétiens tandis que le reste était partagé entre quartiers exclusivement sunnites et zones mixtes.

Au-delà de ces faits sécurito-confessionnels, une question s’impose donc: le Hezbollah est-il noyauté? A-t-il perdu de sa capacité à protéger son périmètre ou son étendue géographique, qualifiée à plusieurs reprises d’infranchissable?

Un seul assassinat, en 1992

Replacés dans une perspective historique, les deux derniers attentats marquent en tous cas un réel tournant dans l’historique sécuritaire du parti.

Depuis sa création en 1982, le Hezbollah n’avait jamais été atteint de si près. L’Etat hébreu —malgré un réseau d’agents et une puissance de feu des plus redoutables dans la région— n’avait pas réussi à percer le cercle réduit du parti, comme il a pu le faire avec le Hamas ou d’autres organisations paramilitaires arabes.

Le seul assassinat perpétré et revendiqué directement par Israël remonte au 16 février 1992, lorsque l’aviation de Tsahal avait intercepté un convoi du Hezbollah, le prenant au dépourvu et tuant son chef, Abbas Moussaoui, faute de pouvoir l’atteindre par d’autres moyens. Quatorze ans plus tard, pendant la guerre de juillet 2006, l’aviation israélienne avait bombardé massivement la banlieue sud de Beyrouth sans jamais réussir à mener une activité de l’intérieur contre un responsable, un bâtiment du parti ou la population civile.

Les derniers évènements dépassent donc le contexte syrien et portent un coup au mythe sécuritaire du Hezbollah. D’autant que ces deux attaques viennent s’ajouter aux tirs surprises de roquettes contre la banlieue sud, à l’explosion au passage d’un convoi du Hezbollah à la frontière syrienne ainsi qu’à l’assassinat d’un haut fonctionnaire syrien pro-Assad, Mohamad Darrar Jamo, au Liban-Sud durant la même période.

La déflagration du 15 août envoie en outre un message clair à l’adresse du parti de Dieu, qui s’est engagé auprès du régime syrien dans son combat contre les rebelles et dont l’entrée en jeu a contribué dans une large mesure à changer la donne sur le terrain. Le timing est hautement symbolique: l’explosion coïncide avec le septième anniversaire de la fin de la guerre entre le Hezbollah et Israël, à l’issue de laquelle le parti était sorti victorieux.

Une politique infléchie?

La question n’est pas tant de déterminer qui a fomenté cette opération —un groupuscule islamiste a revendiqué sur YouTube la responsabilité de l’attentat— mais de savoir si le Hezbollah va infléchir sa politique et réviser le niveau de son engagement en Syrie ou s’il va, au contraire, adopter une attitude jusqu’au-boutiste, au risque de s’exposer à de nouvelles agressions. Les partisans du leader Hassan Nasrallah vont-ils continuer à cautionner la politique du parti ou des voix internes vont-elles commencer à s’élever pour réclamer un certain ajustement? Pour l’instant, rien n’est moins sûr.

Le Hezbollah, allié du régime syrien durant sa tutelle sur le Liban, avait fait une première fois le pari de maintenir son alliance stratégique avec le parti baasiste au pouvoir au lendemain du retrait des troupes de Damas, suscitant l’hostilité de nombreux Libanais, notamment les sunnites, qui lui étaient pourtant favorables par le passé. Aujourd’hui, une réédition du scénario semble se produire, mais à plus grande échelle; l’action militaire du parti en Syrie a provoqué un sentiment répulsif parmi une large frange des Syriens et des sunnites à travers le monde arabe.

La popularité du Hezbollah avait pourtant battu des records au lendemain de la guerre de juillet 2006, dans une région qui compte plus de 300 millions d’habitants, certains allant jusqu’à établir un parallèle entre le charismatique chef du parti et l’ancien leader panarabe Gamal Abdel Nasser. En faisant ce pari, pour la seconde fois consécutive, le parti de Dieu aurait, selon plusieurs observateurs, signé son arrêt de mort politique, en passant d’une «armée» nationale arabe à une milice cherchant exclusivement à préserver le cordon chiite qui relie l’Iran au Liban —réduisant considérablement son rôle et son envergure politique à l’échelle régionale, après avoir été longtemps le principal outil de bataille contre Israël.

Embrasement sunno-chiite

Enfin, l’attentat dans la banlieue-sud de Beyrouth constitue un pas de plus vers un embrasement sunnito-chiite au Liban, comme dans le reste de la région. Les tensions entre les deux communautés étaient montées d’un cran durant la dernière période, avec l’intensification des incidents sécuritaires au mois de juin et la radicalisation de la rue sunnite, représentée pendant des années par le courant politique modéré fondé par l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Le fait que le président de la république Michel Sleiman et le leader druze Walid Joumblatt aient pointé du doigt Israël comme l’auteur possible de cet attentat n’est pas anodin.

Après deux ans de tentatives de distanciation, réduites à néant par les derniers évènements, les responsables libanais tentent d’éloigner le spectre d’une confrontation sunnito-chiite et d’éviter ainsi une glissade vers une nouvelle guerre civile.

Bachir El Khoury

Les principaux attentats et/ou assassinats politiques au Liban depuis 2004

2004

— 1er octobre: le député Marwan Hamadé, proche du chef druze Walid Joumblatt, échappe d’extrême justesse à une tentative d’asssassinat à Ras Beyrouth, un quartier à prédominance sunnite.

2005

— 14 février: le Premier ministre Rafic Hariri meurt dans un attentat qui fait 23 morts à Beyrouth, dont le député et ancien ministre Bassel Fleyhane.

— 23 mars: trois personnes meurent dans un attentat à l'explosif dans un centre commercial de Kaslik, quartier chrétien du nord de Beyrouth.

— 6 mai: 22 personnes sont blessées dans un attentat à l'explosif dans la ville chrétienne de Jounieh, au nord de Beyrouth.

— 2 juin: le journaliste anti-syrien Samir Kassir est tué dans un attentat à la voiture piégée dans le quartier chrétien d'Achrafieh, à Beyrouth.

— 21 juin: Georges Hawi, ancien secrétaire général du Parti communiste, est tué dans un attentat à la voiture piégée près de son domicile, à Beyrouth.

— 12 juillet: le ministre de la Défense Elias Murr est blessé dans un attentat à la voiture piégée dans la banlieue nord-est de Beyrouth, qui fait un mort et neuf autres blessés.

— 16 septembre: un engin piégé explose à Jeitaoui, un quartier chrétien de Beyrouth, faisant un mort et 28 blessés.

— 25 septembre: la journaliste May Chidiac est grièvement blessée dans l'explosion d'une bombe placée dans sa voiture, au nord de Beyrouth.

— 12 décembre: Gebran Tuéni, député et journaliste chrétien anti-syrien, est tué avec deux de ses proches dans un attentat à la voiture piégée près de Beyrouth.

2006

— 5 septembre: le lieutenant-colonel Samir Chéhadé, un haut responsable de la sécurité lié à l'enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri, est blessé et quatre de ses gardes du corps sont tués dans un attentat à l'explosif au sud de Beyrouth.

— 21 novembre: Pierre Gemayel, député anti-syrien et ministre de l'Industrie, est tué par balles à Jdeideh, au nord de Beyrouth.

2007

— 13 février: trois personnes perdent la vie dans un double attentat qui souffle deux bus au nord de Beyrouth, à la veille du deuxième anniversaire de l'assassinat de Rafic Hariri.

— 13 juin: dix personnes meurent, dont le député de la majorité parlementaire anti-syrienne Walid Eido, dans un attentat sur le front de mer de Beyrouth.

— 19 septembre: un député de la majorité anti-syrienne, Antoine Ghanem, est tué dans un attentat à la voiture piégée près de Beyrouth, qui fait au total six morts et 56 blessés.

— 12 décembre: le général de l'armée libanaise François el-Hajj est tué dans un attentat à la voiture piégée dans le quartier chrétien de Baabda à Beyrouth, qui fait au moins quatre autres morts.

2008-2011

— il s'agit d'une période d’accalmie relative après l’accord interlibanais de Doha, conclu en mai 2008.

— seul incident sécuritaire majeur: l’assassinat à Damas, le 12 février 2008, d’Imad Moughniyyé, un des hauts responsables du Hezbollah.

2012

19 octobre: le chef des renseignements de la police, Wissam el-Hassan, est tué à Achrafieh, dans le quartier chrétien de Beyrouth. L’attentat coûte la vie à sept autres personnes.

2013

9 juillet: une explosion à la voiture piégée dans le quartier chiite de Beyrouth fait 50 blessés.

15 août: un deuxième attentat dans la banlieue sud de la capitale libanaise fait une vingtaine de morts et plus de 300 blessés.

Bachir El Khoury
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