Culture

«Jeune & Jolie» de François Ozon: «Derrière cette jeune fille, un monde vaste et complexe»

Nathan Reneaud, mis à jour le 20.08.2013 à 10 h 51

Trois mois après la projection cannoise de son dernier film, et la polémique qui a suivi, le réalisateur s'est prêté au jeu de notre entretien tablette, notamment pour revenir sur plusieurs figures féminines marquantes de sa filmographie.

Marine Vacth dans «Jeune & Jolie» de François Ozon (Mars Distribution).

Marine Vacth dans «Jeune & Jolie» de François Ozon (Mars Distribution).

C'était la polémique du dernier Festival de Cannes. Interviewé par le Hollywood Reporter au moment de la projection en sélection officielle de Jeune & Jolie, François Ozon, le réalisateur qui ne connaît pas la crise, se laissait aller à des propos malheureux:

«C’est un fantasme de beaucoup de femmes de se livrer à la prostitution.»

Avant de persister face à la réponse de son interlocutrice («Pourquoi en parlez-vous comme d’un désir? Je ne pense pas que ce soit le cas») en estimant «qu’être un objet sexuel est quelque chose de très évident, [...] être désiré, être utilisé. Il y a une sorte de passivité que les femmes recherchent».

Face à la polémique montante —jusqu'aux rangs du gouvernement: «Je ne suis pas persuadée qu’une réalisatrice, une femme, aurait tenu de tels propos», déclarait la ministre aux Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem—, le réalisateur fera marche arrière quelques heures plus tard sur Twitter:

«Propos maladroits et mal compris. Evidemment, je ne voulais pas parler des femmes en général, juste des personnages de mon film.»

Trois mois plus tard, Jeune & Jolie arrive sur les écrans ce mercredi 21 août encore teinté de ce scandale cannois. Et le film, dans tout ça? Depuis Dans la maison, l'an dernier, François Ozon a renoué avec la jeunesse. Comme dans son film précédent, et avec davantage d’émotion et de subtilité, Jeune & Jolie s’attaque à une certaine médiocrité de classe.

Ici, une famille un cran plus haut dans l’échelle sociale que les banlieusards de Dans la maison. Isabelle (Marine Vacth), la fille aînée, s’y trouve à l’étroit et préfèrerait elle sortir de la maison. Superbe personnage que cette adolescente de 17 ans qui a trop vécu pour faire (les choses de) son âge.

Nous avons notamment choisi de nous attarder, avant elle, sur quelques-uns des autres visages féminins qui ont marqué le cinéma d'Ozon, à l'occasion d'un de nos entretiens tablettes où nous avons soumis au réalisateur des photos ou vidéos. Au programme, Catherine Deneuve, Sandrine Bonnaire, Françoise Hardy, la pré-adolescente de Tomboy, une «femme fatale» sortie de chez DePalma ou encore deux visages-surprises.

Icône truffaldienne dans Huit femmes (2001), à nouveau dans les bras de son amant du Dernier Métro (Gérard Depardieu) grâce à Potiche (2010), Catherine Deneuve a tourné deux films avec Ozon qui, pour Jeune & Jolie, s’est inspiré de son rôle de prostituée «occasionnelle» dans Belle de jour de Buñuel.

«J’ai revu le film de Buñuel pour préparer Jeune & Jolie. Sauf que Buñuel est dans le fantasme alors que moi, je serais plutôt dans la réalité. S’il y a une scène rêvée ou fantasmée dans Jeune & Jolie, c’est une scène sans sexualité —je pense au moment avec Charlotte Rampling. Marine Vacth, comme Catherine Deneuve, sont des espèces de pages blanches sur lesquelles on peut projeter ses fantasmes.»

Parmi les icônes féminines qui hantent les films de François Ozon, il y a aussi Françoise Hardy. Avec Jeune & Jolie, c’est la troisième fois que le cinéaste utilise une de ses chansons.

Dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (1999), qui est à la fois l’adaptation d’une pièce de Fassbinder et un pastiche du style du maître allemand, on pouvait entendre Träume (titre et extrait du second album de Hardy sorti uniquement en Allemagne dans les années 70). Dans Huit femmes, où Ozon attribuait une chanson/chanteuse célèbre à chacune de ses actrices, Isabelle Huppert, la plus cérébrale, interprétait Message personnel, un de ses plus célèbres morceaux, produit par Michel Berger.

Reste à savoir si Ozon aimerait tourner avec la chanteuse de variétés...

«Le choix des chansons de François Hardy pour structurer le récit m’est venu assez naturellement. Pour moi, c’est celle qui a le mieux chanté la tristesse et la désillusion de l’adolescence.

Des spectateurs m’ont dit que le personnage qui intervient à la fin du film (ne dévoilons rien au spectateur) avait quelque chose de la Françoise Hardy d’aujourd’hui. Pourquoi pas? Mais ça reste involontaire de ma part.

Je ne crois pas que ça l’intéresse de faire l’actrice. En tout cas, ses chansons véhiculent une mélancolie qui correspond bien à mon cinéma. Quand je lui ai parlé de Jeune & Jolie, elle m’a découragé de prendre ses chansons des années 60. Elle les déteste: "Ne prenez pas L’Amour d’un garçon, c’est une chanson idiote", m’a-t-elle dit.

Ce genre de musique un peu niaise et démodée peut trouver une autre dimension au cinéma et devenir très émouvant. Tout dépend de comment on l’intègre à une histoire. Tout dépend de l’histoire.»

La narration à rebours mise à part, Jeune & Jolie reprend la structure de 5x2 (2004), le film le plus dispensable de son auteur: un découpage en quatre saisons, à chacune sa chanson populaire. Il faut rappeler qu’à l’origine, 5x2 devait s’intituler Nous deux, en référence au magazine sentimental et à ses romans-photos. Ozon a remis ça avec Jeune & Jolie, le magazine pour les adolescentes et post-adolescentes.

«C’est ce que les autres attendent d’une jeune fille entre 15 et 20 ans, du moins l’image qu’on s’en fait: elle doit être jeune et jolie. C’est en contrepoint avec le personnage principal, qui l’est mais qui est encore plus que ça.

Ca m’intéresse toujours de partir de clichés et de stéréotypes pour amener le spectateur dans une direction inattendue. Derrière cette jeune fille, derrière cette façade, cette première apparence, il y a un autre monde, plus vaste, plus complexe. Derrière le magazine Nous deux, il y a une histoire d’amour plus compliquée que ce qu’annonce le titre.»

Théorème, de Pasolini, est le modèle de Sitcom (1998), premier long métrage de Ozon, et un pitch tourné en dérision quelques films plus tard dans Dans la maison. La double vie d’Isabelle, l’héroïne de Jeune & Jolie, présente une certaine ressemblance avec celle de Claude, l’apprenti-écrivain du précédent film d’Ozon. Jeunes, jolis et diaboliques.

«Il faudrait vraiment que je le revoie. Je l’ai vu jeune, en Allemagne, en italien sous-titré allemand. J’en ai une vision rêvée. Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi. Je me souviens juste de l’intrusion du personnage qui couche avec toute la famille, même avec la bonne.

J’ai surtout retenu l’enjeu et l’aspect théorique du film. Le titre n’est pas innocent. Je retrouve aussi dans mes films ce désir quasi-mathématique d’ordre, de cadrer les choses, peut-être par peur de l’anarchie, de la folie.

C’est vrai que le personnage de Luchini y fait référence dans Dans la maison quand il dit à Claude "Tu veux révéler les désirs latents des personnages, c’est du Pasolini", mais je vois ça comme une tarte à la crème ou comme un gimmick de scénario que Pasolini a été le premier à théoriser. La réplique de Dans la maison n’est pas dans la pièce de Mayorga. Je l’ai ajoutée pour grossir le trait. Et quitte à grossir le trait, autant citer Pasolini.»

On pourra relever des similitudes entre Tomboy de Céline Sciamma et Jeune & Jolie: l’identité secrète (Léa pour Isabelle, Michaël pour Laure), l’espace familial et l’espace du jeu, l’éveil à la sexualité et la fin du mensonge. Pas d’explication sur ce qui amène l’héroïne à repousser les limites.

«J’aime beaucoup Tomboy. Le film de Sciamma est dans l’accompagnement du personnage, sans le juger. J’y vois pas mal de points communs avec Jeune & Jolie, notamment avec les parents qui ont un rôle actif quand ils découvrent la double vie de leur fille. C’est la mère qui prend l’initiative de l’amener chez le psy, de régler les choses. C’est un beau film sur l’identité.»

Sandrine Bonnaire dans A nos amours de Maurice Pialat, ou le film et l’adolescente qui auront eu le plus d’impact sur le jeune Ozon. Confirmation trente ans après.

«Il y a deux films sur l’adolescence qui ont compté pour moi: La Boum et A nos amours. Le premier, parce que c’était une vision idéalisée de l’adolescence —dans Jeune & Jolie, nous avons tourné sur les mêmes lieux que le film de Pinoteau, le lycée Henri IV. C’est le même quartier, le Ve arrondissement et le même milieu bourgeois.

A nos amours m’a beaucoup plus bouleversé parce que j’y ai vu ce que je vivais adolescent. Pour moi, c’est le plus beau film sur le sujet. Le personnage de Sandrine Bonnaire, qui a du mal à connecter ses sentiments avec sa sexualité, a des points communs avec celui d’Isabelle dans Jeune & Jolie. Il y a un père, qui lui est très présent, contrairement aux miens. Qui disparaît puis réapparaît, puisque Pialat a décidé au dernier moment de ne pas le faire mourir.

Pialat est un cinéaste que j’admire énormément, sur lequel j’ai fait un mémoire de maîtrise. Il m’a marqué en tant que cinéphile mais il est dans la brutalité, dans quelque chose qu’on qualifié de réaliste, quand moi je suis plus dans la stylisation.»

Tout cinéphile qu’il est, François Ozon semble de plus en plus hanté par son propre travail. Jeune & Jolie s’ouvre sur une scène de plage: la différence avec les films précédents, c’est que la plage et la jeune fille qui s’y prélasse sont vues à travers une paire de jumelles. Auto-référence, regard, voyeurisme: focus sur Femme fatale de Brian De Palma. Parce qu’il y a aussi beaucoup de rêve et de fantasme chez Ozon.

«Je ne me souviens plus de cette scène mais je pense à ce que disait Buñuel: "Il faut filmer les rêves comme la réalité et la réalité comme les rêves." C’est toujours plus intéressant de jouer avec le spectateur, de lui mentir. Du strict point de vue formel, ça permet de pousser certaines scènes au-delà du réalisme.

Ce que j’aime chez De Palma, c’est qu’on y sent la jouissance à filmer, à travailler sur la stylisation. C’est un cinéaste libre, stimulant, que j’ai envie d’aimer tout le temps, a priori, par principe. On ne peut pas ne pas l’aimer quand on aime la mise en scène.

La question de l’autoréférence, c’est un regard de spectateur. On pourrait me reprocher d’être hanté par mes films antérieurs. On pourrait aussi prendre du plaisir à les retrouver, à les reconnaître. Ca m’est arrivé de tourner une séquence et d’avoir le sentiment de l’avoir déjà tourné de cette manière précise, mais je ne suis pas l’analyse de mon propre travail. Je ne théorise pas. C’est plutôt à vous de le faire.»

Charlotte Rampling est un visage décisif du cinéma de François Ozon. Il y a un avant et un après Rampling dans la carrière du cinéaste.

Après une série de courts et de longs métrages consacrés à l’éveil à la sexualité et à la jeunesse, le réalisateur provocateur et ultra-référencé signe un mélodrame épuré sur la perte et le vieillissement. Sous le sable devait être le premier volet d’une trilogie avec Le Temps qui reste (2005) et un autre film consacré à la mort d’un enfant. A moins de voir en l’excellent Ricky (2008) son dernier volet, il faudra faire le deuil de cette trilogie sur le deuil.

«Charlotte Rampling est une actrice très importante pour moi. Après Sous le sable, j’ai travaillé avec des acteurs plus âgés et je crois que ça vient de mon travail avec Charlotte, qui a été une grande découverte. C’était une manière de parler de moi différemment, sans en passer par la jeunesse.

Quand j’ai rencontré Marine, j’ai senti que j’avais affaire au même genre d’actrice que Charlotte, mystérieuse, qu’il suffit de regarder pour imaginer des histoires. Ce genre d’actrice est précieux pour un cinéaste. C’est pour cela qu’elles sont liées dans Jeune & Jolie.

Sous le sable a été dur à faire. On l’a réalisé envers et contre tout. "Un film sur le deuil, avec une femme de cet âge, ça n’intéressera personne." Personne n’y croyait. On a tourné très vite avec très peu d’argent. On a commencé en 35 mm et on a fini en 16.

Charlotte et moi, on était persuadés d’aller au casse-pipe. Heureusement, le film a eu du succès. Il a été vendu partout. C’était une belle récompense.

J’avais effectivement annoncé ce film comme le premier volet d’une trilogie sur le deuil. Tout le monde m'en parle, je regrette un peu de l’avoir annoncé comme ça. Ce qu’il faut retenir de l’expérience de Sous le sable et de ces "mélodrames secs", c’est peut-être l’idée que j’aime bien changer de style.

J’aime le mélange des genres. Bien sûr, je suis obsessionnel comme beaucoup de réalisateurs mais je viens aussi d’une génération où on fait moins le même film. Ca ne me dérange pas de faire une comédie potache puis un drame comme Sous le sable. J’ai l’impression que certains journalistes préfèrent mon côté sérieux. Dans le travail, c’est autre chose. C’est plus facile de faire pleurer que de faire rire.»

Bruno Cremer: pour reparler de Sous le sable et pour parler de l’homme absent, ce lieu commun du cinéma d’Ozon, et, en même temps, pour dire qu’il s’agit de sa figure masculine la plus marquante.

«Il est vrai que j’aime parler du manque, du deuil. Ca m’intéresse de montrer des personnages féminins qui cherchent un repère, un socle, un arbre comme sur cette photo. Bruno Cremer dans Sous le sable, c’est le plus massif, le plus imposant de mes personnages masculins et en même temps le plus fragile. Dès le début, il y a quelque chose de cassé. Sous l’écorce, l’arbre est en train de pourrir.

Bruno Cremer était un acteur extraordinaire. Dans Sous le sable, il exprime des choses rien qu’avec ses gestes, son regard, sa manière de bouger. Au départ, il avait refusé de faire le film par pudeur. Il se trouvait trop gros. Il ne voulait pas aller sur la plage. Il ne voulait pas être filmé torse nu.

J’avais tenté de le rassurer en lui disant que j’allais le mettre en valeur. J’ai découpé ma scène de telle manière qu’on ne voie pas son corps. Et ça sert le film puisque c’est son personnage est morcelé, qui est très présent mais qu’on a du mal à voir dans sa globalité.»

Propos recueillis par Nathan Reneaud

Nathan Reneaud
Nathan Reneaud (13 articles)
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