Culture

«Être ou ne pas être», la pièce de Shakespeare dont vous êtes le héros

Slate.com, mis à jour le 23.08.2013 à 12 h 02

Un blogueur BD américain a récemment battu tous les records de levée de fonds sur Kickstarter avec une version dérivée autoéditée de Hamlet, facétieuse et anticonformiste, mais qui reflète aussi les vrais enjeux de la pièce.

Hamlet voyage dans le temps dans «Être ou ne pas être», de Ryan North.

Hamlet voyage dans le temps dans «Être ou ne pas être», de Ryan North.

A la fin de l’année dernière, Ryan North, un blogueur BD, a lancé une campagne sur Kickstarter pour financer Être ou ne pas être, une version illustrée type «roman dont vous êtes le héros» de Hamlet. Le public, attiré par l’attention des médias et le buzz, ainsi que les fans de la célèbre bédé de North, Dinosaur Comics, ont largement soutenu le projet de publication, qui est devenu le plus grand succès de financement de l’histoire de Kickstarter dans cette catégorie en dépassant l’objectif initial de 20.000 dollars de près de 500.000 dollars. (Depuis, le record a été tout juste battu par une campagne de Planet Money pour financer un t-shirt représentant un écureuil en train de boire un martini.)

La campagne de North était presque parfaite, et devrait servir d’inspiration pour quiconque souhaiterait faire financer par le public un projet créatif: le concept est innovant; les récompenses attribuées aux donneurs ont été choisies avec soin; North a communiqué avec ses donateurs de manière claire et enthousiaste tout au long du projet; et il ne s’est pas contenté de tenir ses promesses mais a également amélioré régulièrement le concept de base. Mais alors que le livre doit arriver dans les boîtes aux lettres des donateurs ce mois-ci, une question subsiste: est-ce qu'il est bon? Est-ce qu’il vaut 580.905 dollars?

North a sans aucun doute travaillé dur pour que la campagne soit digne de chaque centime que les donateurs ont déboursé. Kickstarter n’a pas de règles précises concernant l’utilisation du surplus d’argent récolté par rapport à l’objectif initial, mais plutôt que de s’asseoir sur ce bénéfice inattendu, il a sans cesse apporté de nouveaux objectifs pour améliorer le livre en lui-même, tout en ajoutant des goodies supplémentaires aux récompenses déjà existantes et en réservant des copies du livre pour qu’elles soient offertes à des écoles et des bibliothèques.

Le livre a également recueilli des illustrations en couleur pour chacune des cent dix scènes de mort auprès d’une liste d’auteurs sélectionnés, comme la créatrice de Hark! A Vagrant, Kate Beaton. Les donateurs ont eu droit à un prologue (Poor Yorick, ou «Pauvre Yorick»), un crâne de Yorick en peluche et un marque-page avec plusieurs branches pour revenir plus facilement en arrière dans le texte. (Dans Être ou ne pas être, un peu comme dans la vie, on peut décider que tuer son beau-père n’était pas une si bonne idée que ça.)

Tandis que le total récolté ne faisait que grimper, North a continué à promettre de plus en plus de choses: quand le Kickstarter a atteint 200.000 dollars, il a dit qu’il créerait «une pièce de théâtre dans laquelle la communauté internet déciderait du déroulement en temps réel de l’histoire». En atteignant 450.000 dollars, North a promis de «créer une pizza à l’effigie d’Hamlet et de la... manger?» Si le projet atteignait 500.000 dollars, North a déclaré qu’il «exploserait littéralement».

Rêves les plus fous

J’ai moi-même contribué à la campagne parce que j’admire le travail de North et parce que le livre avait l’air amusant. Mais grâce aux informations éloquentes que North a envoyées à ses donateurs et aux récompenses créatives qu’il a créées, faire partie de cette campagne ne m’a pas juste donné l’impression de précommander quelque chose, comme c’est trop souvent le cas sur Kickstarter ces derniers temps. Je n’ai pas non plus senti ce petit parfum de désespoir qui se dégage généralement des artistes qui demandent de l’argent à leurs amis ou leur famille.

J’avais l’impression de contribuer au processus créatif, et de pouvoir observer de très près un artiste en train de se rendre compte en temps réel que l’un de ses rêves les plus fous est devenu réalisable. Dans le cas de North, ces rêves comprennent souvent des dinosaures, une version «emo» et cannibale d’Hamlet et une expérience ratée sur le voyage dans le temps qui transforme un des protagonistes en truite.

Il convient de dire dès le départ qu’Être ou ne pas être est très éloigné de l’histoire originale de Shakespeare. C’est un livre irrévérencieux, plein d’humour et de digressions, avec des rebondissements absurdes. Le lecteur choisit le personnage qu’il souhaite incarner (Hamlet, Ophélia ou le père d’Hamlet) puis se retrouve dans un cadre classique de récit à la deuxième personne du type «roman dont vous êtes le héros», qui lui fournit une multitude d’options comme «tuer tout le monde à la cour!», «relire le livre et faire de nouveaux (meilleurs?) choix», «s’énerver contre soi-même parce qu’on est un raté, retourner se coucher et faire une sieste» ou encore «FAIRE LA TEUF SUR UN BATEAU!! Aller à la page 207».

Le registre de langue est familier et on se rend vite compte que North a passé beaucoup de temps sur Internet: il y a plein de phrases en majuscules et de points d’interrogation à la fin de phrases affirmatives, ce qui, je suppose, est censé indiquer l’incertitude?

Libre arbitre et conséquences

Par contre, même si elle est irrévérencieuse, la structure d’Être ou ne pas être amène à se poser des questions plus élevées sur les enjeux de la pièce, comme le libre arbitre, la prise de décision et les conséquences de nos actions.

Dans Hamlet, le prince du Danemark traverse une des crises existentielles les plus célèbres de l’histoire littéraire en se demandant si le suicide n’est pas un trop gros risque, sachant que ce qu’il y a après la mort pourrait s’avérer encore pire que la vie. La version de North pose la question d’être ou ne pas être à ses lecteurs, même si le choix de «Ne pas être: aller à la page 17» ne représente pas vraiment d’aventure par la suite: il nous mène à une illustration d’Hamlet par Mike Holmes, en train d’avaler une fiole de poison, le petit doigt en l’air, pendant qu’Ophélia l’espionne, cachée derrière un rideau. Pas d’allusion aux terribles cauchemars morbides qui tourmentent tant Hamlet, simplement le mot «Fin».

Mais ne serait-ce que demander au lecteur de prendre cette décision montre à quel point la pièce originale (et la vraie vie) tourne autour de gens probablement un peu fous qui essaient de se dépêtrer de situations qu’ils comprennent à peine, en ne possédant qu’une fraction des informations dont ils ont besoin pour passer d’une scène à l’autre.

North fournit également les décisions prises par les personnages dans la véritable histoire de Shakespeare (marquées par des petits crânes de Yorick) et permet au lecteur de remettre en cause les choix du dramaturge en engraissant le livre de centaines de pages d’éléments d’histoire inédits. Des chemins possibles mettent en scène des fantômes qui voyagent dans le temps et des princes cannibales mais rigolos.

Livre dans le livre

Mais c’est quand Être ou ne pas être s’inspire directement du script original qu’il est encore le meilleur.

Une des variations les plus rusées est la manière dont North aborde la structure de «pièce enchâssée» d’Hamlet. Dans la pièce, Hamlet teste la conscience de Claudius en engageant une troupe d’acteurs pour reconstituer le meurtre de son père. Plutôt qu’une pièce de théâtre, Être ou ne pas être choisit le «livre dans un livre», un mini roman dont vous êtes le héros, en entier, avec sa propre couverture et page de droits d’auteur: «Ceci est une page de droits d’auteur, je m’appelle Christina Marlow et j’ai écrit tout ça et vous avez trop pas le droit de le voler.» Le lecteur incarne le personnage de Claudius, tandis que des notes sur la page permettent à Hamlet lui-même de commenter les choix du lecteur, en imitant des scènes de la version de Shakespeare.

Dans un autre passage, Hamlet combat des pirates avec Rosencrantz et Guildenstern, scène qui n’est que décrite brièvement dans la pièce. «C’était vraiment une partie très importante de notre aventure, Hamlet, observe le narrateur. En tout cas, on est sûrs que si un jour on raconte notre histoire dans un livre ou qu’on la joue au théâtre, cette scène sera FORCÉMENT dedans. Il faudrait être dingue pour écrire une histoire dans laquelle tu voyages jusqu’en Angleterre, tu es attaqué par des pirates, des vrais pirates, en plus! Et que toute cette aventure soit ensuite résumée à une seule phrase. Ah, ça! Ce serait le pire.»

Les références se mêlent aux irrévérences, et c’est qui fait qu’Être ou ne pas être est si drôle. Tous les projets Kickstarter n’ont pas à récolter un demi-million de dollars ou pervertir l’héritage shakespearien pour avoir du succès, mais tout projet, à n’importe quelle échelle, pourrait apprendre du livre facétieux et anticonformiste de North.

Alison Hallett

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

Être ou ne pas être, de Ryan North. Autoédité.

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