Monde

Le grand vainqueur du printemps arabe, c'est al-Qaida

Foreign Policy, mis à jour le 16.08.2013 à 10 h 28

L'islamisme radical prospère pendant les périodes de violence et d'instabilité politique. Le printemps arabe qui devait être celui de la liberté est devenu celui de l'affrontement entre les partis religieux et leurs opposants laïcs et militaires. Du pain béni pour l'islamisme radical adversaire acharné de la démocratie.

Des suspects arrêtés par l'armée au Caire le 15 aoüt 2013.  REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Des suspects arrêtés par l'armée au Caire le 15 aoüt 2013. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

La fermeture, sans précédent, de 19 ambassades américaines en réponse à l’interception de communications qui semblaient indiquer que des dirigeants d’al-Qaida planifiaient une opération de grande envergure contre des cibles américaines a relancé le vieux débat: L’organisation terroriste est-elle morte ou plus vivante que jamais? Ce n’est pourtant pas la question qu’il faut se poser, car se la poser revient pour l’essentiel à ne pas se demander ce qu’il faudrait pour affaiblir al-Qaida au Proche-Orient.

Les attaques terroristes menées par al-Qaida ne sont qu’une des facettes de son objectif grandiose. L’organisation aspire à mener un mouvement de masse des Musulmans en direction de sa conception (salafiste) du Djihad (la guerre sainte). Mais son problème, c’est que rares sont les musulmans prêts à embrasser une idéologie aussi rigide, extrémiste et ésotérique. Al-Qaida a prospéré au cours des périodes de guerres et de tensions –au cours de la «guerre contre la terreur» de l’après 11 septembre 2001 ou des cinq premières années d’occupation américaine de l’Irak, quand elle pouvait se présenter comme le porte-étendard de la cause musulmane au sens large.

L'échec des transitions démocratiques est une victoire pour les salafistes

Le caractère ô combien simpliste de l’idéologie américaine de la «guerre contre la terreur» était pain béni pour al-Qaida. Le mouvement djihadiste a largement bénéficié de la petite communauté d’intérêts entre ses propres visions extrémistes et celles d’organisations plus populaires comme les Frères musulmans –voire, si l’on pousse le bouchon un peu loin, avec les intérêts de l’Islam en tant que tel. Au cours des dernières années de la présidence de George W. Bush, Washington est devenu de plus en plus efficace dans sa lutte contre le message d’al-Qaida: les Etats-Unis ont pris conscience des nombreuses divisions au sein du monde musulman et ont commencer à les utiliser pour priver al-Qaida d’une bonne partie de son audience.

Les prémices du Printemps arabe avaient pourtant permis d’entrevoir la manière dont al-Qaida pourrait être définitivement mis hors d’état de nuire. Ces soulèvements victorieux contre des régimes séculaires et autoritaires offraient peu d’opportunités pour les avant-gardes révolutionnaires. Le fait que des islamistes de toutes obédiences participent à ces soulèvements constituait un authentique revers pour al-Qaida, remettant en cause son leadership affirmé. Alors que Ben Laden, Ayman al-Zaouahiri et de nombreux écrivains salafistes et djihadistes faisaient mine de se réjouir, al-Qaida dut batailler ferme pour tenter de justifier ses positions au début du Printemps arabe.

Si les révolutions s’étaient soldées par des transitions démocratiques réussies, le coup porté à al-Qaida aurait pu être fatal. Sa base serait bien sûr restée fidèle à la cause et des groupes locaux auraient pu continuer de mener des attaques occasionnelles, mais al-Qaïda se serait retrouvée dans l’incapacité de recruter de nouveaux membres ou de diffuser ses idées dans le gros de la population.

Egypte, Libye, Tunisie, Yémen, Syrie

Mais comme nous le savons, la transition ne s’est pas bien déroulée. L’Egypte est allée de Charybde en Sylla,  l’Etat libyen a du lutter pour consolider son autorité face à de puissantes milices et même la Tunisie a succombé à l’extrême polarisation entre les laïcs et les Islamistes. La mauvaise gouvernance et des institutions trop faibles ont permis à des groupes extrémistes proches d’al-Qaida de se regrouper et d’assumer un nouveau rôle public au sein de pays comme le Yémen, la Libye ou la Tunisie.

Surtout, la Syrie a permis à al-Qaida de jouer un rôle majeur au cœur de la nouvelle ligne de fracture politique de la région –ce que les soulèvements populaires de 2011 l’avaient précisément empêchée de faire.

L’échec de la plupart des soulèvements arabes a donc constitué un cadeau extraordinaire pour al-Qaida. Cet échec a restauré toute la puissance des arguments de l’organisation terroriste, tandis que la désintégration ou l’affolement des services de sécurité et de renseignement de ces Etats a donné davantage d’espace à al-Qaida pour opérer. Le glissement de la Syrie vers l’insurrection armée a galvanisé son djihad global alors moribond. L’effondrement spectaculaire des Frères musulmans a fortement affaibli son principal rival islamiste. Al-Qaida a trouvé des opportunités sans précédent de se repositionner au cœur de la scène politique turbulente et hyperactive du monde arabe.

Le chaos en Egypte et en Syrie

Le renouveau d’al-Qaida ne doit malgré tout pas être exagéré, et il n’avait rien d’inévitable. Lorsque le masque dont l’organisation s’est affublée tombe, celui des grandes causes populaires, le mouvement demeure un mouvement marginal et qui n’attire que très peu de monde au sein du monde arabe ou musulman. Son noyau a été pour une large part écrasé, dispersé et n’est plus aujourd’hui constitué que de fidèles locaux de qualité très variable et de loups solitaires imprévisibles. Il ne faut donc en aucun cas en revenir, pour le Proche-Orient, à une politique tournant autour de la lutte contre l’extrémisme violent ou de la «guerre globale contre la terreur». La réponse au nouveau défi posé par al-Qaida doit au contraire être trouvée dans un engagement renouvelé en vue de résoudre les divers défis politiques qui lui ont permis d’effectuer son retour dans le champ politique.

Tandis que le Yémen et la Libye sont au cœur du débat qui agite les Etats-Unis sur l’éventuelle résurgence d’al-Qaida, le chaos en Egypte et en Syrie a de fait constitué ses deux principaux facteurs multiplicateurs. Le coup d’Etat militaire en Egypte a écarté pour au moins une génération l’idée que les Islamistes pourraient voir satisfaites leurs aspirations politiques ou morales par le biais d’une participation politique démocratique. Avant même le coup d’Etat, la désastreuse expérience des Frères Musulmans au pouvoir avait déjà écœuré de nombreux Arabes musulmans de la démocratie. Les dénonciations, par les Djihadistes, du caractère totalement vide de la démocratie se voient aujourd’hui presque vérifiées par les faits.

Les Frères musulmans rempart à al-Qaida

L’écrasement, par l’armée égyptienne, des Frères musulmans, principaux concurrents d’al-Qaida dans l’arène de la politique islamique, est également une très bonne nouvelle pour le mouvement extrémiste. Des Frères musulmans affaiblis –et ayant perdu confiance dans leurs idées comme dans leurs chefs– constituent un rempart bien moins performant contre les groupes plus extrémistes. La rhétorique simpliste et anti-islamiste qui a cours en Egypte depuis le coup d’Etat et met les Frères musulmans et al-Qaida sur le même plan en les désignant comme des terroristes, brouille la ligne de séparation entre les deux organisations, au profit d’al-Qaida. Ces conséquences pourraient être contrebalancées par un accord politique qui permettrait aux Frères musulmans de rester impliqués dans la vie publique –mais si le nouveau régime en Egypte persiste dans ses efforts pour écraser complètement les Frères musulmans, ce qui semble être le cas, les conséquences seront bien plus graves.

La Syrie est l’une des autres sources du renouveau d’al-Qaida. Le flux de combattants étrangers atteste du fait que ses appels au Jihad, qui ne rencontraient que peu d’échos après ses nombreux revers en Irak, ont pris une nouvelle ampleur. De nombreux observateurs s’inquiètent à juste titre de voir que l’insurrection djihadiste en Syrie a renforcé son homologue en Irak, menaçant de donner naissance à un nouvel émirat djihadiste du genre de la province irakienne d’Anbar au milieu des années 2000, sans parler de la menace que constitueront tous les combattants étrangers dès qu’ils quitteront le front de Syrie pour retourner chez eux, un peu partout dans le monde. Pour ne pas parler non plus de l’usage futur qui pourrait être fait des armes perfectionnées qui alimentent aujourd’hui en nombre le Djihad.

Ce qu’il est plus difficile d’évaluer, c’est jusqu’à quel point le Djihad actuellement en cours en Syrie a pu ou pas servir de vecteur à l’idéologie d’al-Qaida au sein du monde arabe. La lutte que l’organisation mène contre le président syrien Bachar el-Assad lui a donné un rôle central dans un conflit qui se trouve à présent au cœur des préoccupations du monde arabe. Dans les puissants médias du Golfe et au sein de la majorité des réseaux sociaux arabes, le venin anti-chiite tend à valider les postures idéologiques d’al-Qaida. L’Arabie saoudite, en tant que principal soutien étranger de l’opposition syrienne, ne fera rien pour améliorer la situation en la matière. Riyad va très certainement tenter d’user de la dimension islamiste de la lutte en Syrie pour tenter d’intimider sa propre population chiite, poursuivre sa campagne ininterrompue contre l’Iran et arroser tous les réseaux islamistes qui pourraient être tentés de se retourner contre le royaume.

Une réponse politique

L’Egypte et la Syrie ont donc contribué à galvaniser un mouvement qui faisait face à des défis complexes et quasi existentiels. L’émergence de mouvements locaux, comme la branche de l’Ansar al-Charia en Afrique du Nord atteste de la capacité des djihadistes salafistes à apprendre de leurs erreurs et à s’adapter aux opportunités nouvelles. Al-Qaida et les autres mouvements de même orientation n’ont jamais eu meilleure occasion de s’adresser à une large audience au sein du monde arabe depuis les premières années d’occupation de l’Irak par les troupes américaines.

Le visage du Proche-Orient a radicalement changé ces dernières années –et al-Qaïda a changé également. Mais ce nouvel environnement ne doit pas conduire les Etats-Unis à des actions à l’emporte-pièce ni à exagérer les nouvelles menaces. Nous ne devrions pas faire table rase de leçons apprises dans la douleur sur les complexités de la scène politique islamique pas plus que nous ne devrions partir du principe que tout ce que nous avons appris reste d’actualité. La dernière chose dont nous ayons en tous cas besoin, c’est d’une nouvelle guerre contre la terreur.

Au lieu de cela, il nous faut réparer les systèmes politiques à présent en miettes qui ont permis la résurgence d’al-Qaida. Aider à la stabilisation de l’Egypte et à l’obtention d’une solution en Syrie contribuera grandement à diminuer la menace terroriste. De la même manière que stabiliser la Libye, accompagner la transition démocratique au Yémen, ouvrir la scène politique irakienne, impliquer les divers mouvements islamistes de la région au sein du processus politique et pousser les Etats du Golfe à cesser d’inciter à la radicalisation sectaire. Rien de tout cela n’empêchera naturellement les membres d’al-Qaida de fomenter des attentats, mais devrait réduire à néant les espoirs de l’organisation de se retrouver un jour à la tête du monde musulman.

Marc Lynch

Traduit par Antoine Bourguilleau

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