Life

La peur de l'immortalité

William Saletan, mis à jour le 18.08.2013 à 9 h 31

La crainte de mal vieillir, de la déchéance est plus grande que celle de la mort. Et s'il était possible de ralentir la vieillesse, pour rester (plus) jeune très longtemps?

Skieur de fond de 71 ans. Denis Balibouse / Reuters

Skieur de fond de 71 ans. Denis Balibouse / Reuters

Voudriez-vous vivre éternellement? Probablement pas. Selon une récente étude du Pew Research Center, la majorité des Américains ne souhaite pas vivre bien au-delà de l’espérance de vie actuelle. 60% des Américains ne veulent pas vivre au delà de 90 ans. 30% ne veulent pas vivre au-delà de 80 ans.

Les gens qui gagnent beaucoup d’argent ne veulent pas vivre plus vieux que nous autres, simples mortels. Et les gens qui pensent qu’il n’y a rien après la mort ne le veulent pas davantage.

Vivre plus longtemps... c'est bon pour les autres

Comment expliquer une telle crainte? Cela est dû pour l’essentiel à la manière dont nous nous sentons, physiquement parlant. Les progrès médicaux pourraient-ils faire en sorte que nous nous sentions plus jeunes à un âge avancé? Vont-ils au contraire avoir pour conséquence de rallonger la durée de nos années de déclin?

Cette étude menée sur plus de 2.000 adultes américains, effectuée il y a quatre mois, contient plusieurs surprises.

Premièrement, les Américains sont bien plus optimistes que les avancées médicales et technologiques actuelles ne devraient les laisser l’être. Ainsi, 25% des personnes étudiées pensent qu’en 2050 (soit dans 37 ans), il est probable que «l’Américain moyen vivra au moins jusqu’à 120 ans.» 69% pensent que «l’on aura trouvé un remède contre la plupart des formes de cancer.» 71% pensent qu’existeront «des bras et des jambes artificielles plus performants que les vrais.» D’un strict point de vue scientifique, il n’y a aucune raison d’espérer de telles améliorations dans ce laps de temps.

Deuxièmememt, malgré cet optimisme, les Américains sont nettement moins enthousiastes à l’idée de voir leur durée de vie s’allonger. Une petite majorité –51% contre 41%- déclare que «si de nouveaux traitements médicaux permettaient de ralentir le processus de vieillissement et permettaient à la personne moyenne de vivre jusqu’à 120 ans» ce serait «une mauvaise chose pour la société.»

68% pensent que «la plupart des gens voudront bénéficier de tels traitements médicaux» mais 56% des personnes interrogées, quand on leur demande si «personnellement, ils souhaiteraient bénéficier» de tels traitements, disent que non. Pour faire court, l’idée la plus courante semble donc être que tout le monde veut vivre éternellement, sauf moi.

Troisièmement, penser que la mort est la fin de tout ne pousse pas forcément à vouloir la repousser indéfiniment. A 55% contre 39%, soit une marge de 16 points, les gens qui croient en une vie après la mort disent ne pas vouloir bénéficier de traitements leur permettant de vivre jusqu’à 120 ans.

Les gens qui ne croient pas en une vie après la mort sont encore plus prompts à faire ce même choix: 59% contre 37%, soit une marge de 22 points. Pourquoi tant de résistance? Une des raisons probables est l’angoisse liée aux conditions dans lesquelles pourraient se dérouler ces années de vie supplémentaires.

L’étude de Pew postule de manière explicite sur des traitements qui «ralentissent le vieillissement.» Mais si l’on peut imaginer vivre jusqu’à 120 ans ou plus, il est difficile de ne pas imaginer passer les dernières années de son existence diminué, affaibli, ratatiné. Si l’étude de Pew ne pose pas de question directe sur ce sujet, certaines des conclusions y répondent en creux. Par exemple:

1. Meilleure qualité de vie des vieux

Plus on associe traitement médical et meilleure qualité de vie, plus on est favorable à un allongement de la durée de la vie. Les personnes interrogées qui pensent que «les traitements médicaux actuels valent leur coût car ils permettent aux gens de vivre plus longtemps et mieux» sont à peu près équitablement divisées sur la question de l’extension de la vie jusqu’à 120 ans.

48% d’entre eux disent que cela serait bon pour la société, 46% que ce serait mauvais. Mais les personnes interrogées qui disent que «les traitements médicaux actuels créent bien souvent autant de problèmes qu’ils en résolvent» sont fortement contre l’extension de la durée de vie. A près de 2 contre 1 (60% contre 33%), ils considèrent que ce serait une mauvaise chose pour la société.

2. Longévité et productivité

Plus on associe longévité et productivité, plus on se montre favorable à l’allongement de la durée de la vie. Les personnes interrogées qui pensent que si les gens vivaient jusqu’à 120 ans «notre économie serait plus productive, parce que les gens pourraient travailler plus longtemps» pensent d’une manière assez nette (65% contre 29%) qu’une telle longévité serait bonne pour la société.

Les gens qui ne pensent pas que les gens pourraient travailler plus longtemps ont une vision opposée: 72% pensent qu’une extension de la durée de vie serait mauvaise pour la société.

3. Sauver la planète

Plus on considère l’extension de la durée de la vie comme un fardeau pour les ressources naturelles, plus on y est opposé. Par un ratio de presque 2 contre 1, les personnes interrogées qui pensent que «l’extension de l’espérance de vie risque d’épuiser nos ressources naturelles» disent que vivre jusqu’à 120 ans serait mauvais pour la société.

Les personnes interrogées qui rejettent cette idée d’épuisement de ressources en arrivent à la conclusion opposée: 59% considèrent qu’une augmentation de la durée de la vie serait bénéfique socialement.

4. Anti-vieux

Plus on tend à considérer les personnes âgées comme un problème, plus on est opposé à l’allongement de la durée de la vie. Les personnes interrogées qui pensent que la société tirerait bénéfice de la présence de «davantage de personnes âgées» sont équitablement partagées sur la question de l’extension de vie jusqu’à 120 ans.

Les personnes interrogées qui pensent que la présence de plus de personnes âgées est une mauvaise chose s’opposent fermement à une augmentation de la longévité de la vie: 71% disent que ce serait une mauvaise chose pour la société.

5. Les vieux n'aiment pas les vieux

Plus on est âgé, moins on est favorable à un allongement de la durée de la vie. Les personnes interrogées âgées de 18 à 29 ans sont assez divisées sur la question: 48% des personnes pensent que vivre jusqu’à 120 ans serait bon pour la société. Dans la tranche suivante, de 30 à 49 ans, les personnes interrogées soutiennent l’allongement de la durée de la vie du bout des lèvres: 46% se déclarent en faveur de l’extension. Entre 50 et 64 ans, le soutien chute à 37%. Dès que l’on arrive à 65 ans et plus, le soutien chute à 31%.

Lorsque l’on demande aux personnes interrogées si elles souhaiteraient, pour elles-mêmes, bénéficier de traitements permettant d’étendre la durée de leur vie de plusieurs décennies, la tendance n’est pas aussi claire, mais est similaire: le pourcentage de personnes qui y sont favorables chute également.

Ce pourcentage passe en effet de 43% pour la tranche de 30-49 ans à 35% pour la tranche 50-64 puis à 31% pour la tranche de 65 ans et plus. L’explication la plus simple de cette tendance est que plus on vieillit, plus il est difficile de s’imaginer en bonne santé et pétulant dans les décennies qui vont suivre.

6. Les optimistes

Moins on s’inquiète de la décennie prochaine, moins on est en faveur de l’extension de la durée de la vie. Parmi les personnes interrogées qui pensent que leur vie sera meilleure dans les dix ans qui viennent, 42% disent vouloir accéder à des traitements permettant d’étendre la durée de la vie jusqu’à 120 ans.

Parmi les personnes interrogées qui pensent que leur vie ne changera pas sont à 35% favorables à de tels traitements. Chez ceux qui pensent que leur vie sera plus mauvaise, seuls 28% sont favorables à de tels traitements.

7. Déchéance physique

Les gens ne souhaitent pas vivre au-delà d’un âge où l’on craint les maladies et les infirmités. Lorsque les personnes interrogées se voient demander jusqu’à quelle âge elles souhaitent vivre, moins de 10% choisissent 100 ans ou plus. 20% souhaitent vivre au delà de 90 ans. 32% souhaitent vivre au-delà de 80 ans. 30% des gens ne veulent pas vivre au delà de 80 ans.

Pourquoi la majorité des gens préfèrerait mourir avant d’avoir 90 ans? Probablement parce que 90 ans, ça craint. Mais cette vision est due pour l’essentiel a ce que nous savons et percevons aujourd’hui du rythme du déclin physique.

Comment ralentir le vieillissement?

Si la résistance à l’extension de la durée de la vie est fondée sur l’idée que les années supplémentaires seront douloureuses et fragiles, cela pourrait changer. Cette résistance risque bien de disparaître si le contraire est démontré. Si la médecine moderne parvient à trouver le moyen de ralentir le vieillissement, et de faire en sorte que la personne de 90 ans se sente comme une personne de 70 ans, les gens vont changer d’avis. Ceux qui, à notre époque, disant qu’ils aimeraient partir vers 80 ans seront peut-être heureux de vivre jusqu’à 100 ans.

Il y aura toujours des gens qui penseront qu’il n’est pas naturel de vivre au-delà de la durée de vie actuelle. Mais ce qui nous apparaît normal a déjà changé. 63% des personnes interrogées par Pew et à qui l’on demande de dire ce qu’ils pensent de l’idée que «les avancées médicales permettant un allongement de la durée de la vie sont mauvaises» parce qu’elles «interfèrent avec le cycle naturel de la vie» rejettent cette idée et lui préfèrent l’idée que de telles avancées «sont généralement bonnes parce qu’elles permettent aux gens de vivre plus plngtemps.» Pourtant au sein de la majorité favorable à la longévité, 51% disent que des traitements étendant la vie jusqu’à 120 ans seraient «fondamentalement contre nature

Paroles contradictoires! Combien de temps un tel point de vue pourra-t-il être encore soutenu? Pourquoi ces gens qui ont déjà accepté une hausse de 75% de l’espérance de vie au cours du dernier siècle regimberaient-ils devant une autre hausse de 50%? 

Ils ne le feront naturellement pas. Ils seront déjà morts et ils laisseront à leurs descendants le choix de décider de la nouvelle norme, je pense.

William Saletan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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