Sports

Dopage: le gendarme n'a pas accès au corps du délit

Jean-Yves Nau, mis à jour le 05.07.2009 à 18 h 33

Entretien avec le Pr Jean Paul Escande, spécialiste du dopage.

Jean Paul Escande, spécialiste réputé de dermatologie à l'hôpital Tarnier de Paris, grand amateur de sports, a été président de la Commission nationale française de lutte contre le dopage de 1990 à 1996. Il a aussi présidé en 1998 le groupe d'étude interministériel de lutte contre le dopage. Il interviendra régulièrement sur la route du 96e Tour de France.

Me suis-je senti gendarme dans mes fonctions d'anti-dopeur? Oui. Mais un gendarme qui, au cours de son enquête, n'avait pas le droit d'accéder au corps du délit. Je veux dire le corps du supposé dopé. Ou plus précisément: au corps du sportif soupçonné. Or la pratique de la médecine durant un demi-siècle m'a convaincu de cette certitude: le diagnostic est incroyablement plus simple à faire quand on a le droit d'examiner le malade. Les gendarmes de l'antidopage n'ont droit qu'aux urines, au sang, aux cheveux et à la salive. Avec ça je ne vous poserai jamais un diagnostic de rhume, d'appendicite ou de telle ou telle autre pathologie. Mais, taisons-nous! Ceci un sujet tabou...

Le cyclisme est un sport «assis», intermédiaire entre les sports «sur pattes» et les sports motorisés. L'effort peut être soutenu plus longtemps. Il faut savoir qu'aucun autre sport ne peut être pratiqué plusieurs heures par jour et deux cents jours par an (ou plus) sans interruption entre le départ et l'arrivée. Cette pratique «assise» pose des problèmes spécifiques d'endurance qui se superposent aux problèmes posés par les moments plus violents. Dans de telles conditions, la compétition s'identifie à une vie quotidienne de souffrance et «l'aide» à la vie quotidienne des damnés de la route devient vite une tentation inévitable... Il faut lire (ou relire) le classique d'Albert Londres, «Tour de France, Tour de souffrance», pour comprendre que la vie quotidienne de compétition fait des individus différents. Cette notion de souffrance sous-tend toute la tentation du dopage en cyclisme. On compatissait fort, il y a un peu plus d'un demi-siècle, aux malheurs de Louison Bobet, dit «Louison la douleur» blessé à la selle. Comment un cœur humain aurait-il résisté à l'envie de le soulager?

C'est le «sport-soring» qui définit le mieux le sport spectacle: un hybride de sport médiatisé et de sponsoring à but lucratif. Objectif: que ce soit prenant et que ça fasse vendre! C'est ce que demandent à la fois le peuple et les comptables. Alors, les forçats de la route pédalent coûte que coûte, le plus vite possible tandis que les détenteurs des droits dérivés comptent la recette. Le dopage est utile aux deux parties. Quant aux fédérations, elles causent, elles causent.... Et elles s'efforcent de donner des ordres de lutte à plus gros et, souvent, à plus méchants qu'elles. Une situation à haut risque...Voilà pourquoi la solution n'est pas vraiment facile à trouver...

Propos recueillis par Jean-Yves Nau

(photo: Lance Armstrong au départ du Tour de France 2009, Reuters/Jean-Paul Pélissier)

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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