Life

The Listserve: si vous aviez la chance d’être écouté par 20.000 psys, que leur diriez-vous?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 12.08.2013 à 18 h 02

«The Listserve», la chaîne de mails qui fonctionne comme une loterie et offre à chaque participant une chance d’écrire aux 20.000 autres, est le réseau social idéal pour se plaindre et partager son malheur. C'est sans doute pourquoi chacun y attend son tour.

The Listserve, vidéo de présentation. Capture d'écran

The Listserve, vidéo de présentation. Capture d'écran

«Si vous aviez la chance d’être lu par 1 million de personnes, que leur diriez-vous?» The Listserve a choisi cette accroche pour vanter son service gratuit fondé en 2012, même s’il n’a pour l’instant que 23.000 abonnés (23.256 au moment d'écrire cet article). Ce qui est déjà énorme. Vous imaginez-vous délivrer un speech devant 23.000 personnes? Et devant une audience dont vous ne voyez même pas les participants?

A l’époque où nous avons découvert The Listserve, nous nous sommes –OK je me suis– quelque peu laissés enthousiasmer par l’analyse dithyrambique qu’en faisait le New Inquiry. Une tendance en chassant une autre, le triomphe des réseaux sociaux de masse et du tout image semblait devoir laisser place à des expériences plus exclusives, moins invasives et, osons le mot, plus authentiques.

Sur The Listserve, qui est une mailing-list, un membre est sélectionné par loterie chaque jour. Il gagne le droit d’écrire un email à tous les autres. Un plongeon dans le vide qui exige de lâcher prise, à rebours du caractère très formaté et cadré des réseaux sociaux populaires, sur lesquels il est plutôt question de mettre en scène son «soi» de la manière la plus flatteuse possible, en maîtrisant les paramètres de publication tout en sachant précisément quel «public» sera touché.

L’autre contrainte qui fait du service une expérience unique est sa rareté. Un email par jour, envoyé par une seule personne. En évoquant cette liste d’abonnés, le magazine voyait une illustration de La loterie à Babylone, une nouvelle de Borges dans laquelle chaque citoyen change de position chaque jour, ou une analogie avec l’idéal de démocratie antique, libérée de la confiscation du temps de parole réellement écoutée par Kim Kardashian ou Justin Bieber.

Narcolepsie, troubles bipolaires et personnalité narcissique

A vrai dire, les emails des membres de The Listserve peuvent se diviser en deux catégories. Les leçons de management et de développement personnel d’une part (parlez à des inconnus, voyagez, restez positif, retrouvez votre zone d’inconfort, faites des origamis à la pause-dej', etc.), et les témoignages de vie.

C’est la seconde catégorie qui est la plus intéressante. Même si The Listserve s’apparente alors à un immense bureau des plaintes en ligne.

Sur The Listserve, la séance de psy sera gratuite, et ils seront 23.000 à vous lire. Tentant. Récemment, un New-Yorkais est passé de la première catégorie –OMG tout est génial la vie est trop bien– à la seconde –j’ai des problèmes, écoutez-moi.

Dans les premiers paragraphes, il nous raconte qu’il travaille dans une start-up financière (c’est le cas d’un list-serveur sur trois), fait beaucoup de sport (criquet, squash, tennis, boxe, vélo, course à pied), pratique la guitare à un niveau professionnel depuis vingt ans, est marié à une femme super, etc.

Je craignais de devoir lire une sorte de tableau idéal de la vie américaine, et voilà que, sans transition, l’auteur nous annonce qu’il a remarqué «quelques trucs qui déconnaient dans [s]a personnalité».

«Ces dernières années j’ai découvert que j’avais les symptômes de la narcolepsie, un trouble bipolaire, et quelques symptômes mineurs de désordre de la personnalité narcissique. J’ai aussi des problèmes avec le jeu.»

Dresser des listes de tous les types d’Oreos

D’autres membres de la newsletter vivent leurs névroses en établissant tout un ensemble de listes, au point d'en faire l’objet unique de leur email le jour où ils sont sélectionnés –et après tout, il n’est sans doute pas étonnant qu’ils aient atterri sur un site appelé «the list serve».

 «Ma stratégie actuelle consiste à écrire des listes quotidiennes, hebdomadaires et mensuelles», raconte un membre. Une autre, Susan, écrit qu’elle fait des listes… en famille.

«Nous avons fait des listes courtes ou longues: les Etats visités, les films qui commencent par la lettre B, les chiens que nous avons eu, les restaurants où nous avons mangé et les différents types d’Oreos. Des listes de constructeurs automobiles, de parcs nationaux, de marques de dentifrice, d’équipes de football professionnelles.»

Il y a quelques jours, un contributeur nous a longuement décrit ce qu’avait été la vie de son oncle, un homme qu’il admirait. En 2008, son oncle s’est suicidé.

Un autre membre, artiste et designer de son état, a récemment confié aux listserveurs qu’il souffrait de troubles bipolaires.

Il a répondu à un mail que je lui envoyé, m’indiquant qu’une cinquantaine de personnes lui avaient écrit pour le soutenir –car, sur The Listserve, si une seule personne a le droit d’envoyer l’email de départ, en revanche tous les abonnés peuvent ensuite lui répondre et entrer en contact avec elle. 

Il m’a ensuite expliqué qu’il avait obtenu plusieurs publications sur son texte et son travail d’artiste après l’email, dont une interview sur les relations entre le processus de création et la maladie. Le site Masters of Counseling, spécialisé dans les troubles mentaux, en a conseillé la lecture.

Naïvement, j’avais bien précisé que ses réponses à mes demandes seraient anonymes, mais il avait déjà republié sa tribune signée sur Internet, m’a envoyé son compte Facebook et son compte Instagram et semblait ravi de la perspective d’un nouvel article. Il avait donc donné à sa souffrance le maximum de retentissement, et s’en trouvait très satisfait.

The Listserve nous replonge dans ce que décrivait Michka Assayas dans Exhibition, à l’époque où les Français découvraient pour la première fois les affres de l’interactivité avec le Minitel.

«Partout, les gens exhibaient leurs plaies mentales devant des inconnus. Ils exhibaient leur viol par leur père, leur homosexualité mal vécue à l'EDF, leur humiliation d'être trop gros, leur douleur de n'être pas remarqué, leur douleur d'être trop remarqué, leur stress après une victoire, leur stress après une défaite, leur harcèlement au travail, leur harcèlement au chômage. Tous exhibaient leur souffrance, tous faisaient pour ainsi dire la queue pour exhiber leur souffrance, parce qu'ils attendaient tous de l'exhibition de celle-ci une compensation à cette souffrance, l'exhibition constituant en somme le remède miracle, l'arme absolue contre la souffrance, un mal contre lequel l'argent et les loisirs organisés ne pouvaient rien, bien au contraire.»

Il paraît que Facebook et Instagram sont mauvais pour notre santé mentale: ils suscitent en nous l’envie, la jalousie, la peur d’être invisible ou mis de côté.

The Listserve est bien pire que cela. La différence, c’est que nous ne nous mesurons pas à des gens qui ont une vie «meilleure» que la nôtre, mais au contraire, nous compatissons avec les difficultés de l’existence du voisin. Et contrairement à ce qu’on pourrait cyniquement penser, ça n’est vraiment pas bon pour le moral.

Un informaticien est parti vivre dans la forêt

Ces troubles contemporains sont ceux d’individus occidentaux ayant souvent reçu une bonne éducation et évoluant dans les sphères les plus aisées de la société. Ce qui est d’autant plus manifeste quand, une fois de temps à autre, c’est un jeune indien qui est sélectionné et profite de l’audience inespérée pour… faire passer son C.V.

«Pour réussir je travaille dur comme freelance en PHP, application et développement web. J’ai d’excellentes compétences en bases de données et je suis bon en MySQL, NOSQL et XML, j’ai une bonne connaissance de jQuery et angular.js framework. Je peux configurer des serveurs web Amazon. Je peux aussi écrire des spiders et des crawlers.»

Quand ils ne sont pas entrepreneurs ou salariés dans une start-up californienne ou life coach indépendants, les membres de The Listserve sont informaticiens. Certains ont fait des livres et des blogs sur le fait d’être informaticien. D’autres se lancent dans la défense de Linux. Et puis le 6 juin, nous avons reçu ce texte d’anthologie, dont l’objet de mail était: «I quit my apartment to code from the forest».

«J’ai récemment quitté mon travail et mon appartement pour vivre dans la forêt sous une tente.

En ce moment je suis assis devant un lac calme et magnifique et devant moi il y a un petit feu qui crépite, et le soleil décline.

Sur mes genoux, mon laptop.

Je suis développeur. J’ai décidé d’aller vivre sous une tente dans la forêt pour être capable de faire du code pour mon projet de start-up à plein temps.

Je change de lieu toutes les deux semaines.

Je n’ai pas d’appartement, je n’ai pas de travail et je n’ai pas de revenu.

Et pourtant je suis exactement là où je devrais être. Je suis sur le bon chemin. Je le sens.

[…]

Je ne reviens pas à la vie normale avant que ma start-up n’ait décollé. C’est ma grande aventure. Je ne reviendrai pas les mains vides.»

Drôle de pratique, pour un ermite, que de raconter son isolement à 23.000 anonymes.

Sur The Listserve, alors que je mettais un point final à cet article, vers 17h22, j’ai reçu l’email du jour, signé «Anonymous», et sans objet de mail. Il disait simplement ceci: «Be Kind» –«soyez gentil».

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte