Culture

Spike Lee est-il toujours un réalisateur pertinent?

Michael Atlan, mis à jour le 18.08.2013 à 9 h 35

Les Etats-Unis ont un président noir, des stars de télévision et de cinéma noires. Spike Lee n'en ferait-il donc pas un peu trop? En fait, non.

Spike Lee en juin 2013. REUTERS/Fred Prouser

Spike Lee en juin 2013. REUTERS/Fred Prouser

«Alors que je marche sur Hollywood Boulevard, je pense à quel point il fut dur à ces acteurs, de jouer les rôles de maîtres d’hôtel, de femmes de chambre esclaves et de putes. Beaucoup d’hommes noirs intelligents semblent non civilisés à l’écran. (....) Alors faisons nos propres films comme Spike Lee. Car les rôles qui sont nous sont offerts ne valent rien. L’homme noir a tout à y gagner. Brûle Hollywood Brûle.»


En 1990, quand Big Daddy Kane rappe ces lignes dans l’album Fear Of A Black Planet de Public Enemy, Spike Lee a 33 ans et n’a réalisé que quatre longs métrages (dont son film de thèse). Mais le jeune réalisateur a, à l’évidence, déjà marqué de son empreinte les esprits et le cinéma contemporain américain.

Quelques années plus tôt, son premier film commercial, la comédie sentimentale, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, tourné pour le maigre budget de 175.000 dollars, rapportait en effet plus de sept millions de dollars au box-office américain.

La révolution Spike Lee

Une petite révolution pour le cinéma indépendant (confirmée trois ans plus tard avec l’immense succès de Sexe, Mensonges et Vidéo) mais surtout pour le cinéma afro-américain qui n’avait pas connu tel succès depuis les films Blaxploitation de Melvin Van Peebles, Gordon Parks et Ossie Davis.

Surtout, le film détonne car il est l’un des premiers à montrer au cinéma des hommes et des femmes noirs comme des citadins éduqués et intelligents, contribuant ainsi à faire de Brooklyn une Mecque pour jeunes activistes et artistes noirs, comme le raconte le New York Times en 1988.  Spike Lee, le réalisateur, est né.

Car la fin des années 1980 et le début des années 1990 est une période à la fois sombre et bouillonnante pour la communauté afro-américaine. En 1986, le Congrès américain adopte la loi dite du «100:1 ratio» pour lutter contre l’épidémie de crack qui ravage l’Amérique. Selon cette loi, une personne condamnée pour détention de 5 grammes de crack encourait 5 ans de prison minimum tandis qu’il fallait détenir 500 grammes de cocaïne pour être passible d’une telle sentence.

Le crack étant la drogue des minorités pauvres, cette loi, indirectement discriminatoire, fait condamner des centaines de milliers de jeunes noirs à de très longues peines de prison, réveillant une conscience politique afro-américaine, jusque-là tenue au silence depuis l'assassinat de Malcolm X en 1965 et le déclin des Black Panthers au milieu des années 1970.

En musique, le rap se fait l’écho de ce réveil avec Public Enemy ou Boogie Down Productions. En mode, on prône un retour à l’Afrique en réhabilitant les motifs Kente, les Blousy Pants et les couleurs rouge/noir/vert du drapeau pan-africain.

Le film d'une époque

Au cinéma, Spike Lee se charge de traduire cette colère qui connaît son épisode le plus violent en 1992 avec les émeutes de Los Angeles. Avec Do The Right Thing, film choral sur un quartier de Brooklyn en proie aux tensions raciales, Spike Lee réalise le film définitif d’une époque, un film militant ultra-controversé (à l’époque) qui met le doigt précisément là où ça fait mal, un film drôle et tragique sur les angoisses et l’aliénation des jeunes noirs dans les centres urbains. Spike Lee, l’icône, est né.

Au début des années 1990, le réalisateur devient donc à la fois un emblème, un phénomène et un modèle.

Il incarne la lutte contre les discriminations contre les noirs, alternant films politiques (Malcolm X, Jungle Fever) et films plus légers sur sa communauté (Mo’Better Blues, Crooklyn). Il devient le parrain d’une toute nouvelle génération de jeunes cinéastes noirs comme Matty Rich (Straight Out Of Brooklyn), Darnell Martin (I Like It Like That), Reginald Hudlin (House Party), John Singleton (Boyz N The Hood), les frères Hughes (Menace II Society), Antoine Fuqua (Training Day) ou F. Gary Gray (Braquage à l’italienne) et révèle au grand public une génération entière d’acteurs et d’actrices noirs, de Denzel Washington à Halle Berry en passant par Samuel L. Jackson et Wesley Snipes.

Son visage devient même un avatar pop culturel quand il reprend son personnage de Mars Blackmon, le fan de basket qu’il interprétait dans Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, dans des pubs Nike avec Michael Jordan.

Echecs au box-office

Pourtant, au fil des années, Spike Lee semble perdre de cette aura. Son visage orne les T-shirts de trentenaires nostalgiques qui peuvent enfin se payer les Air Jordan les faisant rêver dans leur enfance et ses films post-11 septembre sont de belles réussites commerciales (Inside Man en 2006) et critiques (La 25e heure en 2002).

Mais le cinéaste retient surtout l’attention pour ses nombreux échecs au box-office (entre autres, la comédie sentimentalo-financière She Hate Me, le film de guerre Miracle à Santa Anna ou la satire médiatique The Very Black Show) et ses coups de gueule ultra-médiatiques, la plupart dirigée vers ses collègues réalisateurs ou l’industrie du cinéma en général et toujours sur le même thème: le racisme.

Quentin Tarantino en a récemment fait les frais. «L’esclavage américain n'était pas un western spaghetti de Sergio Leone. C'était un holocauste. Mes ancêtres étaient des esclaves. Volés de l'Afrique. Je leur ferai honneur», avait-il déclaré sur son compte Twitter, refusant ainsi de voir Django Unchained. Déjà, en 1998, il n’avait pas été doux avec le réalisateur de Jackie Brown lui reprochant un usage excessif du «N Word».

Autre cible, Clint Eastwood: «Clint Eastwood a fait deux films sur Iwo Jima qui duraient plus de quatre heures au total et il n’y a aucun acteur noir à l’écran», avait-il déclaré pendant la promotion de son film Miracle à Santa Anna, lui aussi un film sur la Seconde Guerre mondiale. Des accusations de racisme pas nouvelles: par deux fois, il s’en était pris au jury du Festival de Cannes pour avoir consacré Sexe Mensonges et Vidéo plutôt que Do The Right Thing et Barton Fink plutôt que Jungle Fever.

La caricature du «angry black man»

Du coup, en 2013, dans une Amérique dirigée par un homme noir, Spike Lee passe de plus en plus pour une caricature, un stéréotype, celle du «angry black man», celle incarnée par Doug E. Doug dans le film culte de 1991 Hangin’ With The Homeboys, celle du jeune noir qui se couvre de ridicule parce qu’il se plaint en permanence que tous ses problèmes sont liés à sa couleur de peau. Car, rarement ses diatribes sont soutenues et embrassées par ses contemporains. Bien au contraire.

Le réalisateur Antoine Fuqua, le rappeur Luke (du groupe 2 Live Crew) ont jugé plus ou moins violemment Lee et ses propos. Dick Gregory, le comique légendaire et militant pour les droits civiques (80 ans au compteur!), l’a même traité de «thug» et de «punk» à la suite de sa déclaration sur Django Unchained.

C’est vrai, des progrès ont été faits depuis le passage à tabac de Rodney King et l’embrasement de Los Angeles. Avec un Président noir, des personnalités comme Oprah Winfrey, Will Smith ou Jay-Z, des acteurs et actrices noirs qui ne jouent plus seulement les bonnes, les prostitués ou les gangsters, comme le déplorait Big Daddy Kane en 1990, mais aussi et surtout des héros, des médecins, des avocats, l’Amérique donne l’impression d’avoir résolu une bonne partie des problèmes évoqués par Spike Lee dans ses films et en dehors.

Mieux encore, il n’est plus le seul réalisateur noir à attirer l’attention, à être sélectionné dans les festivals et être nommé à de prestigieuses récompenses. Au début de l’année prochaine, pendant la saison des Oscars et autres Golden Globes, Hollywood pourrait en effet mettre en avant un nombre record de cinéastes noirs, de Ryan Coogler pour son drame Fruitvale Station, sur l’histoire vraie d’Oscar Grant, jeune noir tué par la police en 2009, à Lee Daniels pour son drame The Butler sur la vie du majordome noir de la Maison Blanche pendant 34 ans, en passant par Steve McQueen pour son drame sur l’esclavage 12 Years A Slave.

Pour quiconque ayant grandi dans les années 1980 et 1990, avec NWA et Public Enemy dans les oreilles et les émeutes en direct à la télé, ce sont clairement des choses «nouvelles», des marques de changement. L’Amérique dans laquelle Spike Lee a grandi et réalisé ses premiers films n’est plus la même, a évolué vers plus de tolérance et d’ouverture. En juin dernier, les juges de la Cour suprême le disait: le racisme est mort en Amérique, «le problème est réglé», «la maladie est guérie», justifiant ainsi l'abrogation d’une loi de 1965 permettant à l’Etat fédéral de contrôler et protéger les élections dans les Etats avec un passé de ségrégation.

L'Amérique d'aujourd'hui

Sauf qu’évidemment, c’est loin d’être aussi simple. La pop culture n’est pas le miroir de la société et de sa réalité quotidienne. C’est sa version la plus fantasmée. L’actualité est là pour le rappeler. Un jour avant la décision de la Cour suprême s’ouvrait ainsi le procès de George Zimmerman accusé d’avoir tué Trayvon Martin, un jeune noir de 17 ans qui n’avait, au moment des faits, qu’un paquet de Skittles et une canette de thé glacé dans les mains. «Parce qu’il avait l’air louche», avait clamé Zimmerman. Procès qui se termina par l’acquittement total de Zimmerman, malgré des preuves accablantes, et qui déclencha une vague d’indignation gigantesque dans la rue et sur les réseaux sociaux.

Un jour après, c’était Paula Deen, célèbre chef de la télé américaine, qui se ridiculisait dans le Today Show en niant les accusations de harcèlement racial d’une ancienne employée. «J’aimerais un mariage dans le vrai style des plantations du sud. Je voudrais que des petits nègres portent des chemises blanches à manche longue, des shorts et des noeuds papillons noirs. Vous savez, au temps de Shirley Temple, ils avaient l’habitude de danser les claquettes», aurait-elle déclarée.

Des exemples empiriques malheureusement confortés par les statistiques. Par exemple, à New York, 80% des contrôles routiers concernent des noirs ou des latinos dont 85% sont fouillés à la recherche d’armes ou de drogues contre seulement 8% de blancs. Autre chiffre, en 2010, la Commission des Peines américaine reportait que les noirs recevaient des peines 10% plus longues que les blancs à crime égal.

Le ministère de la Justice américaine, lui, concluait qu’un noir né en 2001 avait 32% de chances d’aller en prison, contre 17% pour un latino et 6% pour un blanc. Et d’un point de vue économique, la crise des subprimes (qui visaient en priorité les populations pauvres souhaitant devenir propriétaires) a considérablement agrandi le fossé des inégalités entre les blancs (110.000 dollars de revenus annuels moyen par foyer) et les noirs (5.000 dollars).

Alors, Spike Lee n’a-t-il pas de sérieuses raisons d’ouvrir sa gueule, aussi mal placée et mal dirigée soit-elle?

La caméra comme arme de lutte

Car, au-delà des petites phrases très médiatiques, le réalisateur n’a jamais cessé d’utiliser sa caméra comme arme de lutte. En 35 films, il n’a jamais arrêté de montrer sa communauté telle qu'elle est vraiment et à dénoncer les injustices et les discriminations dont elle est victime.

Preuve qu’il n’a pas perdu de son acuité, son récent documentaire en quatre parties pour HBO, When The Leeves Broke, retraçant le désastre de la Nouvelle-Orléans, après le passage de l’ouragan Katrina, et ses conséquences sur les habitants, majoritairement noirs et pauvres. Un film largement à charge contre le gouvernement.

Quand Spike Lee a débuté au cinéma il y a tout juste trente ans, Hollywood se lavait les mains avec des films comme Miss Daisy et son chauffeur, Glory et Cry Freedom, solvant l’expérience noire à travers le regard des blancs. Et personne ne se permettait de juger ces films plein de bonnes attentions et multi-récompensés.

Aujourd’hui, La Couleur des Sentiments ne passe plus entre les mailles du filet, soulevant une vraie polémique et un débat légitime. Justement parce que Spike Lee, un jour, a décidé d’être la voix dissonante, celui qui ouvre sa gueule, d’être celui qui irait, par exemple, mouiller le maillot chez les syndicats pour pouvoir embaucher les techniciens noirs qu’on lui refusait sur le tournage de Do The Right Thing, celui qui n’a jamais cessé de se battre pour financer les films qui lui tenait à coeur, de la super-production Malcolm X (en partie financé par plusieurs célébrités noires comme Oprah Winfrey, Michael Jordan et Bill Cosby) à son avant-dernier film Red Hook Summer (auto-produit et tourné en 19 jours) en passant par son dernier projet qu’il vient de réussir à financer via la plateforme de crowdfunding Kickstarter.

Voilà pourquoi Spike Lee sera toujours pertinent –même si ce qui sort de sa bouche ou de son compte Twitter ne l’est pas toujours. Parce que, tant qu’il ouvrira sa gueule, tant qu’il fera des films intelligents (même imparfaits, même dilués dans le clinquant hollywoodien) sur la violence et les injustices, tant qu’il créera autour des sujets qui le font vibrer en tant qu’homme et citoyen noir en Amérique, il créera la polémique et le débat. Et la polémique et le débat, c’est ce qui fait réfléchir, ce qui fait se poser des questions. Bref, c’est ce qui fait avancer le monde dans la bonne direction.

Michael Atlan

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