France

[Le malaise français, 3/4] Les Français circonspects face à l'ascenseur social en panne

Cécile Dehesdin, mis à jour le 20.08.2013 à 10 h 07

Une conversation franco-américaine sur la réaction de nos sociétés à la crise économique. Episode 3: nous sommes plus circonspects qu'à la dérive. Mais vous, les Américains, n'avez-vous pas autant de raison de déprimer que nous?

Elevator / pacmikey via Flickr CC license By

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Le malaise français [3/4] La France aurait perdu sa «joie de vivre» selon certains Américains. Deux journalistes de Slate mènent une discussion transatlantique sur le sujet. Pour la France, Cécile Dehesdin, pour les Etats-Unis, Matt Yglesias.

De: Cécile Dehesdin
A: Matt Yglesias

Cher Matt,

Tu as raison de dire que les Français pourraient bien être à blâmer. Après tout, Maureen Dowd cite un article du Monde traitant de notre supposée déprime.

Je suis contente que Strasbourg t’ait accueilli avec des sourires, même si c’était des sourires anxieux. Peut-être que les Français sont plus prudents qu’à la dérive, cependant.

Quand je repense aux discussions pendant la campagne, je me souviens d’un état d’esprit des électeurs d’Hollande plus proche de «plus de Sarkozy» que de «tous pour Hollande!».

Ils étaient circonspects à l’époque, et ils sont circonspects aujourd’hui. Ils espèrent une amélioration de la situation économique, comme tu l’as dit, ils attendent de voir si les choses changent, comme le slogan de François Hollande le promettait.

Il me semble que les Américains fonctionnent avec cette idée que n’importe qui peut réussir, qu’on peut être un garçon métis de Chicago et devenir Président. Le rêve américain, le rêve du self-made man, infuse entièrement ta société avec cette attitude d’«on peut le faire».

La société française repose entre autres sur l’idée d’un ascenseur social en marche. Nous avons cette idée que nos enfants vivront mieux que leurs parents. En ce moment, avec la crise économique qui ne s’arrête jamais même si notre gouvernement voudrait nous faire croire le contraire, l’ascenseur est soit vu comme en panne ou, peut-être pire, comme descendant les étages au lieu de les monter.

Une étude récente a par exemple montré que la plupart des gens aujourd’hui ne peuvent pas accéder à un statut social supérieur à celui de leurs parents, au contraire de ce dont la France avait l’habitude. 60% des 25-34 ans pensent ne pas mieux vivre que leurs parents.

Entre 2000 et 2010, les prix du logement ont augmenté de 75%, alors que le salaire moyen a augmenté de 10%. Et ça, c’est si vous avez un salaire, ce qui n’est pas le cas de beaucoup de nos jeunes. 1,9 million des jeunes français sont des «NEETS», «Not in Employment, Education or Training» (pas employés, à l’université ou en formation).

Avant d’être élu président, François Hollande lui-même a écrit dans Slate à propos du sentiment de déclassement que beaucoup de Français ont ressenti récemment.

Mais voici ce que je ne comprends pas: pourquoi est-ce que vous vous n’êtes pas déprimés, ou au moins à la dérive? Vos jeunes ne sont pas vraiment en meilleure forme que les nôtres, d’après The Atlantic, qui les surnomme «la génération la moins chanceuse».

21% des Américains entre 25 ans et 34 ans vivent avec leurs parents en 2013, contre 15% en 2000 et 11% en 1980. Vous avez des guerres, du chômage, une de vos villes majeures vient de littéralement faire banqueroute! Vous avez presque autant de raisons que les Français de ressentir un peu de malaise, non?

Bien à toi,

Cécile

« La lettre précédente de Matt: La France, seul pays de l'Eurozone à la dérive?

La réponse de Matt: le «réalisme dépressif», une maladie française? »

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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