France

Hénin-Beaumont était pourtant la ville idéale pour le FN

Vincent Glad, mis à jour le 06.07.2009 à 14 h 43

Tous les éléments étaient réunis pour une victoire.

Le Front National a perdu dimanche 5 juillet au second tour des élections municipales à Hénin-Beaumont. Le candidat divers gauche Daniel Duquenne devient maire avec 52,38% des voix, avec une participation de 62,38%. L'ambiance était houleuse dans l'ancienne ville minière après l'annonce des résultats. Selon La Voix du Nord, une bombe lacrymogène a été lancée contre Daniel Duquenne, provoquant un petit mouvement de panique. Le FN a par ailleurs annoncé qu'il allait déposer un recours et contester le résultat de l'élection devant le tribunal administratif.

Steeve Briois et Marine Le Pen, en recueillant 47,62%, font mieux que lors des municipales de 2008 mais échouent alors qu'ils avaient une chance historique de prendre la mairie. Comme l'explique à Slate le documentariste Edouard Mills-Affif qui a passé un peu plus d'un an à Hénin-Beaumont.

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Marignane: 33.000 habitants. Vitrolles: 37.000 habitants. Orange: 30.000 habitants. Hénin-Beaumont: 26.000 habitants. Vu sous l'angle statistique, l'ancienne cité minière que Marine Le Pen a failli conquérir semble dans la droite lignée des villes du Sud-Est où le Front national avait triomphé dans les années 90. Mais ce serait méconnaître le contexte local très particulier.

Le documentariste Edouard Mills-Affif a passé un peu plus d’un an à Hénin-Beaumont quelques mois après la percée du FN dans la région à la présidentielle de 2002, suivant pas-à-pas le besogneux Steeve Briois, qui est aujourd’hui numéro 1 sur la liste de Marine Le Pen. Il en a tiré un film, «Aux pays des gueules noires, La fabrique du Front national», qui a connu un joli succès d’estime mais n’a jamais été diffusé à la télévision.

Six ans après, Edouard Mills-Affif prévient d’avance: «Le FN veut en faire un laboratoire d'un nouveau vote d'extrême droite, mais Hénin-Beaumont est un microclimat politique. Depuis des dizaines d’années, c’est un véritable western: il faut qu’il y ait du sang, de la chique et du molard. La vraie nouveauté, c’est que ce ne sont plus les socialistes et les communistes qui se battent — y compris physiquement, mais les socialistes et les frontistes».

Le documentariste retrouve dans la campagne 2009 tout ce qui avait permis à Steeve Briois d’atteindre 32% des suffrages au second tour des législatives en 2002. «Ce sont les mêmes ingrédients, mais en pire. A l’époque, il y avait déjà un maire aventureux — Gérard Dalongeville — dont on pressentait les manœuvres douteuses. Depuis, il a été mis en examen pour détournement de fonds publics, faux en écriture, favoritisme. La gauche était en sale état, elle est maintenant encore plus faible et divisée. Enfin la situation sociale s’est encore aggravée: en mars 2003, Metaleurop fermait son usine de Noyelles-Godault, tout près d’Hénin-Beaumont. D’autres ont suivi depuis».

«Plus la situation est pourrie, plus le FN récolte des points. Petit à petit, Steeve Briois et Marine Le Pen ont réussi à prendre la place de premier opposant dans cette ville où la droite n’existe pas et où les socialistes et les communistes se partagent traditionnellement le pouvoir. Dans ce grand marasme politique, ils ont l’avantage de la virginité. Ils peuvent sonner aux portes et dire "Vous avez tout essayé: Sarkozy au plan national, Dalongeville au plan local, et vous êtes encore dans la merde. Essayez donc le Front national"».

La grande différence avec les villes du Sud-Est tient dans la composante xénophobe qui n’est pas prédominante dans le vote FN: «Il y a peu d’immigrés dans la région d’Hénin-Beaumont, mais c’est une région où la haine se cristallise vite car on a beaucoup opposé les gens. Avant, l’ennemi était visible, c’était le patron de l'usine. Il est maintenant invisible et les gens en cherchent un», explique Edouard Mills-Affif.

Dans une tribune publiée sur idée-jour.fr, le documentariste narre une visite de Steeve Briois chez un couple de retraités, anciens ouvriers: «Vous pouvez pas imaginer monsieur Briois, on n’en peut plus. On ne rêve que d’une seule chose: déménager, partir. Cela fait plus de cinq ans que nos voisins nous font la misère et qu’on arrive pas à les faire déguerpir… Ce sont des cas sociaux. Moi, j’ai travaillé toute ma vie pour avoir ma maison et c’est nous qui devons partir, c’est un comble, tout de même…». Un militant du FN l’interrompt: «Oui, je vois… toujours les mêmes! De toute façon, on donne toujours raison aux assistés et on enfonce les honnêtes gens, que voulez-vous…»

Hénin-Beaumont, c’est un microclimat politique, mais aussi un redoutable trio pour porter la candidature FN. «Steeve Briois, c’est le bateleur, un ancien commercial qui fait de la politique à l’ancienne — énormément de porte-à-porte — avec des techniques de marketing modernes. Au-dessus de lui, il y a Marine Le Pen, la chef, la mentor, qui est très discrète sur le terrain pour ne pas que les habitants d’Hénin-Beaumont perçoivent l’élection comme un enjeu national. Enfin, beaucoup moins connu mais non moins important, le trio est complété par Bruno Bilde, l’expert, qui connaît sur le bout des doigt les médias et la carte électorale».

La méthode Briois est d’un cynisme redoutable, comme il l’expliquait en 2003 au documentariste: «La politique, c’est vendre un idéal. Quand l’idéal s’appelle Front national, c’est peut-être plus dur à vendre, on a un boulet au pied au départ avec le logo FN, mais cela devient un challenge. Ici, on vend du Le Pen. […] La différence avec le commerce, c’est que nous, ce qu’on vend, c’est gratuit. La seule chose que je demande aux gens, c’est de se déplacer le dimanche matin pour aller voter, c’est tout».

Produit parfaitement marketé, le FN à la sauce Hénin-Beaumont est un FN light, qui se veut «populaire» et non plus «populiste», qui s’assume comme un parti gestionnaire et non plus comme un parti d’opposition. Pour appuyer cette stratégie, la section FN locale a la particularité d’avoir un bataillon de militants populaires qui ratissent le terrain, alors que sur le plan national, le Front national reste un parti de cadres. Si Marine Le Pen parvenait à prendre la mairie, elle pourrait porter ce modèle d’Hénin dans la grande corbeille de la succession du père. Mais comment exporter un microclimat si particulier?

Vincent Glad

Le film «Au pays des gueules noires, la fabrique du Front National» est disponible par correspondance (20 € + 3 € de frais de port) en envoyant un mail à [email protected]

Remerciements à Nonna Mayer, directrice de recherche au CEVIPOF.

(Photo: Steeve Briois et Marine Le Pen sur un marché d'Hénin-Beaumont le 23 juin 2009, Reuters/Pascal Rossignol)

Vincent Glad
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