France

Et si c'était vraiment mieux avant en France?

Eric Dupin, mis à jour le 10.08.2013 à 14 h 16

Il est de bon ton de ne point prendre au sérieux ce genre de complaintes. Celui qui l’exprime imprudemment est renvoyé à son triste état de «vieux con» ressassant péniblement ses «de mon temps»... Et pourtant...

The Warmth of Some Things Never Changing / mikko luntiala via FlickrCC License by

The Warmth of Some Things Never Changing / mikko luntiala via FlickrCC License by

«Oui, mais c'était avant l'Europe, c'était avant tout», soupire Nénesse. Goliath regrette, lui aussi, le bon vieux temps: «Avant, on les connaissait (les gendarmes). Ils étaient tout le temps avec nous. Ils ne nous disaient pas sans cesse qu'on n'a pas le droit d'être là.» Maintenant, il est interdit de rouler en voiture sur la plage. Les amis gentiment croqués par Florence Aubenas dans son attachante série «Au camping» dans Le Monde s’en désolent.

C’était mieux avant. Combien de fois ai-je entendu ce refrain au fil de mes «Voyages en France»? Il suffit de tendre l’oreille auprès des gens ordinaires pour que se répande un entêtant parfum de nostalgie.

Comme si les progrès matériels engrangés étaient trop cher payés en souffrances sociales de tous ordres. Solitudes, égoïsmes, méfiances, stress, angoisses: la face sombre de notre modernité est douloureusement éprouvée par beaucoup. Un sentiment particulièrement répandu dans les catégories populaires.

Attention, pensée interdite

Il est de bon ton de ne point prendre au sérieux ce genre de complaintes. Tout regret d’une époque révolue est immédiatement fiché comme une mauvaise pensée qu’il convient de chasser d’un esprit sain. Celui qui l’exprime imprudemment est alors renvoyé à son triste état de «vieux con» ressassant péniblement ses «de mon temps»...

Le désir de ressusciter un passé évanoui est assurément vain. Et il n’est pas douteux que, l’âge avançant, chacun est enclin à se réfugier dans ses souvenirs enjolivés. Les vieux qui idéalisent le passé ne font finalement que regretter leur jeunesse. La savante «théorie de la sélectivité socio-émotionnelle» de Laura Carstensen explique sans difficulté ce processus de reconstitution biaisée de la mémoire.

Le rejet de toute hypothèse selon laquelle le passé pourrait être, d’une manière ou d’une autre, supérieur au présent renvoie pourtant à quelque chose de plus fondamental. L’interrogation nostalgique heurte de plein fouet un postulat progressiste profondément enraciné dans les esprits: c’est mieux maintenant. Le mythe d’un «sens de l’histoire» reste vivace malgré les crises qui secouent le monde. On l’a encore constaté au cours des débats sur le mariage homosexuel. C’est en son nom que les partisans de cette réforme se sont attachés à disqualifier leurs adversaires.

La religion du progrès

La religion du progrès est la mieux ancrée à gauche de l’échiquier politique. Dans son dernier livre, Les mystères de la gauche, le philosophe Jean-Claude Michéa s’en amuse:

«Un militant de gauche est essentiellement reconnaissable, de nos jours, au fait qu’il lui est psychologiquement impossible d’admettre que, dans quelque domaine que ce soit, les choses aient pu aller mieux avant.»

Voilà qui ne facilite pas, par parenthèse, les rapports entre cette gauche ontologiquement progressiste et des catégories populaires tentées par le passéisme.

L’injonction moderne à préférer, par principe, ce qui advient à ce qui disparaît dépasse toutefois largement les frontières d’un camp politique. Elle reflète plutôt l’idéologie dominante de nos «sociétés avancées» qui célèbrent sans cesse l’innovation et le mouvement. La droite libérale est au demeurant fondée à se prétendre la mieux orientée dans un sens de l’histoire dont les boussoles seraient la mondialisation et la compétitivité.

Bien entendu, comme le décline une campagne publicitaire du Mouv’, «tout n’était vraiment pas mieux avant». Quel qu’en soit le sens, les simplismes normatifs posés sur la flèche du temps sont déraisonnables. Il est néanmoins significatif qu’une chaîne de radio publique destinée aux jeunes prenne la peine de prendre le contre-pied d’une thèse que l’on croyait réservée aux seniors.

Les nouveaux nostalgiques

Tel n’est plus le cas en cette époque de pessimisme envahissant.

«La nostalgie, c’était mieux avant... parce que c’était juste les vieux qui regrettaient le temps jadis. Aujourd’hui, même les jeunes de vingt ans disent que c’était mieux avant.»

Cette amusante remarque vient en tête des maximes repérées par le site «C’était mieux avant»...

On peut en sourire, mais aussi le comprendre. L’idée toute simple, longtemps tenue pour une évidence, que l’on vivrait mieux que ses parents est aujourd’hui brisée. Un sondage nous apprenait en janvier que 60% de jeunes Français de 25 ans à 34 ans estiment qu’il vivront moins bien que leurs parents. La génération de la précarité et du chômage de masse semble désormais douter de l’axiome progressiste.

Les dégâts écologiques invitent, par ailleurs, à entendre d’une autre oreille de très vieilles jérémiades. «Il n’y a plus de saisons», maugréent nos anciens depuis la nuit des temps. Les dérèglements climatiques ne permettent plus de leur clouer le bec aussi aisément qu’hier. Le dogme du progrès et de la croissance infinie est ébranlé par la contrainte écologique.

Le progrès en question

Les partisans de la «décroissance» oublient souvent un peu vite que le progrès matériel allège historiquement la peine des hommes. Mais c’est à bon droit qu’ils contestent le lien, trop souvent établi, entre richesses économiques et bien-être social. Le PIB de la France a doublé, en volume, depuis 1975. Personne n’osera prétendre que les Français sont deux fois plus heureux aujourd’hui qu’à cette date...

La modernité technologique est porteuse de fantastiques progrès dont Internet est l’une des meilleures illustrations. Mais elle accouche aussi de merveilleux outils potentiellement aliénants. Un smartphone bien utilisé est un million de fois plus utile que le meilleur des couteaux suisses. L’objet est moins heureux quand son jeune possesseur s’en sert pour jouer toute la nuit et sèche l’école en conséquence pour se reposer le jour. «De mon temps, on dormait en classe», commente ironiquement Maître Eolas, qui rapporte cette anecdote avec le hashtag #CÉtaitMieuxAvant.

L’ambivalence des effets sociaux des progrès économiques devrait nous libérer de la naïveté progressiste sans céder pour autant à son envers réactionnaire. Les avantages du confort matériel sont d’abord sous-estimés par ceux qui les tiennent inconsciemment pour des droits de l’homme élémentaires. Mais il fait peu de doute que la qualité des liens sociaux s’est détériorée au fur et à mesure que diverses communautés et collectifs ont cédé la place à des individus atomisés placés en concurrence les uns avec les autres. Sur ce plan, oui, c’était mieux avant.

Eric Dupin

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte