Sports

Athlétisme: aux Mondiaux de 1983, le mot dopage n’existait pas

Yannick Cochennec, mis à jour le 10.08.2013 à 14 h 12

Il y a 30 ans, à Helsinki, se déroulaient les premiers championnats du monde d’athlétisme de l’histoire. Le 10 août 1983, les deux seuls records du monde de la semaine furent battus le même jour et les observateurs ne s’émurent pas plus que cela de l’énormité de l’un des deux.

Montage de captures d'écran de la course de Jarmila Kratochvilova.

Montage de captures d'écran de la course de Jarmila Kratochvilova.

Les 14e championnats du monde d’athlétisme, organisés à Moscou du 10 au 18 août, commencent dans une odeur de soufre en raison des récentes affaires de dopage ayant touché le sprint jamaïcain et l’Américain Tyson Gay qui aurait pu titiller Usain Bolt sur 100m.

Face au scandale, l’IAAF, la fédération internationale d’athlétisme, a bien allumé quelques contre-feux à l’aube de ces Mondiaux en usant d’un langage ferme et en contrôlant symboliquement les Jamaïcains à leur arrivée en terre russe à commencer par Sa Majesté Usain Bolt. Mais le climat de défiance reste lourd dans un univers sportif qu a aussi connu, entre autres, les récentes révélations de pratiques dopantes dans le baseball américain ou la mise sur la touche de deux joueurs de tennis pas tout à fait en règle.

Pour assombrir le paysage, le passé a également ressurgi en Allemagne. Un rapport y a révélé une politique de dopage généralisé qui aurait été mise en place en RFA voilà trente ou quarante ans pour notamment contrecarrer la toute puissance de la RDA qui régnait alors sur de nombreuses épreuves olympiques. La polémique est importante en Allemagne dans le cadre de la campagne électorale actuelle.

A l’heure de ces Mondiaux de Moscou, comment ne pas repenser d’ailleurs à cette domination des Est-allemand(e)s lors des premiers championnats du monde d’athlétisme de l’histoire qui eurent lieu il y a exactement trente ans à Helsinki?

En effet, avec 22 médailles dont dix d’or contre 24 pour les Etats-Unis mais seulement 8 médailles ornées du plus beau métal, la RDA avait dominé le palmarès de ces Mondiaux finlandais. L’Allemagne de l’Est, petit pays sur la mappemonde, mais qui savait montrer ses muscles gonflés, on le sait, à des substances prohibées à une époque où de nombreuses nations avaient recours, y compris à l’Ouest, à ces fameuses potions magiques.

Pourtant, les deux seuls records du monde battus lors de ces championnats du monde à Helsinki échappèrent à la RDA. Ils mirent en scène les deux rois de ces Mondiaux de 1983, l’Américain Carl Lewis et la Tchécoslovaque Jarmila Kratochvilova, à quelques minutes d’intervalle, le 10 août 1983. Le premier, âgé de 22 ans seulement, participa ce soir-là au record mondial du relais américain en 37’’86 après avoir déjà conquis les titres sur 100m et au saut en longueur. La seconde, âgée de 32 ans, devint la première femme de l’histoire à boucler le tour de piste en moins de 48 secondes alors qu’elle avait triomphé 24 heures plus tôt sur la distance du 800m. Deux records du monde qui prêtent plutôt à sourire aujourd’hui compte tenu des conditions dans lesquelles ils furent décrochés.

«Wonder Woman»

Dernier relayeur du 4X100m, Carl Lewis avait eu, en effet, une journée plutôt chargée ce 10 août 1983. Entre la demi-finale du relais courue un peu plus tôt et la finale, il avait disputé –rien de moins– le concours du saut longueur qu’il avait enlevé avec un bond à 8,55m. Sacrés travaux d’Hercule salués le lendemain par la une de L’Equipe d’un «Carl Lewis, Superman 3» pour ses trois couronnes mondiales.

«Kratochvilova, wonder woman» (autre accroche de une du quotidien sportif au-dessus du titre consacré à Lewis) était, elle, donc devenue la première femme à courir le 400m en moins de 48 secondes (47’’99), soit 17 centièmes de moins que le précédent record du monde détenu par l’Allemande de l’Est Marita Koch, absente sur 400m à Helsinki, mais sacrée sur 200m. La veille, la Tchécoslovaque aux allures masculines avait été promue championne du monde sur 800m en 1’54’’68, soit le troisième chrono de tous les temps à plus d’une seconde de son record du monde établi à Munich (1’53’’28) quelques jours plus tôt et qui, en 2013, demeure le plus vieux record du monde de l’athlétisme!

Ce chrono sur 800m à Helsinki était d’autant plus improbable qu’une demi-heure avant de prendre le départ, la Tchécoslovaque avait couru... la demi-finale du 400m! Evidemment impensable pour tout être normalement constitué. Fraîche comme la rose malgré ses efforts colossaux, Jarmila s’était donc transformée le lendemain en locomotive haletante sur 400m avec ces invraisemblables 47’’99. Trente ans plus tard, ce programme démentiel et ses chronos hallucinants font même carrément rire.

Mais justement que disait la presse nationale, en France, de Jarmila Kratochvilova lors de ces Mondiaux de Helsinki? Suscitait-elle l’opprobre ou, au moins, quelques interrogations? En fouillant dans les archives de la bibliothèque de Beaubourg à Paris, et sans vouloir pointer du doigt les journalistes de l’époque puisque nous nous égarons peut-être nous aussi dans nos jugements trop flatteurs sur certains sportifs actuels, il est notable de constater que le mot «dopage» n’est jamais écrit dans les quatre quotidiens consultés.

Dans l’ensemble, la bienveillance est même de rigueur pour une athlète qui soulève, certes, des questions, mais qui reste, au final, relativement épargnée. C’est encore le temps de l’innocence, des doutes à peine affleurés. Revue de presse (manque Le Figaro non consultable à cette date d’août 1983).

1. L'Equipe

Sous la plume d’Alain Billouin, le quotidien sportif s’étonne tout de même de ce doublé 800-400m en 24h.

«Comment imaginer qu’elle puisse devenir le lendemain la première femme du monde sous les 48 secondes au 400m? Sera-t-elle désigné au Nouvel An comme la “femme de l’année”?»

Mais Robert Parienté, éminent spécialiste de l’athlétisme de l’époque à L’Equipe, se fait, lui, plus lyrique dans sa chronique titrée «Conquêtes» où il associe Kratochvilova et Lewis.

«C’est une femme de 32 ans dont la destinée curieuse pourrait inspirer sinon un roman, du moins une nouvelle à la Balzac contemporain –il s’en trouvera peut-être un en Tchécoslovaquie– qui d’entrée a joué les Christophe Colomb de l’athlétisme. Jarmila Kratochvilova dont le nom évoque quelque secrète retraite orientale –Jarmila sous les cèdres– et constitue à lui seul un défi par sa rudesse, a enfoncé ce que l’on est convenu d’appeler un pan de mur des limites humaines. (…) Cette consécration fait d’elle un monument de l’athlétisme, une sorte de cariatide moderne, dont les larges et musculeuses épaules supportent aisément le temple d’ambition dont elle a été l’architecte au cours de ses longues journées d’effort et de recherche de l’absolu

Plus loin dans L’Equipe, Michel Clare brosse, lui, un portrait plutôt gentil du «phénomène».

«Elle refoule toute la méchanceté qui ne l’a pas épargnée au sujet de son physique. Il faut tout de même aborder ce sujet plein de sous-entendus qui n’ont d’ailleurs plus cours avec les règlements actuels. Jarmila vient d’un milieu rural et elle en a bavé dans la vie. Nous aussi, nous avons connu des filles de ferme qui bossaient 16h par jour et qui ne ressemblaient pas à des mannequins de chez Dior. Aussi connaissons-nous de solides skieuses de fond qui sont également passées de la ferme au sport, mais elles ont la chance en ski d’être couvertes de vêtements. Il est heureux que le sport permette à des tas de personnes d’élargir leurs horizons, de s’affirmer beaucoup mieux qu’ils pourraient le faire ailleurs. Souhaitons que sa joie soit sans mélange, nous qui l’avons vue si souvent au bord des larmes.»

2. France-Soir

Dans le quotidien populaire, Jean Pétriacq note, lui, «à la hussarde», l’importance de l’événement.

«Mais dans cette journée si précieuse et si riche, ce record du monde (NDLR: celui du relais 4X100m) ne fut pas le seul. La Tchécoslovaque Jarmila Kratochvilova battit en 47’’99 le record du monde du 400m. Autre exploit phénoménal. Pour la première fois, une femme (quoique la forte masculine Kratochvilova ressemblerait plutôt à un grenadier de la garde impériale) descend sous les 48 secondes au 400m, un temps de très bon athlète masculin, une performance qu’aimeraient réaliser bien des décathloniens de valeur internationale. Avec cette barre franchie, nous avons vu à Helsinki un second événement qui fera date.»

3. Le Parisien Libéré

Dans le Parisien, qui est encore Libéré, Jean Cormier constate, lui, que Jarmila Kratochvilova a passé avec succès des tests de féminité à la veille de ces Mondiaux à Helsinki.

«La Tchécoslovaque Jarmila Kratochvilova restera comme la reine de ce premier mondial d’athlétisme. Celle qui lève des tonnes de fonte, ce qui lui donne des muscles impressionnants, s’entraîne comme peu d’hommes. Ceci explique cela. Elle est devenue la première femme à franchir la barre des 48 secondes. Un chrono sidérant. Nous ne nous donnerons pas la peine d’écrire un chrono masculin car Jarmila compte parmi les concurrentes les plus féminines aux tests de contrôles qu’elle a passés. “J’ai choisi l’athlétisme comme d’autres choisissent la beauté, réagit-elle tout sourire avant d’ajouter. Je travaille énormément. Je pense mériter ce que je récolte.”»

La veille, Jean Cormier parlait ainsi de son succès sur 800m.

«La musculeuse Tchèque Jarmila Kratochvilova va très vraisemblablement réussir l’incroyable doublé 400-800m (seul Juantorena l’ayant réalisé à ce jour aux Jeux de Montréal en 1976). Hier, elle a su jouer des coudes pour franchir gaillardement le barrage des deux Soviétiques et gagner le 800m féminin.»

4. Libération

Plus iconoclaste à l’époque qu’aujourd’hui, Libération, qui a délégué Jean-François Fogel à Helsinki, ne consacre que quelques lignes à l’exploit de Kratochvilova sur 400m, mais l’ironie pointe.

«Le socialisme a de sacrées hormones. D’autant que Jarmila Kratochvilova n’a pas achevé son doublé 800-400m avec discussion. Elle a battu le premier record du monde de ces championnats avec pour la première fois un tour de piste en moins de 48 secondes.»

La légende de la photo qui accompagne un très court texte de compte-rendu de la journée du 10 août est au diapason.

«Non contente de l’emporter la veille sur 800m, la Tchèque Jarmila Kratochvilova a remis ça sur 400m avec en prime le premier record du monde de ces championnats en 47’’99. Impressionnant, non?»

La veille, après le 800m couru dans la foulée de la demi-finale du 400m, Jean-François Fogel avait signé un papier titré: «La demi-heure de Jarmila Kratochvilova». Là encore, le doute est plus ou moins souligné.

«Le matin même, Michel Jazy nous disait que ce doublé lui paraissait impossible. “Un 400m et un 800m coup sur coup, c’est autre chose que de faire le 100m et la longueur le lendemain.” Kratochvilova se refuse le doute. A 18h04, elle réapparaît (NDLR: pour courir la finale du 800m juste après sa demi-finale du 400m). Elle transpire. Son torse hommasse se soulève à peine. Elle a, au moins, retrouvé son souffle. La public qui ne l’aime pas, tant sa musculature inspire les pires soupçons quant à l’usage d’hormones mâles et d’anabolisants, ne peut rester indifférent au pari qu’elle a engagé. (…) Dans la ligne opposée, la réponse vient: longue attaque appuyée contre Liubov Gurina. La Soviétique, pendant 100m, résistera, ne croyant pas que sa rivale puisse être ainsi dispose. Dans le virage, enfin, Kratochvilova prend un, puis deux, puis cinq mètres. Sur la ligne d’arrivée, cela fera presque une seconde et demie. En 1’54’’68, elle a tenu le pari de son doublé.»

5. Le Monde

Le quotidien du soir n’a jamais été connu pour son amour du sport à qui il a rarement consacré beaucoup de place. Pour le 400m record de Kratochvilova, c’est le service minimum sous la forme d’un encadré laconique de quelques lignes.

«La Tchécoslovaque Kratochvilova a réalisé un doublé victorieusement sur 400m et 800m et alors qu’elle détenait déjà le record du monde du 800m, elle a été la première femme à boucler le tour de piste en moins de 48 secondes, 47’’99.»

La veille, Alain Giraudo, envoyé spécial du Monde, s’était davantage épanché.

«Après l’exploit de Carl Lewis, superman du sprint, la femme bionique: la Tchécoslovaque Katratochtlova (NDLR: son nom était ainsi orthographié dans le texte), 1,70m pour 68 kilos, sans une once de graisse, a réussi un pari apparemment intenable. Trente-cinq minutes après avoir nettement dominé le demi-finale du 400m, elle a gagné le 800m dont elle détient le record du monde en distançant la Soviétique Gurina, un demi-tour avant la ligne d’arrivée, pour signer le troisième meilleur temps de tous les temps. Cette victoire phénoménale, qui semblait impossible en raison de la brièveté du temps de récupération, a toutefois été accueillie par quelques sifflets: la Tchécoslovaque a une anatomie trop musculeuse pour une demoiselle de 32 ans.»

Puis Alain Giraudo enchaînait immédiatement sur le paragraphe suivant:

«Pas la moindre réserve, en revanche, à l’égard de l’Américain Edwin Moses, le magicien du 400m haies. Dans cette course, le coureur doit faire, entre chaque obstacle, le même nombre de foulées. L’effort est tellement intense qu’aucun coureur n’arrive à tenir ce rythme-là au-delà de la 7e haie. Aucun, excepté Moses

Lors de ces Mondiaux à Helsinki, à une époque où les rapports Est-Ouest restaient tendus trois ans après le boycott des Jeux de Moscou et un an avant ceux de Los Angeles, les Américains étaient magnifiés, en effet, par toute la presse française qui ne savait notamment plus quel superlatif employer pour qualifier Carl Lewis, «astre noir» de cette compétition. Comme si le dopage était «possible» à l’Est (et encore compte tenu de l’extrême pudeur de la presse sur le sujet), mais inimaginable à l’Ouest où il n’y avait grosso modo que des héros.

Il faut souligner que de son côté, l’athlétisme français repartit, lui, bredouille de ces championnats du monde de 1983. Pas une médaille à se mettre autour du cou. Au pain noir et à l’eau (claire, on espère)…

Yannick Cochennec

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Journaliste
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