Life

Prismatic, le meilleur agrégateur du monde

Will Oremus, mis à jour le 13.08.2013 à 17 h 05

Il pourrait bien avoir résolu l’un des plus anciens problèmes d’Internet.

L'info, une aiguille dans une botte de foin? REUTERS/Erik De Castro

L'info, une aiguille dans une botte de foin? REUTERS/Erik De Castro

Il fut une époque où l’humanité souffrait d’un manque cruel d’informations. Aujourd’hui, grâce à Internet, nous faisons face au problème inverse: il y a tant d’informations à portée de clic, sur tellement de sujets différents, que l’on ne sait pas toujours bien par où commencer.

C’est un casse-tête que les sociétés spécialisées dans les médias numériques tentent de résoudre depuis l’aube du Net. Dans les années 1990, déjà, CompuServe et AOL proposaient à leurs abonnés des sélections de contenus triés par leurs soins afin de les protéger des «tumultes» d’Internet.

En 2008, Tina Brown lançait le Daily Beast, site d’information agrégeant les contenus d’autres sites avec pour slogan «Read This Skip That» («Lisez ça, passez le reste»). Google News automatisa la formule à l’aide d’algorithmes afin de choisir les meilleures infos du jour, tandis que iGoogle et Google Reader (paix à son âme) offraient aux utilisateurs la possibilité de se faire leurs propres sites d’infos personnalisés. Toutefois cela risquait aussi d’enfermer les internautes dans ce qu’Eli Pariser avait baptisé des «bulles de filtres», petits mondes en ligne auto-créés et étanches.

Ces dernières années, c’est Twitter qui est devenu le premier lieu de passage des accros à l’info, mais le torrent de liens que l’on peut y trouver à de quoi submerger l’utilisateur moyen.

Cet état de fait est à l’origine des efforts entrepris pour rassembler le «meilleur» de Twitter et des fils RSS dans des magazines personnalisés, comme Flipboard ou Zite. Parallèlement, des sites comme Reddit appliquent une démarche participative au traitement de l’information en laissant aux internautes le soin de voter pour les histoires qu’ils préfèrent voir en haut de page.

Un logiciel qui s'adapte à vous

J’ai personnellement testé tous ces sites, et bien d’autres encore, et si chacun a ses mérites, aucun n’atteint l’équilibre parfait entre diversité des sources, pertinence des contenus et facilité d’utilisation. Aussi, je n’avais pas de très grandes attentes la première fois où je me suis connecté à un site Internet baptisé Prismatic, qui existait depuis 2 ans. Pourtant, il est rapidement devenu l’un de mes arrêts favoris dans ma quête quotidienne d’informations et il est aujourd’hui en passe de coiffer Twitter à la première place de ma barre de favoris. Oui, il est si bon que cela –et il a le potentiel pour devenir bien meilleur encore.

La main de l’homme n’intervient pas dans le fonctionnement de Prismatic. Ce que vous voyez sur la page est entièrement généré par des algorithmes d’apprentissage automatique, c'est-à-dire par un logiciel qui s’adapte à vous, au fil du temps, en fonction de vos intérêts et de votre comportement. L’objectif du logiciel est de fouiller l’intégralité d’Internet à la recherche des contenus les plus à même de vous intéresser, de vous surprendre, de vous indigner ou de vous ravir.

Vous devez être en train de vous dire que ce type de logiciel ne vous propose jamais d’article qui vous intéresse vraiment ou alors qu’il vous dirige vers des contenus tellement évidents que vous les avez déjà vus cent fois. Prenez Genius, l’application mal nommée d’Apple, disponible sur iTunes ou dans l’App Store (paix à son âme). Après avoir téléchargé une application météo, je suis allé sur Genius pour voir quelles autres applications pourraient m’intéresser... et il m’a recommandé cinq autres applications météo.

Ou prenez encore Pandora, le service de webradio. Lors de son lancement, ses algorithmes étaient joyeusement chaotiques, proposant des changements sauvages et parfois déroutants, passant, disons, de Nick Cave à Frank Sinatra. Depuis, néanmoins, ses algorithmes ont été redéfinis, à tel point qu’il est désormais rare qu’ils présentent quoi que ce soit capable de susciter le moindre haussement de sourcil ou soupir de contentement.

Prismatic, en revanche, évite les écueils de la prévisibilité et de l’incohérence avec grâce et fantaisie. Utilisez-le pendant quelques jours et vous finirez sans doute par vous demander «Mais comment a-t-il fait pour savoir que je pourrais être intéressé par ça?». Au bout de plusieurs mois, vous aurez carrément l’impression que le site vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Au fur et à mesure que vous cliquez sur certains articles, que vous en ignorez d’autres et que vous en gardez certains pour plus tard, vous pouvez le sentir retravailler constamment le modèle de vos centres d’intérêt. S’il existait un test de Turing dédié aux services de recommandations, Prismatic ne serait pas loin de le réussir.

Est-ce que j'aime le hip-hop ou au contraire ce qu'écrit un journaliste particulier?

Voyons comment cela fonctionne. Tout d’abord, vous visitez getprismatic.com ou vous téléchargez l’application pour votre iPhone ou votre iPad (il n’y a pas encore d’application pour Android, mais elle devrait arriver d’ici cet automne). L’application vous incite à passer par votre compte Facebook, Twitter ou Gmail pour votre inscription. Notez que, puisque vous donnez accès à Prismatic à certaines données sensibles, la confidentialité et la confiance seront des points essentiels à la réussite du site. Les informations que Prismatic importe de ces services constituent une première étape dans son processus d’apprentissage et il vous présente immédiatement une page avec différents articles, chroniques et posts de blogs qui, pense-t-il, peuvent vous intéresser, de même qu’une liste latérale de personnes et sujets à suivre.

Ne soyez pas découragé si ses premières suggestions sont décevantes: c’est seulement une fois que vous avez commencé à interagir avec Prismatic qu’il commence à se démarquer des autres.

Vous faites défiler l’écran et vous commencez à lire certains des articles que vous trouvez intéressants. Le logiciel de Prismatic va silencieusement observer et prendre des notes à mesure que vous vous attardez sur une page et que vous survolez les autres.

Soyez actifs (annotez, tweetez, mettez de côté un article pour plus tard) et vous serez certain que l’algorithme du site va marquer votre action d’un coup de surligneur jaune. Il ne sait pas exactement pourquoi vous avez choisi ce lien et il ne va pas en tirer de conclusions. Mais il va commencer à élaborer certaines hypothèses. Peut-être avez-vous tweeté le post d’Alexis Madrigal sur l’album Yeezus, de Kanye West dans The Atlantic parce que vous aimez le hip-hop. Ou peut-être aimez-vous uniquement les textes de Madrigal et que vous n’avez pas d’intérêt particulier pour l’œuvre de Kanye West.

Prismatic va tester ces deux hypothèses en glissant plus de contenus sur le hip-hop et plus de papiers de Madrigal dans votre fil en attendant d’avoir plus de données. Toutefois, il ne va pas vous submerger avec l’une ou l’autre de ces deux pistes avant d’être réellement sûr de vos centres d’intérêt. Et même dans ce cas, il continuera à vous faire des propositions éclectiques. Son but ultime est de trouver pour vous l’histoire que vous n’auriez jamais pensé à chercher, mais qui vous accroche dès la première ligne.

Prismatic n’est pas le seul site à travailler aujourd’hui sur la sérendipité. Mais le plus incroyable est la fréquence avec laquelle il met dans le mille.

Une appli faite par des techniciens pur jus

Le type d’apprentissage automatique que Prismatic est en train d’essayer de mettre en place est très compliqué d’un point de vue technique. Sa réussite est due au fait que le site n’a pas été lancé par des journalistes, des spécialistes des médias ou des Web designers. Prismatic a été créé par des techniciens pur jus.

Bradford Cross, le PDG, est un ancien chercheur spécialiste des fonds spéculatifs et analyste de données qui avait fondé avant cela FlightCaster, un site utilisant l’apprentissage automatique pour prévoir les retards des avions de ligne. Cofondateur et directeur de la technologie, Aria Haghighi a été doctorant en apprentissage automatique à l’université de Berkeley, en Californie. Enfin, deux de leurs premiers employés, Jenny Finkel et Jason Wolfe, sont titulaires d’un doctorat, en traitement automatique du langage naturel pour la première et en intelligence artificielle pour le second. Ensemble, ils se sont embarqués dans un projet d’envergure «Google-esque»: passer en revue l’intégralité du Web en anglais afin d’analyser et de classer les articles par sujets, de manière à proposer aux utilisateurs aussi bien les contenus les plus évidents que ceux restés dans l’ombre.

Toutefois, en dépit de toutes ses qualités, l’algorithme de Prismatic est encore loin d’être parfait. Il fait du très bon travail lorsqu’il s’agit de choisir les papiers dont les sujets m’intéressent, mais il parvient rarement à faire la différence entre les sujets de fond et les articles racoleurs. Et si vous pouvez envoyer des signaux à Prismatic en supprimant tel ou tel contenu de votre fil, il n’est pas encore possible de blacklister un site Internet entier. Cross admet que l’interface utilisateur doit encore être retravaillée. Début juillet, le site m’a accueilli avec un titre alléchant mais tronqué: «Une étude prouve que les conservateurs ont une plus grosse...». En outre les fonctions «sociales» du site tiennent plus du gadget que d’autre chose.

Cela pourrait bientôt changer. Lors de ma visite au bureau de Prismatic, à San Francisco, début juillet, l’équipe d’une vingtaine de personnes était en train de complètement redessiner le site [la version beta a depuis été mise en ligne, NDLE]. Entre autres améliorations, a précisé Cross, le site propose notamment une interface plus agréable, plus de manières d’interagir avec les autres utilisateurs et plus de renseignements sur les raisons pour lesquelles Prismatic pense que vous pourriez être intéressé par les contenus qu’il vous propose.

Utile pour les non-journalistes?

Maintenant qu’il a mis au point ce qui est sans doute la meilleure application de traitement de l’information au monde, le vrai défi pour Prismatic va être de séduire le grand public. Prismatic ne gagne pas d’argent aujourd’hui, mais l’entreprise prévoit de devenir rentable à l’avenir en recommandant des choses à acheter (livres, films, jeux, applications...) à côté des articles proposés à la lecture.

J’ignore si tout le monde trouvera Prismatic aussi utile que moi. En tant que blogueur tech, j’ai un intérêt tout particulier à dégoter des histoires insolites que les autres grands médias n’ont pas encore révélées. Je ne suis pas un lecteur assidu du Chronicle of Higher Education, mais lorsque, en octobre dernier, cette revue consacrée à l’enseignement supérieur aux Etats-Unis a remarqué que l’Etat du Minnesota avait empêché ses habitants de prendre des cours gratuits en ligne, Prismatic a soupçonné que cela pouvait m’intéresser... Et il a eu raison. Le post de blog où j’ai parlé de cette réglementation pour le moins originale a fini par devenir viral via Reddit, suscitant un tel esclandre chez les internautes que l’Etat a changé de position dès le lendemain.

Ce type de trouvaille fait de Prismatic un outil inestimable pour quelqu’un comme moi. Mais est-ce que mes amis non-journalistes auront le même intérêt à découvrir des histoires qui n’ont pas encore été traitées par les médias mainstream? Si tel n’est pas le cas, Prismatic risque de devenir un service de niche plutôt qu’une application grand public.

Mais même si Prismatic échoue, l’idée qu’il y a derrière ne disparaîtra pas de sitôt. Sous ses dehors d’application de traitement de l’information, Prismatic est en fait une société d’apprentissage automatique. Son approche algorithmique de ce que les gens du secteur appellent «découverte» s’avère plein de promesses pour des secteurs aussi divers que l’information, les loisirs ou même les sites de rencontres. Pour l’instant, la technologie de Prismatic permet de faire le lien entre des lecteurs et des articles. Mais dans l’avenir, qui sait, son moteur pourra peut-être vous aider à trouver des livres, des chansons qui vous plaisent... voire l’âme sœur.

Will Oremus

Traduit par Florence Delahoche

Will Oremus
Will Oremus (151 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte