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Le djihad des digital natives

Capture d'écran du «jeu» d'Aqmi contre l'intervention française au Mali

Capture d'écran du «jeu» d'Aqmi contre l'intervention française au Mali

Aujourd'hui, le djihad se fait (aussi) sur Twitter, Facebook, Instagram et avec des jeux en ligne. Une orientation qui déplaît à certains d'al-Qaida qui regrettent le temps des forums.

Il ne manquait plus qu'eux. Les franchises locales d'al-Qaida et autres sympathisants avaient déjà leur compte sur Twitter. Les shebabs somaliens ont exhibé sur le réseau social le cadavre de l’un des membres du commando qui avait échoué à libérer l’agent de la DGSE, Denis Allex. Dans les zones tribales afghano-pakistanaises, les Taliban narguent régulièrement les forces de la coalition, avec qui ils ont des «tweets-clash». Al-Qaida au Maghreb islamique a suivi l'exemple. Depuis quelques mois, le groupe s'exprime en arabe, en anglais et en français (approximatif) sur son compte, Andalus-Media. En guise de vernissage, le groupe a organisé une conférence de presse sur son compte Twitter.

Non loin de Twitter, les djihadistes investissent les tuyaux vintages d'Instagram. C'est du moins ce qu'a relevé un centre de recherche israélien, le Memri, veilleur scrupuleux de la mouvance en ligne. Dans un rapport, l'observatoire s'inquiète de l'utilisation croissante du réseau social par les djihadistes.

«Une augmentation phénoménale» en quatre mois d'observation, affirme l'auteur. Comme à son habitude, le Memri s'est plongé dans les méandres d'Instagram pour en déceler les contenus faisant l'apologie du djihad. Il y a quelques mois, le même centre de recherche avait qualifié Dailymotion «d'entrepôt de vidéos jihadistes», une définition dans laquelle la direction du site avait eu du mal à se retrouver...

Djihadigram

Sur Instagram, les fins limiers disent avoir découvert quantité de comptes glorifiant Oussama ben Laden, Anwar Al-Awlaki (le chef américano-yéménite d'Aqpa, tué par une frappe de drone), Yahyia Al-Libi (numéro 2 d'al-Qaida, tué par une frappe de drone) etc. La plupart des comptes repérés ont depuis été supprimés.

L'afflux de djihadistes sur les réseaux n'inquiètent pas que les observateurs extérieurs. Il est source d'importants débats internes.

Les djihadistes doivent-ils tweeter leurs menaces, liker les photos de shuhada (martyrs) morts au combat, appliquer un filtre lofi sur Oussama ben Laden? Ou doivent-ils se contenter de relayer la bonne parole sur les forums? Un important idéologue d'Aqpa, Abou Saad al-Amili, opte pour l'ancienne école.

Dans un essai sur le djihadisme en ligne, il rappelle fermement à l'ordre ses ouailles: arrêtez de tweeter, animez les forums! Parmi les raisons invoquées pour expliquer le déclin de ces derniers, Abou Saad al-Amili pointe la migration vers les réseaux sociaux des djihadistes après les fermetures de certains forums. Ce qui était alors nécessaire, mais affaiblit trop la mouvance en ligne pour devenir un nouveau standard de l'internationale cyberdjihadiste, estime-t-il. 

La production en ligne s'est organisée depuis la fin des années 1990. Al-Qaida central et ses franchises régionales disposent chacun de labels qui certifient leurs communiqués: As-Shahab pour la centrale, Al-Andalus Foundation pour Aqmi, Al-Malahem pour Aqpa, Al Furqan pour l'Etat islamique irakien... «A côté se sont développés des labels transversaux, le premier était le GIMF, le Global Islamic Media Found, une sorte de think tank djihadiste», indique Dominique Thomas, chercheur associé à Institut d'études de l'islam et des sociétés du monde musulman (IISMM).

Le juge antiterroriste Marc Trévidic, spécialisé dans le djihadisme, date le momentum cyberdjihadiste de la guerre en Irak, lorsque «des brigades, armées de caméra, cherchaient à obtenir [des images d'exactions] pour les diffuser ensuite sur Internet. Le djihad était mené à 100%, dans les villes et sur Internet».

Quelques revers infligés par les services de sécurité ont calmé l'enthousiasme naissant. L'un des principaux forums, Al Fallujah, a fermé brièvement, puis est réapparu avec quelques modifications dans l'interface... Trop louche pour les membres qui l'ont déserté, entraînant sa fermeture définitive en 2010.

Les djihadistes des Internets se sont aussi penchés sur la sécurité informatique. Une task force, le Technical Research and Study Center, aurait même été créée avec pour mission de développer des solutions chiffrées. Le plus célèbre de ces logiciels, Moujahideen Secret (Asrar al Moudjahideen 1 et 2), vient d'être remplacé par Chat Secret (Asrar al Dardashah) jugé plus fiable. La sécurité préoccupe beaucoup les cyberdjihadistes.

Génération Facebook

Abu Saad Al-Amili, auteur du coup de gueule contre les déserteurs de forums, assure dans sa tribune que tout est mis en œuvre pour protéger l'anonymat des participants. Contrairement aux réseaux sociaux, dont ils ne maîtrisent rien. Al-Amili prêche:

«Nous ne sommes que des invités car ces sites sont dirigés par nos ennemis.»

Utiliser les services de start-ups californiennes ne va en effet pas de soi quand on est un djihadiste.

«Comme certaines micro-sociétés salafistes en Occident, ils ont créé une bulle dans un environnement infidèle, explique Dominique Thomas. Une bulle islamo-compatible qui respecte les principes religieux. Toute personne qui ne s'y conforme pas est bannie.»

Aujourd'hui, le débat sur le caractère haram (proscrit) ou hallal (autorisé) des réseaux est dépassé. Preuve que les djihadistes tordent leur idéologie par pragmatisme? Dominique Thomas explique:

«Les djihadistes sont des révolutionnaires qui recourent aux moyens techniques à leur disposition, tous ou presque doivent être utilisés pour parvenir à l'établissement de l'Etat islamique.»

Le numérique n'est plus un corps exogène. La nouvelle génération, celle des 25-35 ans, a intégré Internet dans sa conception très conservatrice de la société. En Tunisie, où Facebook est très populaire, le groupe Ansar al-Charia l'utilise beaucoup pour sa communication. «Comme les cheikhs du Londonistan dans les années 1990, les prêches sont filmés et diffusés sur Internet pour toucher un public large», décrit le chercheur.

La propagande est l'objectif numéro un du «djihad médiatique». L'expression remonte au milieu des années 2000, lorsque Al-Zawahiri, alors numéro deux d'al-Qaida, recommande au chef de la branche irakienne de mettre le holà sur les vidéos de décapitations:

«Nous pouvons tuer les prisonniers par balles et le but sera atteint sans ouvrir la porte aux interrogations.»

Ayman al-Zawahiri, qui a depuis remplacé Ben Laden à la tête de l'organisation, justifie ses recommandations par cette phrase, acte de naissance du «djihad médiatique»:

«Nous livrons une bataille, et plus de la moitié de cette bataille se déroule sur la scène médiatique.»

Cette «bataille» a cinq objectifs selon Philippe Migaux, ancien des services de contre-espionnage et professeur à Sciences-Po Paris, qui s'exprimait publiquement lors d'un colloque en mars dernier. Menacer l'ennemi par la propagande donc, mais aussi préparer des opérations, communiquer, former idéologiquement et militairement, et recruter. «Le djihad en ligne sert à porter la terreur», a affirmé Philippe Migaux, pour qui un cyber-11-Septembre relève encore largement du fantasme.

Selon Dominique Thomas, une réflexion est en cours sur le «djihad informatique», la conduite de cyberattaques destructrices. Aucune n'a été revendiquée pour l'heure, et rien n'indique que ces groupes en aient les capacités techniques. Pour l'heure, les djihadistes tweetent ou développent des jeux en ligne pour se venger de la guerre française au Mali.

Pierre Alonso

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