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Pourquoi Poutine a-t-il poussé Obama à annuler leur rencontre?

Daniel Vernet, mis à jour le 08.08.2013 à 10 h 47

En accordant l'asile au «lanceur d'alerte» Edward Snowden et en s'opposant directement aux Etats-Unis en Syrie et en Iran, le président russe a délibérément défié le grand rival américain.

Rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine pendant le sommet du G8 à Lough Erne, Enniskillen, Irlande du Nord, le 17 juin 2013. REUTERS/Kevin Lamarque

Rencontre entre Barack Obama et Vladimir Poutine pendant le sommet du G8 à Lough Erne, Enniskillen, Irlande du Nord, le 17 juin 2013. REUTERS/Kevin Lamarque

«Depuis la fin de la Guerre froide, on avait rien vu de semblable», dit Angela Stent, une ancienne spécialiste de l’Est dans un centre de recherches proche des services secrets américains. Elle parlait de l’asile politique accordé par la Russie jeudi 1er août au «lanceur d’alerte» Edward Snowden, qui attendait depuis le 23 juin dans la zone de transit de l’aéroport moscovite de Cheremetièvo que Vladimir Poutine tranche sur son sort. Barack Obama s’était déclaré «très déçu» de la décision russe.

Depuis, la tension russo-américaine est montée d’un cran. Mercredi 7 août, le président américain a décidé d’annuler le sommet bilatéral qu’il devait tenir avec son collègue russe à Moscou, à la veille de la rencontre du G20, le 5 et le 6 septembre à Saint-Pétersbourg. Il a de toute évidence hésité, mais il ne pouvait pas laisser passer sans réagir ce que l’influent sénateur républicain, John McCain a qualifié de «gifle à la face de tous les Américains».

En accordant l’asile politique pour un an à Snowden, Vladimir Poutine a pris le risque de provoquer un éclat dans ses relations avec le grand rival américain. Lui aussi a longtemps hésité. Au début, il se serait sans doute bien passé de ce qu’il a appelé lui-même un «cadeau de Noël inattendu». L’arrivée de Snowden à Moscou, en provenance de Hong Kong après que les Chinois se furent discrètement débarrassé, avait tout du cadeau empoisonné. Mais, puisque Snowden était là, il s’agissait alors d’en tirer le meilleur profit. Nul doute que le FSB, la police politique russe, héritier du KGB, s’y est employé depuis un mois et demi, dans le domaine qui l’intéresse, le renseignement.

Politiquement, l’affaire était délicate. Dans un premier temps, les Russes auraient volontiers envoyé ailleurs le «lanceur d’alerte» après l’avoir «débriefé». Ils ont cherché des points de chute et en ont trouvé dans des pays d’Amérique latine. Mais la sécurité de Snowden n’était pas assurée et les Russes ne voulaient pas être accusés de l’avoir livré, même indirectement, aux autorités américaines. Vladimir Poutine a posé des conditions au séjour de Snowden en Russie: qu’il cesse ses «révélations». Il semble avoir abandonné ces restrictions, si l’on en croit le traitement VIP que les Russes lui réservent, au moins dans un premier temps.

Du côté américain, on a insisté tout au long de ces dernières semaines sur l’importance que revêtait le cas Snowden pour les bonnes relations avec la Russie. Même en l’absence d’accord d’extradition entre les deux pays, Washington espérait que le Kremlin finirait par livrer l’ancien employé de la CIA. Le ministre de la Justice, Eric Holder, avait écrit à Moscou pour assurer qu’il ne devrait pas encourir la peine de mort même s’il était jugé pour espionnage.

Est-ce si grave?

Vladimir Poutine en a finalement décidé autrement, pour des raisons que les premières réactions en Russie soulignent nettement: la Russie a montré qu’elle savait se faire respecter; toute autre décision nous aurait fait perdre la face; on aurait cessé de nous prendre au sérieux, les Américains les premiers; le poids de la Russie sur la scène internationale va s’en trouver renforcé, etc. Même des opposants au président russe, au moins dans le camp nationaliste, se félicitent de sa décision d’accorder l’asile politique à Snowden.

Vladimir Poutine doit une grande partie de sa popularité à son image d’homme fort; il ne devait pas rater cette occasion de la consolider.

Peut-être espérait-il que sa décision n’aurait pas de conséquence immédiate sur ses relations avec Washington. Un de ses conseillers diplomatiques avait déclaré que le cas Snowden était «trop insignifiant pour affecter les relations politiques» entre les deux pays. C’était aussi une manière de rejeter sur la partie américaine la responsabilité d’un coup de froid.

Est-ce si grave? Symboliquement, l’annulation d’une rencontre entre chefs d’Etat prévue de longue date est certes un signal négatif. Toutefois, Américains et Russes sont au moins d’accord sur une chose: le sommet de septembre n’aurait débouché sur aucun accord, tant les positions des deux parties sont éloignées sur la plupart des sujets à l’ordre du jour. Sur la réduction des armements nucléaires, la défense antimissile, la guerre en Syrie, la prolifération nucléaire, les droits de l’homme, voire l’attitude vis-à-vis du nouveau président iranien Hassan Rohani, aucune avancée n’était attendue.

En fait, les relations russo-américaines se sont détériorées depuis les manifestations qui ont accompagné les élections législatives contestées de 2011 en Russie, puis la réélection de Vladimir Poutine en 2012. Le «reset» (la mise à plat) des rapports souhaité par Barack Obama, au moment de son arrivée à la Maison Blanche en 2009, n’a jamais vraiment eu lieu, même si la présidence intérimaire de Dmitri Medvedev (2008-2012) avait semblé offrir une éclaircie.

Outre les désaccords sur les questions concrètes, la raison fondamentale du refroidissement tient à la volonté de Vladimir Poutine de restaurer le statut de la Russie comme grande puissance héritière de l’Union soviétique, en instaurant un nouveau rapport de forces avec les Etats-Unis. Ce rapport de forces passe à la fois par des bras de fer à l’occasion de conflits régionaux ou de différents stratégiques et par des gestes politiques, comme l’asile provisoire accordé à Edward Snowden.

Daniel Vernet

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