Culture

Flaubert, pour l’histoire

Jean-Marc Proust, mis à jour le 09.08.2013 à 16 h 15

Oubliez l’analyse littéraire: la biographie que consacre Michel Winock à Gustave Flaubert examine l’écrivain avec un regard d’historien. Nous montrant combien le père de Salammbô fut un témoin de ce temps et, à sa manière, historien lui-même.

Gustave Flaubert via Wikimedia Commons

Gustave Flaubert via Wikimedia Commons

Encore une biographie de Flaubert? Oui, mais celle-ci est rédigée par un historien, certes lettré, mais qui porte d’abord sur l’homme et ses écrits le regard de sa spécialité. Inutile donc de chercher ici une analyse de style ou une approche psychologique. D’abord parce que Flaubert cultive l’«impersonnalité» chez ses personnages, et puis parce que le regard de Michel Winock ouvre une autre perspective, celle de Flaubert comme source historique.

Doué d’une rare force de travail, Flaubert produit dans la douleur et chaque roman s’écrit au terme d’un fastidieux travail de recherche. L’écrivain est soucieux du détail juste, accumulant une documentation impressionnante, ce dont témoignent l’absurde érudition de Bouvard et Pécuchet ou la recréation archéologique de Salammbô.

Le lecteur le perçoit très vite, face à une avalanche de références ou de mots inconnus. Mais cette exigence de vérité se retrouve aussi dans des romans a priori moins «documentés», comme Madame Bovary. Il faut peindre le réel. «Les personnages de l’histoire sont plus intéressants que ceux de la fiction», estime Flaubert, père «à son corps défendant» du naturalisme.   

Le bovarysme, du XIXe siècle à l’universel

C’est ainsi que Madame Bovary est profondément ancrée dans son époque. Et pourtant, si Emma «plonge ses racines dans la société du XIXe siècle, objet de l’exécration de l’auteur», elle s’en affranchit pour devenir un type universel, qui échappe au temps. Si l’authenticité du mot prêté à Flaubert («Madame Bovary, c’est moi») n’est pas avérée, il reste qu’il a l’âge de son héroïne et a connu comme elle «l’ennui, le choc permanent entre le rêve et la réalité» car ils appartiennent tous deux «à la dernière génération romantique».

Au portrait fouillé d’Emma Bovary, s’ajoute la description au scalpel mais sans ressort psychologique de la bourgeoisie de province.

Flaubert peint des «types», avec des personnages fortement trempés, comme Homais, «une de ces figures géniales, comme celles de Cervantès ou de Molière, où les grands poètes, qui sont à la fois de grands réalistes et de grands dialecticiens, savent peindre tout ensemble un type social et le conflit d’un idéal avec sa propre caricature»[1]. Pour Michel Winock, Madame Bovary est oeuvre d’historien autant que de sociologue, comme l’atteste l’importance de l’éducation reçue par Emma dans son cheminement intérieur.

Les Goncourt rapportent le mot de Monseigneur Dupanloup: «Un chef d’oeuvre, oui, un chef d’oeuvre pour ceux qui ont confessé en province.» Tous n’eurent pas cette lucidité... Le procès fait au roman pour avoir «attenté aux bonnes moeurs et à la religion» le démontra par l’absurde. Comme Montépin, Baudelaire, Sue..., Flaubert dérange le «régime d’ordre (de) la France népo-napoléonienne». Il a frappé où cela fait mal; le scandale le sert.

L’esprit de 1848

L’Education sentimentale, publié en 1869, est un témoignage encore plus précis, déroulant derrière le personnage de Frédéric Moreau, qui rate consciencieusement sa vie, une fresque historique. Ce portrait est au fond celui d’une génération.

Ses aventures «seraient d’un intérêt limité sans leur ancrage dans la réalité sociale et politique», estime Michel Winock, pour qui le roman est «un document de première valeur», qui trace «le portrait historique terriblement réel d’une classe dominante qui a triomphé en 1830, été contestée en 1848, avant de se redresser sous Napoléon III».

Car Flaubert fait preuve d’une rare lucidité. Il est un des premiers à mettre en évidence la «dimension chrétienne de la Révolution de 1848», qui ajoute la Fraternité au dogme républicain. Une des scènes est qualifiée de «plat de choix pour les historiens», celle où Frédéric participe à une séance du Club de l’intelligence. «L’esprit de 1848» y est présent, comme rarement, «mélange d’illusions, de chimères, d’aspiration à la fraternité, et même de religiosité».

Comme il l’écrit à George Sand, Flaubert a «assisté, en spectateur, à presque toutes les émeutes de (son) temps». Le roman en soi est un solide témoignage, observe Winock, par le tableau qu’il dresse des vaincus et des vainqueurs au fil des soubresauts sociétaux. Y voisinent les «révolutionnaires incorruptibles», les arrivistes, les spectateurs, ceux que 1848 fait frémir («la grande bourgeoisie, ses parasites et ses clients», incarnée par Dambreuse), «l’idéologue socialiste qu’il abhorre» (Sénécal), et bien sûr «l’homme du peuple», Dussardier, dont le destin pathétique incarne tout à la fois «la liesse de février (...), la tragédie de juin (et) le drame du 2 décembre 1851».

Ce livre trop vrai épouvante

Mieux: par-delà ces grandes figures, Flaubert se montre également «attentif aux paradoxes des grands mouvements de l’histoire». Ainsi de Rosanette, la lorette qui aspire à devenir une femme du monde: pour elle, la révolution est synonyme de chute:

«Les gens riches quittaient Paris et (elle) mourrait plus tard à l’hôpital.»

La gourgandine, victime collatérale de 1848? Il fallait la finesse de Flaubert pour l’observer. Tout comme il note l’essor du féminisme: «L’affranchissement du prolétaire n’était possible que par l’affranchissement de la femme», dit la Vatnaz...

Embrassant l’histoire, L’Education déconcerte. La réception est froide, bien plus que pour les ouvrages précédents. Emile Zola le dira sans détours:

«La vérité est que ce livre trop vrai épouvante.»

La bêtise, terreau fertile

Les personnages de Flaubert sont terriblement humains. Leurs aspirations n’ont d’égale que leur pusillanimité. Le lecteur les raille mais s’y retrouve. La bêtise est la grande obsession du romancier, qu’il lie à la bourgeoisie, dont l’avènement est là encore un fait historique majeur.

«Bien écrire le médiocre est une tâche harassante.»

Il s’y exerce jusqu’à la fin de sa vie, avec Bouvard et Pécuchet, sublime dérision du positivisme, l’exact contrepied de Jules Verne, apôtre de la Science et du Progrès.

Avec le Dictionnaire des idées reçues, son complément, il signe une «encyclopédie de la bêtise moderne». Le lecteur pouffe, rit, s’interroge.

Pour l’historien, c’est «une mine», s’enthousiasme Michel Winock. «Derrière ce catalogue des conventions plates et cette cartographie des sentiers battus s’esquisse le portrait collectif de la bourgeoisie du XIXe siècle», portrait féroce et précis, qui dessine en quelque sorte l’idéal du moment.

«Le jeune bourgeois, frais émoulu du collège, vient à Paris, où, en compagnie des “jeunes gens de bonne famille”, il fréquente le plus couramment l’Ecole de droit. S’il parvient à forcer la porte de l’Ecole polytechnique, il réalise alors le “rêve de toutes les mères” (ECOLES). Ses études terminées, il épouse une jeune fille bien élevée, qui se sera abstenue de lire “toute espèce de livres” (FILLES). Il est, en effet, répréhensible de rester célibataire, tous les célibataires passant pour “égoïstes et débauchés” (CELIBATAIRES) –pour le dérèglement desquels il existe, c’est tout de même heureux, des courtisanes, ce “mal nécessaire” qui est la “sauvegarde de nos filles et nos soeurs” (COURTISANE).»

Romancier de la transition démocratique

Ainsi, Flaubert, qui a voulu consacrer sa vie à l’Art, est aussi le chroniqueur précis et lucide de son temps. Comme nombre d’écrivains, objectera-t-on? Oui, mais nourri d’un solide travail de recherche, qu’attestent sa correspondance et... la lecture de ses romans, aussi précis que l’écriture en est fluide.

«De la grande transition démocratique du XIXe siècle, Tocqueville aura été le théoricien et Flaubert le romancier –mélancolique, affligé et ironique.»

On ne saurait rêver plus glorieux voisinage.

A la «bêtise» tant dénoncée, Flaubert a-t-il échappé? On sait la vie de labeur acharné («L’inspiration, ça consiste à se mettre tous les jours devant sa table à la même heure»), l’homme vivant reclus en Normandie, fuyant, pas toujours, les mondanités, son obsession de la perfection.

Mais Winock ne laisse rien ignorer des contradictions de l’écrivain qui se découvre, surpris lui-même, une ferveur patriotique en 1870, raille Homais et son ruban rouge mais finit par accepter la Légion d’Honneur, qui a décrit «la lente agonie d’Emma Bovary, prise au piège du mariage bourgeois», mais pousse sa nièce Caroline, qu’il adore pourtant, dans un mariage de raison, au détriment de son bonheur, «comme n’importe lequel de ces bourgeois dont il a horreur».

Malgré sa grandeur, Flaubert a, comme tous ses personnages, sa part d’ombre et c’est heureux.

C’est pourquoi il faut le louer de nous avoir montré notre petitesse, avec des personnages qui nous ressemblent mais auxquels il est impossible de s’identifier. Le XIXe siècle de Flaubert ouvre la voie d’une médiocrité bourgeoise, toujours présente, mais difficilement acceptable. Nul ne veut ressembler à Emma Bovary ou Frédéric Moreau, mais chacun peut rater sa vie. Flaubert a érigé la médiocrité en fait universel et c’est là sa grandeur. Aussi la France s’honorerait-elle à faire entrer les cendres d’Emma Bovary au Panthéon.

Jean-Marc Proust

  • Flaubert, Michel Winock, Gallimard.
  • En novembre 2013, publication des Oeuvres complètes, tomes II et III, dans la Pléiade (Par les Champs et par les grèves, La Tentation de Saint-Antoine, Voyage en orient, Pierrot au sérail, Madame Bovary, Salammbô...)

[1] Jean Cassou, cité par M. Winock. Retourner à l’article

Jean-Marc Proust
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