Sports

Salles de sport, salles de shoot

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.08.2013 à 11 h 36

Espaces «gonflette-fitness-remise en forme»: les pratiquants sont de plus en plus consommateurs de substances dopantes. Or seuls les sportifs professionnels sont visés par le code pénal. Jusqu’à quand?

Just do it / JD via FlickrCC License by

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Peut-on fréquenter une salle de sport sans être soumis à de nouvelles et dangereuses tentations? Tentations d’acheter des produits qui vous aideront à progresser plus rapidement dans le remodelage de votre corps sans pour autant souffrir mille morts? Voici que le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur le dopage  éclaire  d’une nouvelle et bien étrange lumière ce qui se passe au sein  des établissements français spécialisés dans le «fitness», la «remise en forme» et toutes les formes de «musculation». Des établissements fréquentés en France de manière plus ou moins régulière par cinq à six millions de personnes – estimation officielle du gouvernement.

Tout et tout de suite sans efforts

C’est là une passion dont il reste à comprendre les motivations. Une passion furieusement moderne. «Une nouvelle mode explose : l’amélioration de son image esthétique par la pratique du fitness et le développement de la masse musculaire, écrivent Gérald Gremion (Centre médical olympique suisse) et  Martial Saugy (Laboratoire suisse d’analyse du dopage, centre universitaire romand de médecine légale, Lausanne) dans le dernier numéro de la Revue médicale suisse. La jeune génération, la génération «Y», veut avoir accès à tout et tout de suite. Le jeune pratiquant peut ainsi être tenté par l’utilisation de produits certes efficaces mais surtout dangereux. Même en cas de conseil médical averti, plus d’un jeune sportif sur quatre pense qu’il n’y a pas de risque délétère pour lui-même. Il existe même des médecins qui prétendent que la dangerosité de ces pratiques n’a pas été prouvée.»

Où l’on découvre que lutte contre le dopage a bien des vertus sanitaires: l’activité musculaire (intense ou simplement soutenue) n’est pas sans liens étroits avec les addictions. A ce titre le dopage dans les milieux du sport professionnel n’est que l’une des facettes d’un phénomène largement plus répandu; un phénomène qui touche également les milieux amateurs et, plus largement encore les pratiquants qui ne recherchent pas à réaliser des performances médiatisées et rémunérées. Or de ce point de vue le législateur a plusieurs longueurs de retard.

Dix mille salles et 5 à 6 millions de pratiquants

Tout se passe comme si la lutte contre le dopage ne devait viser (le plus souvent sans l’atteindre) que ceux qui font du sport leur métier. C’est l’un des mérites du rapport piloté par les sénateurs Jean-François Humbert  (UMP, Doubs) et Jean-Jacques Lozach (PS, Creuse) que d’avoir élargi la focale. Au monde sportif  semi-professionnel tout d’abord, aux amateurs ensuite; amateurs dont font partie toutes celles et ceux qui fréquentent les espaces dévolus à la musculation-fitness-remise en forme. Soit environ dix mille salles privées, publiques ou associatives et entre cinq et six millions d’inscrits.  «Au regard du nombre de pratiquants, de leur jeune âge aussi, la question des trafics de produits dopants se pose de manière très prégnante dans ces salles dont les  adhérents ne sont pas des sportifs au sens du code du sport » soulignent les sénateurs.

Outre les sportifs professionnels les incriminations pénales (trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende – cinq ans et 75 000 euros «lorsque les faits sont commis en bande organisée») ne visent que les personnes qui font partie de «l’entourage» de ces sportifs. 

«Chargés comme des mules». C’est l’expression imagée utilisée le 27 mars devant les sénateurs  par Jean-Pierre Bourely, responsable de la prévention du dopage au ministère de la Jeunesse et des Sports. Il qualifiait ainsi les bodybuilders des salles de sports et citait alors la mort récente, à Albi, d’un jeune étudiant de 21 ans dont le corps avait été retrouvé à son domicile en présence de testostérone et d’autres produits dopants. M. Bourely estime indispensable de modifier la législation de manière à disposer des bases juridiques pour agir dans des espaces où le dopage existe mais où l’action publique est impossible. Pour l’heure on en est aux préliminaires: des négociations sont en cours avec la Fédération française d’haltérophilie, de force athlétique, de musculation et de culturisme  pour signer une «charte de bonne conduite». Le ministère va aussi proposer aux enseignes privées à but lucratif (Vitatop, Club Med etc.) d’adhérer à une démarche qualité.

Une décision politique difficile

L’exemple italien est parlant comme le montre l’enquête réalisée par Letizia Paoli et Alessandro Donati communiquée il y a peu à l’Agence mondiale anti-dopage. Les auteurs situent à environ 218 000 le nombre des consommateurs de produits dopants (hors cannabis et cocaïne) chez les sportifs amateurs. Ou à 16% la proportion des «salles de musculation» impliquées dans la distribution de produits dopants – pour l’essentiel des stéroïdes anabolisants. Le sénateur (UMP, Vaucluse) Alain Dufaut estime pour sa part que la santé publique réclame que toutes les personnes exerçant une activité à caractère sportif «soient susceptibles d’être contrôlées et éventuellement condamnées pour détention de produits dopants».

En finir, en somme avec une lutte qui ne serait centrée que sur ceux qui ont fait du sport leur métier mais qui ne bénéficient pas d’une médecine du travail. Et élargir la pénalisation «à l’ensemble des personnes pratiquant un sport dans le cadre d’un établissement d’activités physiques et sportives (EAPS)». C’est ainsi que le rapport sénatorial préconise de pénaliser la simple détention de produits dopants par les personnes inscrites dans des salles de sport-fitness-remise en forme-musculation. 

«La définition du sportif est trop complexe et trop restrictive. Les pratiquants qui ne préparent pas de compétition mais qui peuvent avoir recours à des substances dopantes sont plus vulnérables que des sportifs de haut niveau bénéficiant de protocoles complexes, estime le Sénat. Il est donc essentiel d’incriminer la détention de produits dopants par toutes les personnes pratiquant un sport dans un cadre d’établissement d’activités physiques et sportives

Cette proposition n’est pas celle qui a été le plus reprise par les médias au lendemain de la conférence de presse sénatoriale en large partie consacrée au  «dopés du Tour de France 1998». Il n’est pas dit que ce soit politiquement la plus simple à mettre en œuvre par les responsables du pouvoir exécutif.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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