Monde

Et si Churchill détenait la clé de la paix au Proche-Orient?

Foreign Policy, mis à jour le 12.08.2013 à 10 h 54

Israéliens et Palestiniens feraient bien de s'inspirer de quatre maximes churchilliennes: Dans la guerre: Résolution. Dans la défaite: Intransigeance. Dans la victoire: Magnanimité. Dans la paix: Bonne volonté.

Churchill DR

Churchill DR

Il n’est pas très agréable de jouer le rabat-joie quand il s’agit des nouveaux «pourparlers de paix» entre Israéliens et Palestiniens, mais il faudrait que je range mon cerveau sur une étagère pour être optimiste. Lisez David Gardner dans le Financial Times ou le récent papier de Richard Falk si vous voulez d’autres bonnes raisons d’être pessimiste, comme s’il n’y en avait déjà pas assez.

Mais devant tous les obstacles évidents, une question vient, tout aussi évidente: Que fabrique le Secrétaire d’Etat américain John Kerry? Il n’est peut-être pas un parangon de charisme, mais il n’est pas stupide. Pourquoi a-t-il donc choisi de se lancer sur cette voie bien connue pour mener tout droit à l’échec? Il est certain qu’il garde à l’esprit que le soutien inconditionnel des Etats-Unis à l’égard d’Israël et la colonisation continue des terres de Palestine sont dommageables aux intérêts américains au sens large. Il a sans doute parfaitement compris que la tendance actuelle ne peut qu’être dommageable sur le long terme pour Israël. Il est sans doute également pressé par J Street et d’autres groupes pro-israéliens modérés aux Etats-Unis, qui ont parfaitement conscience que la solution a deux Etats est en train de se réduire comme peau de chagrin et que l’alternative consisterait à faire d’Israël un Etat pratiquant ouvertement l’apartheid.

Des circonstances plus favorables qu'on le pense

On peut également imaginer que Kerry est aussi troublé par la situation dramatique des Palestiniens eux-mêmes, qui ont été dupés par presque tout le monde au cours du siècle qui vient de s’écouler. Ne négligeons pas non plus le rôle de l’ego dans cette affaire ainsi que la perspective alléchante d’acquérir une sorte d’immortalité diplomatique s’il parvenait à renverser la situation et obtenir un accord viable. Après tout, si le président Obama a pu gagner un prix Nobel de la paix de manière pour le moins spéculative, on pourrait pardonner à Kerry de s’imaginer pouvoir en gratter un, lui aussi.

Tout ça pour dire que John Kerry a de bonnes raisons de se lancer dans sa croisade chimérique. Mais il le fait peut-être aussi parce qu’il pense sincèrement que les circonstances sont étonnamment favorables à la conclusion d’un accord. Voilà ce qui peut – j’ai bien dit peut – se passer et pourquoi cela pourrait échouer.

Premièrement, même les grands faucons israéliens s’inquiètent du «problème démographique» et les avertissements du Premier ministre Benjamin Netanyahou à propos de la «solution à un seul Etat» reflètent ces préoccupations. Les Israéliens les plus sérieux s’inquiètent également de voir l’image de leur pays s’éroder dans le monde et la décision, largement symbolique, de l’Union Européenne d’accorder des prêts aux entreprises ou entités israéliennes installées en Cisjordanie est un bon indicateur de la situation. Même un défenseur passionné du «Grand Israël» – ce qu’est certainement Netanyahou – pourrait considérer que le moment n’est pas mauvais pour conclure un accord, particulièrement s’il espère pouvoir obtenir un accord favorable à Israël.

Les Israéliens et les représentants américains peuvent penser que le moment est idéal pour contraindre le président Mahmoud Abbas et  l’Autorité Palestinienne d’accepter un accord permettant à la fois de mettre un terme au conflit et de donner à Israël tout ce qu’il souhaite. Abbas n’est pas particulièrement populaire et n’a, par le passé, pas fait grande preuve ni de son audace ni de son habileté. Il est affreusement dépendant de l’aide extérieure et le reste du monde arabe a les yeux tournés vers ce qui se passe en Egypte, en Syrie et ailleurs. Actuellement, les riches régimes du Qatar et d’Arabie saoudite ne seraient pas mécontents que la question palestinienne soit définitivement réglée. Il est donc possible que Netannyahou et Kerry se convainquent eux-mêmes qu’ils sont en mesure de contraindre Abbas à signer un accord de paix défavorable.

Ironiquement, la meilleure façon qu’Abbas pourrait avoir de récupérer un peu de marge de manœuvre consisterait à dissoudre entièrement l’Autorité Palestinienne (AP), contraindre Israël a assumer le coût complet de l’occupation et lancer un grande campagne de reconnaissance des droits civiques et politiques des Palestiniens au sein du «Grand Israël.» Mais il ne le fera pas, parce que les Palestiniens préfèrent avoir un Etat à eux et qu’Israël n’accorderait ces droits qu’à l’issue d’une lutte longue et cruelle. Surtout, dissoudre l’AP éliminerait le réseau lucratif de népotisme qu’Abbas et compagnie contrôlent désormais.

Un accord qui ne soit pas transitoire

Si cette interprétation est correcte, alors nous risquons de voir une nouvelle exigence d’une «Etat palestinien» qui sera à peine «viable» et qui ne remplira aucun critère de souveraineté. En d’autres termes, précisément le genre «d’Etat» que Netanyahou avait esquissé dans son discours de 2009 à l’université Bar-Ilan. Il pourrait y avoir diverses références, formelles ou informelles aux «frontières de 1967» mais cette formulation serait pour une large part vide de sens au vu des changements qui se sont produits ces 46 dernières années. Israël insistera pour conserver la majorité des implantations, dont Ariel et Maale Adumim, qui furent délibérément construites pour couper en deux toute future entité palestinienne et assurer le contrôle d’Israël sur les principales nappes phréatiques de Cisjordanie. Un tel accord insistera également sur le fait que le nouvel Etat palestinien devra être démilitarisé (et donc incapable de se défendre seul) et exigera également que l’espace aérien palestinien soit ouvert à l’aviation israélienne. Israël tentera également de maintenir une présence militaire dans la vallée du Jourdain, pour les années qui viennent, tronquant une fois de plus toute potentielle indépendance d’un gouvernement palestinien. En compensation à ces immenses concessions, les Palestiniens se verront proposer quelques échanges de territoire (mais des terres bien moins valables que celles dont ils disposaient) et recevront un afflux massif de liquidités destinées à améliorer la vie des Palestiniens ordinaire (et naturellement à remplir les poches des dirigeants du Fatah).

Pour faire court, Kerry et Netannyahou espèrent obtenir un accord à sens unique que Netanyahou pourra ensuite présenter comme «mettant un terme définitif au conflit», écartant d’un coup la menace de la solution à un seul Etat tout en réhabilitant l’image d’Israël sur le plan international.

Il n’y a qu’un léger problème: un tel plan ne marchera pas. Pour qu’une paix durable voit le jour, les deux parties doivent absolument trouver un accord qui ne nécessite pas la moindre renégociation. Les deux partis doivent être au moins relativement satisfaites de l’accord et aucun des deux camps ne doit avoir l’impression d’avoir té humilié. Un accord que l’on signe sous la contrainte est un accord que l’on dénonce à la première occasion, dès que l’on pense qu’il est possible de le faire – et il ne s’agirait en aucun cas d’un authentique «accord définitif», quel que soit ce que l’encre présente sur le traité stipule.

Le plus fort doit être clairvoyant

Paradoxalement, cette situation fait peser l’essentiel du fardeau sur les épaules du plus fort, parce que le plus fort doit absolument résister à la tentation d’obtenir tout ce que sa position pourrait lui permettre d’imposer. Si le camp le plus fort est avisé et clairvoyant, il offrira une paix généreuse et proposera peut-être au camp le plus faible des concessions supérieures à ce que ce dernier pouvait espérer, lui donnant encore plus de raisons d’accepter l’accord en lui signifiant un authentique désir de vivre en paix avec lui dans le futur. Une telle générosité est susceptible de constituer une source de bonne volonté dans le camp d’en face et permet de créer des liens durables, pacifiques et mutuellement bénéfiques, réduisant d’autant, chez les adversaires de la paix, le désir de renégocier l’accord plus tard.

Quand l’OLP accepta de reconnaître l’existence d’Israël au début du processus d’Oslo, il reconnaissait à contrecœur avoir perdu une guerre longue de plusieurs dizaines d’années contre le sionisme. Il acceptait l’idée qu’Israël n’était pas destiné à disparaître et que cet Etat disposerait grossièrement de 78% du territoire fixé par le plan de partition de l’ONU en 1947. L’OLP admettait également qu’il devrait se contenter des 22% restants. Malheureusement, les Etats-Unis, Israël et les dirigeants palestiniens firent capoter le processus d’Oslo et gâchèrent ainsi la meilleure opportunité qui se soit présentée de mettre un terme au conflit. Dans l’intervalle, Israël a continué de coloniser la Cisjordanie, d’insister sur le fait que «Jérusalem ne doit être partitionné» et exigé que le futur Etat palestinien se trouve dans des conditions qu’aucun autre Etat au monde est contraint de subir. Au cours des dernières années, Israël a rajouté à ces exigences le fait que les Palestiniens reconnaissent formellement Israël comme un «Etat juif.» Au lieu d’offrir à leurs partenaires vaincus une paix généreuse, les dirigeants d’Israël n’ont eu de cesse de chicaner sur chacune des questions déjà évoquées et d’en rajouter de nouvelles dans la balance.

Ma crainte: Quand bien même un accord serait obtenu et les colombes s’envoleraient au-dessus les pelouses de la maison blanche dans neufs mois, cet accord ne mettra pas un terme au conflit. Si les termes de l’accord sont outrageusement favorables à l’un des deux camps et si Israël persiste à exiger des concessions de ses voisins palestiniens bien moins puissants, l’accord n’aboutira pas à une paix durable. Il ne constituera qu’un répit temporaire et le conflit sera susceptible de redémarrer au moindre changement de situation dans la région.

Dans ses mémoires sur la Deuxième guerre mondiale, Winston Churchill résume la «Morale de l’œuvre» en quatre phrases bien churchilliennes: Dans la guerre: Résolution. Dans la défaite: Intransigeance. Dans la victoire: Magnanimité. Dans la paix: Bonne volonté.

Les vainqueurs du conflit qui oppose les Israéliens sionistes aux Arabes de Palestine seraient bien avisés de s’inspirer de ces maximes, et si j’étais John Kerry, je passerais une bonne partie des neufs prochains à mois à leur rappeler les deux dernières.

Stephen Walt

Traduit par Antoine Bourguilleau

Foreign Policy
Foreign Policy (247 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte