Monde

Proche-Orient: les dividendes de la paix iront à la Chine

Daniel Altman, mis à jour le 17.08.2013 à 9 h 17

Autant les intérêts énergétiques vitaux des Etats-Unis se trouvent de moins en moins au Moyen-Orient, autant la Chine est de plus en plus dépendante de la stabilité politique et militaire de la région.

Le Premier ministre chinois Li Keqiang et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à Pekin en mai 2013. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Le Premier ministre chinois Li Keqiang et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à Pekin en mai 2013. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Vous vous souvenez quand le conflit israélo-palestinien faisait les gros titres tous les jours et que les États-Unis partaient en guerre pour assurer leur approvisionnement en pétrole et en gaz du Moyen-Orient? A l’époque, les problèmes politiques de la région étaient de première importance pour les Américains.

Mais aujourd'hui, maintenant que l'autonomie énergétique est en vue, qui a de véritables enjeux au Moyen-Orient? Au premier abord, les intérêts américains semblent bien évidemment toujours impliqués. Treize ans, quasiment jour pour jour, après l'échec du sommet de Camp David, les négociations ont repris à Washington. Mais beaucoup de choses ont changé depuis 2000.

Les Etats-Unis et l'Europe moins dépendants du pétrole et du gaz du Moyen-Orient

Les importations mensuelles de pétrole brut en provenance du Golfe Persique ont connu leur pic en avril 2001, avec 96,7 millions de barils. Cette année, elles ont oscillé entre 50 et 60 millions de barils. Les importations de gaz naturel en provenance du Moyen-Orient ont elles aussi bien décru depuis 2000, même si les oléoducs acheminant du pétrole du Canada les ont toujours éclipsées. Idem pour les importations de gaz naturel liquéfié –une grosse part des exportations du Qatar et du Yémen– qui viennent de Trinité et Tobago. Et globalement, les importations de gaz naturel n'ont pas cessé de baisser depuis 2007.  

Pour l'Union Européenne, les importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient ne sont pas non plus aussi importantes qu'elles ont pu l'être. En 2001, environ 25% des importations de l'UE venaient du Moyen-Orient. L'an dernier, on dépassait à peine les 15%; la Russie et les autres pays de l'ancienne Union Soviétique fournissent une part bien plus importante du pétrole européen.

Où va donc tout le pétrole du Moyen-Orient? Vers les pays d'Extrême-Orient. La Chine, par exemple, obtenait en 2011 près de la moitié de son brut du Moyen-Orient. Mais cela fait encore bien pâle figure par rapport au Japon, qui importe 87% de son pétrole du Moyen-Orient.

Évidemment, le gaz et le pétrole ne sont pas les seules raisons économiques de se soucier du Moyen-Orient. En Égypte, le Canal de Suez est toujours un passage commercial capital, et son trafic a plus que doublé entre 2001 et 2012. Mais néanmoins, ces échanges sont peu nombreux à concerner les États-Unis. Les principaux usagers du canal viennent d'Asie du Sud-Est, de la région de la Mer Rouge et du Nord de l'Europe. 

En 2012, dans son ensemble, l'Union Européenne a reçu environ 4,4% de ses importations de marchandises des pays du Golfe. En ajoutant l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, la Syrie et la Turquie, le total se montait à 8,3%. Deux pourcentages qui n'ont pas cessé d'augmenter ces dernières années. Mais la totalité des échanges entre la Chine et le Moyen-Orient a elle aussi cru de manière constante; les importations en provenance de la région ont triplé entre 2007 et 2011.

Les échanges commerciaux entre les États-Unis et le Moyen-Orient sont bien plus limités, même s'ils se sont aussi accentués depuis l'échec de Camp David. En partie grâce à de nouveaux accords commerciaux, la part des importations américaines en biens et services en provenance de la région a augmenté d'environ deux-tiers, passant de 3% en 2000 à 4,9% en 2012. L'astuce, c'est que ces nouveaux accords commerciaux –et le commerce avec le Moyen-Orient en général– se sont souvent faits pour des raisons politiques. 

Impossible que le Bahreïn, la Jordanie et Oman deviennent les partenaires numéro un des États-Unis. Et ces pays ne sont pas nécessairement non plus les sources les plus rentables d'importations; d'autres pays auraient pu offrir aux Américains des biens aussi bon marché sous des directives commerciales aussi favorables. Mais renforcer les liens économiques avec le Moyen-Orient cache depuis longtemps des objectifs plus stratégiques: protéger Israël, isoler l'Iran et conserver une présence militaire locale. Le résultat, c'est que l'importance des relations économiques américaines avec le Moyen-Orient a été artificiellement maintenue.

Où sont les Européens, les Chinois et les Japonais?

Et pourtant, les intérêts économiques de l'Amérique au Moyen-Orient sont toujours bien moindres que ceux de l'Europe ou de l'Asie. Ce qui n'empêche pas les États-Unis d'effectuer la plupart des démarches politiques dans la région, du moins publiquement.

Une fois de plus, le monde en est témoin, le rituel d'un président américain et de son secrétaire d’État organisant une conférence pour la paix entre Israéliens et Palestiniens s'apprête à ressembler à une nouvelle station sur le chemin du Golgotha. Au sein des Nations Unies, des dignitaires américains se lamentent toutes les semaines sur les massacres continus en Syrie. Des Américains sont aux premières loges pour stopper le programme nucléaire iranien et ce sont, aussi, des Américains, qui tentent de contenir les excès de l'armée en Égypte.

Où sont donc les Européens, les Chinois et les Japonais? Ils s'affairent peut-être en coulisse, mais en public, ils font l'effet de profiteurs. Sans doute qu'ils ne voient pas trop l'intérêt de s'impliquer dans des conflits dont les conséquences économiques ont déjà largement été maîtrisées. Ils ont peut-être aussi, en règle générale, un instinct bien moins interventionniste que les États-Unis. Mais en termes économiques, les enjeux de ces populations au Moyen-Orient sont bien supérieurs à ceux des Américains, et le fossé a tout lieu de s'élargir ces prochaines années.

Si cette dernière initiative de rapprocher Israéliens et Palestiniens échoue à nouveau, on devra sans doute attendre longtemps avant qu'un président américain ne prenne l'initiative au Moyen-Orient. La guerre et la déception sont passées par là, et les impératifs économiques sont loin d'être évidents. Pour combler le vide, la Chine, le Japon et l'Union Européenne pourraient former une nouvelle coalition de partenaires pour la paix. Imaginer ces trois colosses travailler main dans la main sur l’Égypte, la Syrie et Jérusalem peut sembler tiré par les cheveux. Mais peuvent-ils vraiment se permettre de ne pas le faire?

Daniel Altman

Traduit par Peggy Sastre

Daniel Altman
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