Life

Une brève histoire du bikini

Julia Turner, mis à jour le 19.08.2013 à 7 h 05

Comment ce petit maillot de bain a choqué puis conquis l'Europe... et l'Amérique.

Sur une plage de Californie. REUTERS/Lucy Nicholson

Sur une plage de Californie. REUTERS/Lucy Nicholson

Il y a soixante-dix ans de cela, le premier bikini de l’histoire a fait son apparition lors d’un défilé de mode d’articles de bains à Paris. Ce maillot de bain est aujourd’hui si répandu –et comparativement si sage– qu’il est presque difficile de comprendre comment il a pu tant choquer à l’époque.

Quand le bikini est né, sa coupe suggestive scandalisa même les mannequins français qui devaient le porter; elles refusèrent de poser ou de défiler avec, et le concepteur du bikini fut contraint d’embaucher une stripteaseuse pour son défilé.

Les images qui agrémentent cet article illustrent la manière dont le bikini a été petit a petit accepté –sur la côte d’Azur avant d’arriver aux Etats-Unis– pour finir par devenir un classique sur les plages.

Quand le bikini a été présenté au public en 1946, il ne constituait pas, et de loin, la première pièce de vêtement révélant les formes des femmes en public. Au IVe siècle, par exemple, les gymnastes romaines portaient des bandeaux masquant leurs seins, des bas de maillots proches du bikini et même des bracelets de chevilles qui ne dépareilleraient pas sur les plages du sud de la Californie aujourd’hui.

Mosaïque en Sicile Wikimedia

Au tournant du XXe siècle, cependant, une telle tenue aurait été impensable. Les femmes qui se rendaient à la mer pour y nager faisaient tout leur possible pour dissimuler leurs corps quand elles allaient à la plage.

Elles portaient des tenues de bain très volumineuses et certaines faisaient même usage d’une invention victorienne, la «cabine de bain mobile», une sorte de petite cabine en bois ou en toile et montée sur des essieux. La baigneuse entrait dans la cabine totalement habillée et y enfilait sa tenue de bain.

L’opération effectuée, des chevaux (et parfois des hommes) déplaçaient la cabine de bain mobile jusque dans les vagues. La baigneuse en sortait alors, côté mer et pouvait ainsi nager sans être observée depuis le rivage.

Les maillots au XIXème et début du XXème siècle siècle Wikimedia

Dans les décennies qui suivent, le code vestimentaire des bords de mer s’assouplit considérablement. En 1907, la nageuse australienne et star du cinéma muet Annette Kellerman –une avocate des tenues de bain plus adaptées à la nage– est gratifiée d’une amende pour être apparue sur la plage de Revere, à Boston, dans une tenue épousant ses formes –et sans manches.

La querelle judiciaire qui en découla et fit les gros titres poussa les plages du pays à revoir leur législation. En 1915, les femmes américaines portaient couramment des maillots de bain une pièce.

Annette Kellerman Wikimedia

Etonnament, le maillot de bain deux pièces –constitué généralement d’un dos nu et d’un bas pudique couvrant le nombril, les hanches et le derrière– fit bien moins scandale que le bikini. Au début des années 1940, des stars du cinéma comme Ava Gardner, Rita Hayworth et Lana Turner portaient toutes des maillots deux pièces et l’on en voyait partout sur les plages américaines.

Pourquoi les quelques centimètres de peau situés au-dessus du nombril étaient-ils bien moins controversés que ceux situés au-dessous? Les codes Hays qui réglementaient la production d’Hollywood autorisaient les tenues deux pièces, mais interdisaient formellement l’apparition du nombril. Voilà comment la poitrine plantureuse et le décolleté se sont banalisés sur les écrans tandis que le nombril demeurait une Terra Incognita.

Ava Gardner en 1941 Everett Collection

Dans les années 1940, comme Kelly Killoren le raconte dans son livre The Bikini Book –les femmes attirantes étaient connues sous le nom de «bombes» et tout ce qui était un tant soit peu intense était désigné comme «atomique».

Alors quand deux Français conçoivent, chacun de leur côté, des alternatives plus échancrées du maillot deux pièces à l’été 1946, les deux tenues se voient affublées de noms atomiques. Le premier couturier, Jacques Heim, invente une tenue baptisée atome.

Le deuxième, Louis Réard, présente son modèle le 5 juillet, quatre jours après le premier essai nucléaire américain dans l’atoll de Bikini. Avec un sens pour le moins audacieux du marketing, Réard donne à sa création le nom de bikini, qu’il tente donc de mettre sur le même pied que l’explosion de la nouvelle bombe atomique.

Michelle Bernardini Wikimedia

Grâce à sa dénomination et à sa forme provocantes, le bikini fait la une des journaux dans le monde entier. Des photos de Michelle Bernardini, l’effeuilleuse que Réard a engagé pour présenter son modèle circulent à travers tout le globe.

Mais aux Etats-Unis, les femmes –telles les actrices de films comme My Favourite Brunette (La Brune de mes Rêves), sorti en 1947 et le mannequin qui pose en couverture de Life en 1948– conservent leurs maillots traditionnels à deux pièces.

En 1950, Time interroge le pape américain du maillot de bain, Fred Cole, et rapport que ce dernier «n’a que mépris pour les fameux maillots bikinis venus de France» conçus pour des femmes françaises, traditionnellement minuscules.

«Les femmes françaises ont des jambes plus courtes, explique-t-il au magazine Time. Les maillots de bains qui leur sont destinés doivent remonter plus haut sur les hanches pour donner l’impression que leurs jambes sont plus longues

L'affiche de My Favorite Brunette Everett Collection

Oui, mais les jambes de Brigitte Bardot n’ont pas besoin d’aide. Cette photo est prise au festival de Cannes, en 1953, à un moment ou le bikini est en train de devenir la tenue de rigueur sur la côte d’Azur.

La tenue demeure encore trop osée pour les Etats-Unis, où elle est encore considérée comme la tenue que s’arrachent les femmes méditerranéennes nécessairement plus impudiques.

Il y a quelques années de cela, Sports Illustrated a ressorti un numéro de 1957 de la revue Modern Girl où l’on pouvait ainsi lire:

«Il est presque inutile perdre son temps à parler de ce fameux bikini, puisqu’il est tout bonnement inconcevable qu’une fille pourvue d’une simple once de tact et de décence s’avise de porter pareille chose.»

Brigitte Bardot Everett Collection

Trois étés plus tard, le bikini était pourtant devenu monnaie courante sur les plages américaines. Cela était dû, pour une large part, à la popularité croissante des piscines privées, qui donnaient aux femmes l’occasion de tester ces nouvelles tenues à l’abri des regards.

Un des responsables des achats de la chaîne Neiman Marcus désigna le bikini comme le «gros truc» de 1960. Brian Hyland connut également un grand succès la même année avec sa chanson

«Itsy Bitsy, Teenie Weenie,Yellow Polka Dot Bikini» (reprise en français par Dalida et Richard Anthony sous le nom de Itsi Bitsi petit bikini) dont les paroles prennent une toute autre signification lorsque l’on songe que cette tenue n’est pas encore très répandue, loin s’en faut.

Il n’est donc pas étonnant que la protagoniste de la chanson «avait peur d’aller prendre son bain» et «craignait de quitter sa cabine.»

Le bikini se répand bientôt partout. En 1965, une femme peut ainsi affirmer au magazine Time qu’il est «presque ringard» de ne pas porter de bikini sur la plage –et elle n’est sans doute pas loin du compte.

En 1967, le magazine affirme ainsi que «65% des jeunes femmes ont déjà franchi le pas». Le numéro spécial maillots de bains du magazine Sports Illustrated n’avait pas hésité à mettre un bikini blanc sur sa couverture en 1964.

La popularité grandissante du bikini est encore renforcée par son apparition dans de nombreux films comme How to Stuff a Wild Bikini avec Annette Funicello, ou Un million d’années avant J.C. avec Raquel Welch. Une des premières et des plus mémorables apparitions du Bikini est certainement dans James Bond contre Dr. No, en 1962. (Un critique américain qui avait assisté à une projection presse avait déclaré que «l’actrice Ursula Andress remplit un bikini mouillé comme elle ferait gonfler deux spinnakers sous le vent.»)

Ursula Andress dans James Bond contre Dr No Everett Collection

Le bikini rendait certainement hommage à la carrosserie de Raquel Welsch et de ses consoeurs, pourvues de poitrines opulentes et de ventre parfois un peu relâchés (sur les premiers clichés de bikini, il est manifeste que les modèles rentrent le ventre). Mais les années 1970 voient l’apparition de mannequins comme Cheryl Tiegs, avec la carrure élancée qui est, pour l’essentiel, devenu le canon de beauté actuel.

Ceci a naturellement poussé de nombreuses femmes à se demander qui devait porter le bikini. Au cours des années 1960, Emily Post décrétait ainsi que le bikini «n’était destiné que pour les femmes avec un corps parfait, et pour les plus jeunes.» Depuis lors, un certain nombre de créateurs de maillots de bains (et notamment Malia Mills) ont encouragé les femmes de tous âges et de tous types de physique à porter ce genre de maillots.

Cheryl Tiegs Everett Collection

Le Bikini Book de Bensimon répond de deux manière à cette épineuse question. Dans un encadré, sous forme de Question/Réponse, elle demande ainsi à Norma Kamali, créatrice très réputée de lignes de maillots de bains, qui ne devrait pas porter un bikini? «Toute personne qui a du ventre», répond-elle. Mais quatre-vingt pages plus loin, Gabrielle Reece, joueuse de Beach-volley professionnelle (et qui joue en bikini) déclare que c’est «la confiance en soi» qui rend ce maillot de bain sexy. Facile à dire pour elle...

Aujourd’hui, la question qui demeure posée est de savoir si le bikini très échancré –apparu au Brésil dans les années 1970 mais qui ne s’est guère montré aux Etats-Unis– finira par devenir courant sur les plages américaines.

Jamais, dites-vous? C’est une tenue généralement prisée par les filles latines, généralement plus licencieuses que les Américaines? C’est exactement ce que les Américains pensaient du bikini quand il est apparu.

Que le maillot échancré finisse ou pas dans le placard des baigneuses américaines, le bikini est quant à lui bien installé aux Etats-Unis. Mais en bon septuagénaire, il s’est un peu assagi: il a toujours le pouvoir de titiller, mais il a perdu celui de choquer...

Julia Turner

Traduit par Antoine Bourguilleau

Julia Turner
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