Que sont ces drones qui volent au-dessus de nos têtes?

Un drone israélien de surveillance REUTERS/Gil Cohen Magen

Un drone israélien de surveillance REUTERS/Gil Cohen Magen

Il va falloir s'habituer à leur présence dans le ciel français, selon un rapport du Centre d'études stratégiques aérospatiales, qui propose par exemple de s'inspirer de la surveillance des talibans pour l'appliquer à celle des repaires de malfaiteurs ou des camps illégaux.

Les drones de l'armée française ne survolent pas que l'Afghanistan et le Mali. Ils sont aussi utilisés sur le sol français. Une publication récente à La Documentation Française du Centre d'études stratégiques aérospatiales, Les drones aériens: passé, présent et avenir, décrit avec précision les cinq expériences menées jusqu'ici. Elles n'avaient pas fait l'objet d'analyses aussi détaillées par l'armée, qui en tire enseignements et perspectives.

A chaque fois, les drones sont déployés pour d'importants événements internationaux, afin d'assurer la «police du ciel […] l'une des missions fondamentales de l'armée de l'air», écrit le commandant David Sécher, lieutenant-colonel de l'armée de l'air et officier de renseignement.

Leur emploi s'inscrit dans les «dispositifs permanents de sûreté aérienne» (DPSA), sous les ordres d'un officier général dépendant directement du Premier ministre. L'objectif:

«Neutraliser toute velléité terroriste ou politique non dûment autorisée, prévoyant d'utiliser la troisième dimension pour contourner les dispositifs de sécurité terrestres.»

Mais pas seulement.

G8, Lourdes, 14 juillet

A peine rentrés d'une mission au Kosovo, les drones F-Hunter, des drones israéliens auxquels ont succédé les actuels Harfang, sont sollicités pour le G8 d'Evian en 2003. Positionnés sur l'aérodrome d'Annecy, ils sont mobilisés en «collaboration étroite avec les forces de police», guidant les unités de gendarmerie mobiles et de CRS grâce à leur vue du ciel. L'année suivante, ils sont déployés à Granville pour le 60e anniversaire du débarquement et servent notamment à sécuriser les déplacements des chefs d'Etats présents. En septembre 2008, les drones Harfang viennent d'être livrés à l'armée de l'air lorsqu'ils participent au dispositif prévu pour la visite du pape à Lourdes.

C'est à l'occasion du G8 de Deauville que l'expérimentation des drones va le plus loin, et dépasse l'utilisation dans le cadre du «dispositif permanent de sûreté aérienne». Selon le commandant Sécher, à cette occasion, les drones n'ont pas été cantonnés à la police de l'air. En l'absence de «menaces aériennes majeures», «le drone Harfang a pu être mis temporairement à la disposition d'autres autorités pour des missions de surveillance terrestre».

La préfecture a ainsi pu «suivre en permanence l'évolution des contre-manifestations […] puis anticiper toute action potentielle d'un groupe d'activistes installés dans un village “autogéré” dans le forêt de Montgeon». Comme pour le G8 d'Evian en 2003, les forces de l'ordre déployées ont pu compter sur les moyens de l'armée de l'air pour organiser les opérations de maintien de l'ordre. Car «le cœur de métier des drones MALE [reste] la surveillance en temps réel», aérienne ou terrestre.

Le dernier exemple en date remonte au 14 juillet 2012, pour lequel «un système complet» avait été déployé sur la base aérienne d'Evreux afin d'assurer la sécurité du défilé militaire sur les Champs-Elysées.  

Contacté par Slate.fr pour préciser la doctrine d'emploi des drones militaires sur le territoire français, le service d'information du ministère de la Défense et de l'armée de l'air affirme d'abord que les drones Harfang ne sont pas utilisés dans ce cadre. Avant de se raviser à la lecture d'extraits de l'ouvrage.

Par email, le lieutenant-colonel Christophe Fontaine, commandant de l’escadron de drones «Belfort», rappelle l'intérêt du drone, «acteur majeur de la surveillance» car «discret, multicapteur et persistant» qui peut dès lors être «mis en alerte et appuyer l'action de l'Etat au même titre que d'autres moyens de la Défense».

L'utilisation de drones en France par les autorités a fait l'objet de nombreuses interrogations ces dernières années. Les forces de police et de gendarmerie ont tenté à partir de 2007 une expérimentation avec Elsa (pour Engin léger de surveillance aérienne), mais elle n'a pas été reconduite. Lors d'un autre de ces grands événements internationaux, le sommet de l'Otan à Strasbourg en 2009, un exemplaire d'Elsa s'était écrasé, ravivant les craintes sur les possibles accidents. Les unités d'intervention, comme le GIGN, disposent de mini-drones.

Pour lutter contre les trafics? Maîtriser les flux migratoires?

Mais le débat est retombé, contrairement aux Etats-Unis, où il gronde. Le sénateur républicain Rand Paul a pris la tête de la fronde contre l'utilisation par le FBI de drones sur le territoire américain.

Les auteurs de l'ouvrage Les drones: passé, présent et avenir sont prolixes sur les possibles mutualisations interministérielles. D'autant que la flotte de drones, composée de deux Harfang aujourd'hui, va être renforcée par l'achat de douze drones comme le prévoit le livre blanc sur la Défense publié cette année –deux MQ-9 Reaper ont déjà été commandés aux Etats-Unis.

«L'utilisation la plus évidente serait celle effectuée par les ministères de l'Intérieur et des Finances (Douanes), notamment pour la surveillance des banlieues, le suivi de trafics en tout genre, la maîtrise des flux migratoires», détaille le commandant Sécher. Plus loin, un autre auteur, le colonel Bruno Mignot, qui commande le Centre national des opérations aériennes, propose d'utiliser les drones MALE  pour «surveiller en toute discrétion et pendant une longue durée [des] campements illégaux, [des] repaires de malfaiteurs», en s'inspirant de l'expérience contre «les lieux de réunions des talibans en Afghanistan».

Dans son email, le lieutenant-colonel Christophe Fontaine explique que la présence de drones en France est importante pour l'entraînement des équipages, pour subvenir aux besoins ponctuels ou planifiés et poursuivre «l'acculturation des autorités en charge du contrôle aérien et des populations au fait dronique».

Autrement dit, habituer à la fois les autorités et les citoyens à la présence de drones au-dessus de leur tête.

Pierre Alonso

Partager cet article