Monde

L'affaire Pollard: un raté du Mossad

Jacques Benillouche, mis à jour le 26.07.2009 à 10 h 01

Les Etats-Unis attendent toujours un mea culpa israélien pour faire preuve d'indulgence.

A chaque élection d'un président américain, l'affaire Pollard est remise sur le tapis et, la visite des premiers ministres israéliens successifs a toujours été l'occasion de réclamer la grâce de Jonathan Pollard. Citoyen américain né en 1954, il a été condamné à perpétuité aux Etats-Unis en 1987 pour espionnage au profit d'Israël. Il travaillait depuis novembre 1979 pour la marine américaine en tant qu'officier de renseignement et il communiqua de nombreux documents protégés. Découvert par le FBI (police fédérale), il tenta alors de fuir en réclamant auprès de l'ambassade israélienne, un asile politique qui ne lui a pas été accordé.

L'entêtement de l'administration américaine à refuser la grâce n'est pas liée aux secrets, depuis périmés, qui ont été divulgués mais plutôt à la rupture d'un accord tacite stipulant que les deux pays amis devaient se soustraire à tout espionnage mutuel. Le Sénat américain vient de s'opposer à nouveau, le 17 juin, à la libération anticipée de l'espion, après plus de vingt ans d'incarcération: «Nous ne souhaitons pas mettre à mal les intérêts stratégiques américains en libérant Pollard». Mais la timidité des interventions israéliennes en faveur de leur espion ne laissent pas d'étonner car en fait la responsabilité du gouvernement israélien est totale puisque l'opération a été couverte par un officier en mission officielle aux Etats-Unis. Les Américains attendent toujours un mea culpa israélien pour faire preuve d'indulgence.

Cette affaire ressemble à s'y méprendre à la fameuse affaire Lavon, du nom du ministre de la défense nommé fin 1953 en remplacement de David Ben Gourion. Afin d'empêcher un rapprochement entre l'Occident et l'Egypte, il avait commandité des opérations de terrorisme en Egypte, préparées et exécutées sous le contrôle des services secrets de l'armée israélienne. L'échec de l'opération «Shoshana» a entrainé la capture des treize membres du commando dont deux personnes furent exécutés en Egypte, une suicidée et les autres emprisonnées jusqu'à leur libération à la suite d'un échange survenu après la guerre de Six Jours.

Le commando était constitué en majorité de jeunes Juifs égyptiens, souvent inexpérimentés, agissant sous l'emprise du seul sentiment sioniste exacerbé. L'échec de cette opération conduisit le Mossad à interdire dorénavant l'utilisation d'agents nationaux dans des missions d'espionnage contre leur propre pays. Il s'agissait surtout de ne pas provoquer de dilemme entre le sentiment national et l'exigence de solidarité avec Israël, la patrie spirituelle. Ce dogme permettait de ne pas mettre en porte-à-faux des communautés juives devant affirmer en toute circonstance leur neutralité vis-à-vis du pays qui les héberge.

Cette règle a été ouvertement bafouée dans l'affaire Pollard par un officier traitant qui a fait preuve de trop d'initiative personnelle et qui a manœuvré en solo en dépit d'instructions rigoureuses et parfaitement établies. L'éventualité d'une riche moisson d'informations inédites a conduit à un aveuglement du Mossad aux USA. Jamais un Juif américain n'aurait dû être autorisé à espionner sa patrie même si l'importance des données glanées impliquait une exception en la matière.

Les américains refusent à présent les règles tacites appliquées entre services de renseignements pour les échanges entre «honorables correspondants» parce qu'ils ont le sentiment profond d'avoir été grugés par un pays ami. L'officier traitant, Rafi Eitan, devenu ministre des retraités, longtemps interdit de séjour aux Etats-Unis, n'a jamais voulu aborder ce qu'il estime relever du un secret- défense.
Dans cette affaire comme dans l'affaire Lavon, le gouvernement israélien semble avoir été mis devant le fait accompli par des officiers avides de résultats à bon compte. Cela explique d'une part le lâchage de l'espion par son officier traitant qui, à l'intérieur de son ambassade, a refusé l'asile au fuyard; l'opinion publique assimile cet acte à l'abandon d'un blessé de Tsahal sur le champ de bataille. Cela explique d'autre part la gêne des politiques israéliens.

L'affaire Lavon, intrigue militaro-politique, censurée par le gouvernement, occultée par les médias, a duré plus de dix ans et a été à l'origine d'un cataclysme politique, à savoir la démission de ministres et la chute du gouvernement. L'affaire Pollard dure, elle, depuis plus de vingt ans et de manière cyclique elle revient à la une des médias. Les Israéliens estiment que cette affaire ne rehausse pas l'honneur du Mossad qui a préféré sacrifier son agent plutôt que de reconnaitre son erreur auprès de l'administration américaine. Un collectif d'associations avait adressé une supplique à Benjamin Netanyahou: «A l'approche de votre visite aux Etats-Unis, nous ressentons le devoir moral d'évoquer à nouveau le sujet de la libération de Jonathan Pollard, qui a agi au nom de l'Etat et en sa faveur. Israël a l'obligation incontestable de le ramener à la maison.» Le premier ministre israélien est revenu bredouille de son voyage.

Cette dernière décision du Sénat semble indiquer que l'espion du Mossad n'est pas prêt d'être libéré et qu'il continue à payer un raté de ses services. Il paie aussi pour la réédition d'une action d'espionnage similaire. Le FBI et le bureau de contre-espionnage du Ministère de la Justice des Etats-Unis ont enquêté en 2004 sur un analyste de haut rang du Pentagone, Larry Franklin, suspecté d'espionnage au profit d'Israël pour avoir transmis des informations confidentielles sur l'Iran. Il est en cours de jugement et la sentence pourrait rejaillir sur le responsable du Mossad de l'époque, Uzi Arad, depuis deux ans persona non grata aux Etats-Unis,  mais nommé conseiller diplomatique du Premier ministre israélien.

Jacques Benillouche

Crédit photo: Reuters

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