Life

La fin des recherches débiles sur le cerveau

Daniel Engber, mis à jour le 14.08.2013 à 7 h 43

Quand des médias crédules, des entrepreneurs trop malins et des neuroscientifiques trop enthousiates exagèrent l'aptitude de l'imagerie cérébrale à révéler le contenu de nos esprits et de nos comportements.

Capture d'écran

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L'attaque en règle des neurosciences, autrefois réservée aux petits cercles du commentariat scientifique, a touché le grand public. Au début du mois de juin, Sally Satel (contributrice à Slate) et Scott O. Lilienfeld co-signaient Brainwashed: The Seductive Appeal of Mindless Neuroscience, une charge extrêmement bien documentée contre la pensée «neurocentrique» et ses loufoqueries.

Nous vivons à une époque dangereuse, préviennent-ils dans leur introduction. «Des médias crédules, des entrepreneurs malins et, parfois, des neuroscientifiques à l'enthousiasme un peu trop débordant exagèrent l'aptitude de l'imagerie cérébrale à révéler le contenu de nos esprits, exaltent la physiologie cérébrale comme étant le niveau d'explication le plus pertinent pour comprendre nos comportements et se ruent sur des recherches scientifiques encore balbutiantes, bien qu'impressionnantes, pour les utiliser à des fins commerciales ou judiciaires».

Au Royaume-Uni, le neuro-polémiste Raymond Tallis – qui avait lancé en 2011 sa propre offensive contre la vulgarisation neuroscientifique dans le livre Aping Mankind – s'est joint à la curée estivale en déplorant, dans les colonnes de The Observer que «des études qui isolent des phénomènes irréductiblement sociaux (…)  dans les fonctions ou les dysfonctions de bouts de nos cerveaux sont conceptuellement fausses».

«Le cerveau n'est pas l'esprit»

A la mi-juin, ces coups de semonce ont été assez forts pour  atteindre l'esprit de David Brooks, célèbre apôtre de l'info neurale et qui, il n'y a pas encore si longtemps, estimait que «les neurosciences permettent de combler la place laissée vacante par l'atrophie de la théologie et de la philosophie». Brooks a lu Brainwashed et s'est converti à sa cause: «Je peux témoigner qu'il est facile de se laisser captiver [par les neurosciences] et de parfois partir dans les extrêmes», a-t-il écrit dans une récente chronique titrée «Au-delà du cerveau». Pour conclure par ce conseil: «La prochaine fois qu'on vous dit qu'un scanner cérébral montre ceci ou cela, faites preuve d'un peu de scepticisme. Le cerveau n'est pas l'esprit».

Son argument final, que le cerveau n'est pas l'esprit – et n'est de fait pas pertinent pour expliquer des éléments de notre vie quotidienne – a été au centre d'une vive polémique ces dernières semaines. Le fait que certaines études sur le cerveau aient été sur-médiatisées ou mal conçues n'a que peu d'incidence sur la véritable valeur de ce domaine d'études, arguent des scientifiques dont les travaux ont été décriés. De même, en aucun cas, cela n'implique que le projet de compréhension de l'esprit par l'observation du cerveau soit fondamentalement irrecevable. Satel et Lilienfeld ne disent pas autre chose: les principes des neurosciences peuvent être appliqués à toute forme d'expérience subjective, expliquent-ils dans Brainwashed, et même les scanners cérébraux par IRMf – les icônes colorées des neuro-prêtres qu'ils abhorrent – ont une utilité en biomédecine.

Mais avec toutes ces allées et venues, et ces ripostes de la riposte, je pense que les neuro-critiques oublient un détail d'important. Le «temps des neurosciences sans cervelle», pour reprendre les termes de Satel et Lilienfeld, est d'ores et déjà révolu. Ces dernières années, le cerveau a perdu de sa superbe: les bonimenteurs de l'IRMf ont pris la poudre d'escampette. Je ne dis pas que les neuroscientifiques ont baissé les bras – leur domaine d'études n'a jamais été aussi vigoureux et il exerce toujours une influence massive sur le financement de la recherche scientifique. (Le président Obama a récemment annoncé un projet de 100 millions de dollars visant à cartographier les connections cérébrales). Mais en tant que force culturelle – capable de duper des journalistes et de rendre riches des «entrepreneurs malins» – le cerveau est totalement cuit. Ou presque.

Charlatans

Je peux même dire l'année où le public s'est mis à bouder cette neuro-mode: l'arnaque a commencé son rapide déclin en 2008. Telle est la date de son point d'inflexion, son pic de production, le moment où les images de cerveau fleurissaient partout dans la presse, où l'organe affolait des investisseurs crédules et générait une débauche de données foireuses. Il y a cinq ans de cela, les pop-neurosciences ont commencé à dépérir.

Ce genre de choses est difficile à mesurer précisément, bien sûr, mais certains détails confirment mon propos. Dans Brainwashed, par exemple, la plupart des archétypes de cette crétino-neuroscience datent de 2008 (ou d'avant). Le premier chapitre, sur la faillibilité de l'imagerie cérébrale, commence par un article de 2008 de Jeffrey Goldberg, où il raconte son périple à Los Angeles pour voir comment son cortex réagissait à des images de Jimmy Carter et de Mahmoud Ahmadinejad. Le cas illustre bien les procédés et la promotion de pseudo-neurosciences on ne peut plus stupides, mais à l'époque, Goldberg était loin d'être unique en son genre. La saison électorale avait apporté tout son lot d'articles neuro-politiques du même (débile) acabit. Des compagnies de neuro-marketing avaient réussi à placer leurs analyses bidon, sur les candidats à la présidence et leurs putatifs électeurs, dans les colonnes du New York Times, du Los Angeles Times ou sur les plateaux de CNN, entre autres, et les neuro-experts s'en donnaient à cœur joie. Mais les choses ont bien changé depuis. Quatre ans après, pendant la campagne de 2012, ce genre d'articles était aux abonnés absents. Au cours du premier mandat d'Obama, à un moment donné, l'intérêt pour les scanners cérébraux politiques s'est tout bonnement évaporé.

Le deuxième chapitre de Brainwashed commence par un autre événement de 2008 – la publication du best-seller pop-neuro, Buyology: Truth and Lies About Why We BuyConsommation: vérités et mensonges sur les motivations de nos achats»). Pour Satel et Lilienfeld, son auteur, Martin Lindstrom, était l'un des principaux chantres d'une «génération montante de pubards, les neuro-marketeux». Mais en dix ans, les essais de révolutionner le domaine des études de marché via des techniques de neuro-imagerie n'ont pas vraiment été transformés. Le géant du marketing Nielsen s'est peut-être payé en 2011 une startup en neuro-marketing, le secteur est globalement (et légitimement) resté sceptique face au concept. En janvier 2012 l'Advertising Research Foundation, l'association des professionnels de la publicité américaine, publiait d'ailleurs une note très prudente et ô combien critique sur cette question. «Ce que nos enquêtes ont assez clairement démontré», m'a expliqué un cadre de l'ARF, «c'est qu'il y a un fossé entre l'état actuel de la science et ses éventuelles applications marketing».

L'illusion du neuro-marketing

L'an dernier, le président d'une entreprise de neuro-marketing m'a confirmé que le secteur n'avait jamais vraiment décollé. «Les choses ne sont pas évidentes», m'a-t-il dit. «A mon avis, les gens hésitent encore à s'y aventurer». Un autre PDG m'a expliqué que son entreprise avait tout simplement laissé tomber le terme de neuro-marketing pour le remplacer par «neurosciences du consommateur». Depuis la publication de Buyology, Lindstrom et ses collègues ne sont pas vraiment devenus les rois du monde.

Et dans les meilleures ventes de livres, les neurosciences sont elles aussi à la traîne depuis 2008. J'ai compulsé les archives du New York Times et sa liste des best-sellers depuis 2001 pour y compter le nombre d'entrées contenant le mot «cerveau», que ce soit dans le titre ou la description du livre. 80 ouvrages correspondent à mes critères. On y retrouve Buyology, Incognito de David Eagleman, Change Your Brain, Change Your Body de Daniel Amen et Jill Bolte Taylor avec son My Stroke of Insight. Voici les résultats:

Le domaine du neuro-développement-personnel semble, lui aussi, pas mal en berne. Jonah Lehrer, son maître invétéré (et auteur du blog Frontal Cortex) a sorti ses deux premiers livres Proust Was a Neuroscientist [Proust était un neuroscientifique] et How We Decide [Faire les bons choix] respectivement en 2007 et 2009. Depuis, il a plus ou moins renoncé au cerveau. «Je mentionne ici de nombreuses études scientifiques, mais elles ne parlent pas de chimie temporale ou de plis corticaux», a-t-il précisé dans la note d'intention de son futur ouvrage, sur la science de l'amour (acheté début juin par Simon & Schuster, malgré la disgrâce professionnelle de l'auteur). «Cela ne suffit pas de simplement décrire les hormones de Roméo, ou les IRM de Juliette. Ces résultats scientifiques sont intéressants, mais surtout par ce qu'ils ne peuvent pas expliquer, toutes les réalités extérieures à leurs mesures».

2008 a aussi marqué l'apogée des blogs critiques à l'égard des neurosciences. L'excellent Neuroskeptic écrivait ses premiers posts à l'automne, aux heures les plus sombres de cette épidémie de neuro-blabla. Un autre blogueur à l’œil aiguisé, le Neurocritic, a fait ses débuts en 2006 – et depuis quelques semaines, il s'est même forgé un nouveau personnage, «conçu pour contrer l'arbitraire du sentiment anti-neurosciences». C'est le Neurocomplimenter. Et mon neuro-chien de garde préféré  – le Neuro-Journalism Mill de la James S. McDonnell Foundation, qui entendait «séparer le bon grain de l'ivraie en matière de neuro-journalisme» – a jugé préférable de fermer ses portes en octobre 2009.

Si j'ai raison et que le «peak neuro» est d'ores et déjà derrière nous, alors la récente flambée d'anti-neurosciences se trompe peut-être de cible. D'autres modes explicatives ont pris le relais, accompagnées d'un jargon spécifique – oui, quelqu'un me parle d'épigénétique? – vecteur, lui aussi, de séductions bien dangereuses.

Daniel Engber

Traduit par Peggy Sastre

 

 

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Journaliste
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