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J'ai été violée, à 55 ans, et je n'ai pas crié

REUTERS/Hazir Reka

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Je l'ai raconté ensuite, mais certaines femmes gardent le silence parce qu'elles ont peur d'être stigmatisées, ou qu'elles ont intégré l’idée renvoyée par nos sociétés que si c’est à elles que c’est arrivé, c’est parce que quelque part, profondément, inconsciemment, elles l’ont provoqué, cherché, voire voulu.

Angie Epifano, la femme violée à l’automne dernier dans un dortoir d’Amherst, a raconté qu’elle entendait ses amis s’amuser dans la pièce d’à côté pendant qu’elle subissait son calvaire. J’ai récemment raconté ça à une de mes amies, qui s’est étonnée qu’Angie n’ait pas tapé sur le mur ou appelé au secours. À première vue, cette question peut sembler légitime, jusqu’à ce qu’on se fasse la réflexion qu’elle est bien moins courante lorsqu’il s’agit de femmes battues ou kidnappées, et pratiquement jamais posée en cas de vol ou d’agression.

La plupart des gens considèrent que lorsqu’on se fait agresser par exemple, donner calmement au voleur ce qu’il réclame tout en restant aux abois est un signe d’intelligence et de sang-froid, à l’image de l’attitude qu’il nous est conseillé d’adopter lorsqu’on se retrouve face à un chien agressif. Une des premières choses que l’on vous enseigne dans un cours sur la manière de réagir face à un violeur est de ne pas vous débattre ou de faire un esclandre, parce que cela pourrait vous coûter la vie.

Je ne me suis jamais battue

Moi non plus je n’ai pas crié et je ne me suis pas débattue lorsqu’à 55 ans, j’ai été violée dans mon propre lit. Les raisons étaient à la fois logiques et illogiques, historiques, complexes et puis aussi réfléchies. Il avait un couteau et j’ai compris que c’était le violeur en série qui, depuis huit mois, entrait par effraction chez des femmes dans ma ville mexicaine. J’avais entendu parler des quatre femmes qu’il avait violées avant moi. Les deux premières s’étaient débattues et avaient été frappées, les deux suivantes, ayant eu connaissance de ce qui était arrivé aux autres, n’avaient pas résisté et avaient évité les yeux au beurre noir et les côtes abîmées.

Même si l’homme qui m’a violée n’avait pas eu de couteau et que je n’avais rien su de ses autres agressions, je suis à 99,9% certaine que je ne me serais pas débattue. Je ne me suis jamais battue physiquement de ma vie, je n’ai aucune expérience en arts martiaux, et je ne me considère pas assez forte pour repousser un homme. Et puis il y avait cette abominable sensation d’inéluctabilité, de pire cauchemar qui se réalise, une acceptation: voilà, je vais être violée. Pourtant, je n’ai pas tenté de le dissuader. «Espèce de malade,» lui ai-je dis, en répétant les mots qu’il avait lui-même employé avec ses autres victimes dans une version perverse d’intimité post-viol, moment pendant lequel il avait tenté de susciter une empathie en disant à quel point il était malade.

«Tu parles trop» m’a-t-il aboyé à la figure, avant d’imiter un enfant qui couine: «Na na na na

Une supplique dans votre coeur

Ce sarcasme n’a pas réussi à me mettre en colère. Je n’en ressentais pas—ou peut-être n’étais-je pas en connexion avec ma colère. J’étais trop terrifiée, mon cœur bourdonnait comme un champ d’abeilles, chacun de mes organes était envahi d’adrénaline, ma peau vibrait. Peut-être les femmes qui répondent physiquement au danger possèdent-elles un instinct de combattante, une force physique, ou bien leur a-t-on appris à se défendre. Une de mes amies s’est un jour retrouvée seule à bord d’un bateau avec un homme qui tenta de la violer une fois au large. Elle lui envoya un coup de pied, sauta par-dessus bord et nagea plus d’un kilomètre et demi avant de se retrouver en lieu sûr. Il n’y a pas longtemps, à Brooklyn, je traversais la route à un feu avec cette même amie et une voiture nous a coupé la route. Elle a donné un coup de poing sur l’aile du véhicule en hurlant «connard!» J’ai admiré sa réaction. Ma réaction à moi avait été de penser que j’avais traversé au mauvais moment.

Nous sommes tous différents; toutefois, toutes les femmes que je connais, à partir du moment où elles comprennent que cela peut arriver, redoutent de se faire violer. La plupart d’entre nous, lorsque nous traversons une maison, un immeuble, un parking obscurs ou une rue déserte, avons peur des ombres, du sadique détraqué qui guette, traque, complote pour se donner du plaisir avec le sentiment de puissance violent qu’il ressentira en nous humiliant et en soumettant notre volonté à la sienne.

Et quand cela se produit pour de vrai —par un inconnu ou, bien plus probablement, une personne de votre entourage— chose qui arrive, selon les estimations, à un quart des femmes dans le monde; quand quelqu’un d’autre s’approprie votre personne pour son plaisir; quand vous le respirez, quand ses mains et ses poings et ses armes touchent votre corps; quand cet homme, dont l’intention est de prendre ce qu’il veut de vous, peu importe ce que vous pouvez ressentir, singe des positions et des actes que vous n’aviez partagés auparavant que dans des moments intimes et consensuels, alors se produit une réaction à cet écœurant détournement de l’intimité, même si elle n’est pas physique, ni verbale: c’est une supplique dans votre cœur: Ne me faites pas de mal; une imploration: Je vous en supplie, partez. Il n’est pas exact que les victimes ne disent rien quand elles se font violer. Elles hurlent sans bruit du début à la fin.

Certaines femmes gardent le silence pour d’autres raisons: la peur de n’être pas crue, la honte d’être perçue comme au mieux malchanceuse, au pire souillée, la terreur du stigmate qui va vous coller à la peau et la conscience de cette tendance humaine à rejeter la faute sur la victime pour éviter de compatir, ce qui impliquerait de s’approprier l’horreur et l’humiliation subies par une autre.

«Il avait un couteau, (connasse!)»

Mais une autre raison pousse certaines femmes à garder le silence: elles ont intégré l’idée que si c’est à elles que c’est arrivé, c’est parce que quelque part, profondément, inconsciemment, elles l’ont provoqué, cherché, voire voulu. Dans des pays encore prudes sur les questions de sexe —parmi lesquels j’inclus les États-Unis et le Mexique— les femmes ne peuvent pas avouer sans complexe qu’elles ont été victimes de crimes sexuels. Moi j’avais un avantage. À 55 ans, j’avais été féministe pendant toute ma vie d’adulte; je refusais de me sentir coupable et il n’était pas question que je me laisse aller à un tel sentiment. Pourtant, je redoutais que l’image de la femme violée, de la victime, ne me colle jusqu’à la fin de mes jours. Heureusement mon indignation ne tarda pas à en triompher: je n’avais rien fait dont j’aurais dû avoir honte, bon sang, contrairement au violeur. J’ai signalé l’agression et je l’ai racontée en détail dans le journal de la ville. Cinq jours après la parution de l’article, le violeur a été arrêté puis condamné.

Avant le procès, le juge a ordonné que je voie un psychologue nommé par le tribunal pour évaluer si l’agression m’avait porté préjudice. Le psychologue, confus d’être chargé d’une telle mission, s’excusa au nom de son «pays arriéré.» Il m’expliqua que si le violeur était reconnu coupable, la sévérité de la peine serait déterminée par les dégâts qu’il avait provoqués. Je lui ai dit que je ne voulais plus dormir, ni même vivre, dans la maison que j’avais construite et aimée; que je n’arrivais plus à trouver le sommeil et que je me réveillais souvent en hurlant, convaincue d’une présence malveillante dans la chambre. Plus tard, pendant le procès, la juge m’a demandé pourquoi je ne m’étais pas débattue. Je lui ai répondu que je savais ce qui était arrivé aux autres victimes. Je n’ai même pas pensé à lui jeter à la figure : «Il avait un couteau, (connasse!)»

Notre société dans son ensemble entretient de vieux préjugés inconscients. La femme est toujours au moins complice du viol, voire son instigatrice, parce qu’elle s’habille ou se comporte de façon provocante, parce qu’elle ne fait pas assez attention, parce qu’imprudemment, elle marche dans une rue déserte, la nuit ou le jour, parce qu’elle s’enivre, qu’elle part d’une fête avec un mec, qu’elle accepte une invitation, qu’elle est trop naïve, confiante, sexy. Simplement en étant des femmes, nous sommes séduisantes et pire encore: tentatrices. En suivant ce genre de raisonnement, la burqa semble une solution raisonnable.

Dans des sociétés comme la nôtre qui acceptent les mythes sur le viol —le viol par une personne de l’entourage est provoqué par des «signaux pas clairs» envoyés par la femme, les violeurs ne peuvent pas contrôler leurs pulsions sexuelles, les femmes mentent quand elles disent qu’elles se sont fait violer, les femmes invitent au viol par leurs façons de se comporter ou de s’habiller— les hommes sont plus susceptibles de passer à l’acte parce que ce type de croyances rend le viol presque acceptable.

Pendant mon procès, l’avocat du violeur en série a lu sa déposition. Il y disait qu’il buvait des bières puis entrait par effraction chez des femmes et «faisait quelques bêtises.» Je ne doute absolument pas que c’est exactement comme ça qu’il considérait ses crimes. Je ne doute absolument pas que de nombreux violeurs pensent la même chose: «Na na na na na.» Arrête de pleurnicher; pas de quoi en faire un drame! On a demandé au violeur s’il voulait ajouter quelque chose à sa déposition, et il a dégoisé pendant une heure. Parmi moult déclarations apitoyées sur son propre sort, voici la plus mémorable: «Ces femmes ruinent la réputation de ma famille

Comment ose-t-on leur causer tous ces ennuis?

C'est la moindre des choses.

Beverly Donofrio
Auteure de Astonished: A Story of Evil, Blessings, Grace, and Solace.

Traduit par Bérengère Viennot

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