Economie

Crise économique: l'Espagne va un peu mieux, mais c'est de saison

Gérard Horny, mis à jour le 05.08.2013 à 10 h 26

Les «bons» chiffres tiennent principalement au tourisme et aux emplois agricoles liés aux récoltes. Ne nous enthousiasmons donc pas trop.

REUTERS/Susana Vera

REUTERS/Susana Vera

Les dernières nouvelles économiques en provenance d’Espagne laissent penser que le pire est passé. Mais avec près de 6 millions de chômeurs, une dette publique toujours en hausse, une crise immobilière qui continue de peser sur les comptes des banques et le budget des ménages, il est encore un peu tôt pour parler de sortie de crise.

Quand on entend les déclarations de Mariano Rajoy, on a l’impression que le Premier ministre espagnol copie sur François Hollande.

Cette similitude des propos traduit de part et d’autre des Pyrénées un certain soulagement: la situation s’améliore progressivement au sein de la zone euro et une sortie de la récession est envisageable au tournant des années 2013 et 2014. Mais cette amélioration est lente et, dans le cas de l’Espagne, le tableau actuel est tellement sombre qu’il faudrait plus que ces quelques rayons de soleil pour l’éclairer vraiment.

Seul soutien: les exportations et le tourisme

Dernière nouvelle en date: le recul du PIB aurait été limité à 0,1% au deuxième trimestre, alors qu’il a été de 0,5% au premier et de 0,8% au quatrième trimestre 2012. Ainsi que l’explique l’INE, l’Institut national de la statistique, une contribution plus négative de la demande intérieure a été compensée partiellement par une contribution positive de la demande externe. Autrement dit, les Espagnols continuent de se serrer la ceinture, ils dépensent et investissent peu, mais, de ce fait, ils achètent moins à l’extérieur et comme, dans le même temps, ils vendent plus (des biens mais surtout des services liés au tourisme), les échanges avec l’étranger leur permettent de limiter le recul de l’activité.

Cette performance à l’exportation se paie : si les produits espagnols se vendent mieux et si les touristes étrangers viennent presque aussi nombreux qu’avant la crise de 2008, c’est bien parce que les prix sont compétitifs. Et ils le sont parce que les rémunérations sont orientées à la baisse. En 2012, selon les statistiques de l’INE, le coût moyen d’un salarié (rémunérations, charges sociales, etc.) a baissé de 0,8 %; il continue de monter, faiblement, dans l’industrie et la construction, et recule dans les services, là où on trouve plus de 70% de la population active. Au total, le coût salarial unitaire a reculé de 7,8% depuis 2010 et les tensions inflationnistes sont nulles. Si la hausse annuelle des prix s’est établie à 2,2% en juin, c’est presque exclusivement du fait du relèvement de la TVA en septembre 2012: le taux normal est passé de 18% à 21%  et le réduit de 8% à 10%.

Chômage: amélioration statistique

Quand on voit les chiffres du chômage, on comprend tout de suite que les salariés ne sont pas en situation d’imposer une remontée des salaires. Et encore faut-il souligner que les chiffres ont enregistré en juin leur quatrième baisse mensuelle d’affilée.

Selon les calculs de l’INE, le nombre des personnes sans emploi est revenu au-dessous de 6 millions au deuxième trimestre, le taux de chômage est passé de 27,2% de la population active au premier trimestre à 26,3% et, pour les jeunes de moins de 25 ans, il est revenu de 57,2% à 56,1%. Cette amélioration est certes la bienvenue, mais il est évident qu’elle n’est pas perceptible par la population; on compte encore en Espagne 1,8 million de foyers dont aucun membre n’est au travail.

De surcroît, quand on regarde dans le détail ces statistiques de l’emploi, on ne voit rien de très rassurant.  Au deuxième trimestre, 112.000 emplois salariés supplémentaires ont  été enregistrés, mais ce chiffre est le résultat de la création de 162.000 emplois temporaires, principalement dans les services et l’agriculture, tandis que 50.000 emplois permanents étaient supprimés, essentiellement dans l’industrie et la construction. La localisation des emplois créés est révélatrice: plus de 68.000 aux Baléares, plus de 61.700 en Andalousie, etc.

Que se passera-t-il une fois la saison du tourisme et des récoltes terminée?

La population baisse

On constate également que la population active a baissé de 76.000 personnes au deuxième trimestre, ce qui aide à faire remonter le taux de chômage. Plus significatif encore des difficultés actuelles est la baisse de la population totale: selon les estimations de l’INE, le pays comptait au 1er janvier 46,7 millions d’habitants, presque 114.000 de moins qu’au début de 2012.

C’est la première baisse enregistrée depuis que l’INE a commencé à réaliser des estimations annuelles, en 1971. Le solde des naissances sur les décès est positif de 48.000 personnes, mais le solde migratoire est négatif de 162.000. L’Espagne attire moins les travailleurs étrangers. On constate ainsi un net recul des arrivées de Roumains et de Marocains, qui fournissent actuellement les plus gros contingents de migrants. Par ailleurs, des étrangers déjà installés repartent vers leur pays d’origine. Pour certaines nationalités, le recul du nombre de ressortissants vivant en Espagne est spectaculaire: 9,9%  en un an pour les Brésiliens, 9% pour les Boliviens, 7,4% pour les Equatoriens.

Mais le plus révélateur du manque actuel de perspectives est l’augmentation du nombre d’Espagnols allant chercher ailleurs un sort meilleur. L’écart entre le nombre de sorties du territoire national et celui des retours était encore modeste en 2008: 1.800. Il est monté à près de 8.400 en 2009 et plus de 9.700 en 2010 avant de franchir le cap des 20.000 en 2011 et celui de 27.300 en 2012. 

On a pu lire ces derniers temps beaucoup de reportages sur ces jeunes qui vont chercher du travail en Allemagne. Pourtant, ce n’est pas leur destination favorite. En 2012, ils ont d’abord choisi l’Equateur (pour 7.000 d’entre eux), le Royaume-Uni (6.500) et la France (5.600); l’Allemagne vient ensuite avec 4.700 émigrés. Majoritairement, ceux qui choisissent ainsi de partir ont entre 25 et 44 ans.

L’immobilier toujours sur la mauvaise pente

Un pays qui compte beaucoup de chômeurs, où les rémunérations sont orientées à la baisse et que l’on essaie de quitter est un pays, nous l’avons vu, où la consommation recule. Les seules dépenses qui résistent sont celles qu’on ne peut éviter: électricité, gaz, essence, éducation et santé. Pour le reste (habillement, voiture, vacances et loisirs), on freine un maximum. Depuis 2006, les sommes consacrées à l’achat d’automobiles sont en chute de plus de 60%, les achats de vêtements et de chaussures de 30% environ. 

Et si les Espagnols voient leurs revenus baisser, peuvent-ils compter au moins sur la revalorisation de leur patrimoine? Non, tout au contraire. Le prix des logements continue de reculer: au premier trimestre de cette année, les prix immobiliers étaient inférieurs de 27% au niveau qu’ils avaient atteint en 2007, avant la crise. Et ce n’est probablement pas fini. La stabilisation du marché n’est pas attendue avant 2015 ou 2016. Revendre un logement que l’on n’arrive plus à payer, c’est prendre le risque de vendre au-dessous de son prix d’achat, si on trouve un acquéreur. Fin 2012, le stock de logements invendus était estimé autour de 635.000…

Alors, oui, réjouissons-nous de voir des chiffres espagnols moins mauvais que les précédents. Mais ne nous enthousiasmons pas trop: au cours des prochains mois, nous aurons encore l’occasion de lire des témoignages douloureux sur la difficulté de vivre aujourd’hui au sud des Pyrénées. Et ce ne sont pas quelques améliorations statistiques qui rendront le peuple espagnol plus indulgent envers les tripatouillages financiers du parti de Mariano Rajoy.

Gérard Horny

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Journaliste
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