Monde

Prism met l'Allemagne en ébullition

Daniel Vernet, mis à jour le 03.08.2013 à 10 h 01

On est loin de l'indifférence gênée et du cynisme blasé des autres pays occidentaux. L'Allemagne ne plaisante pas avec l'espionnage électronique planétaire mené par les Etats-Unis. L'affaire Prism est devenue un scandale politique national.

Une manifestation à Berlin de soutien à Edward Snowden  REUTERS/Pawel Kopczynski

Une manifestation à Berlin de soutien à Edward Snowden REUTERS/Pawel Kopczynski

Trois couvertures de l’hebdomadaire Der Spiegel en un mois et demi; quatre réunions de la commission parlementaire chargée de contrôler les services de renseignements et deux sont encore prévues dans les prochains jours; Angela Merkel obligée d’envoyer le chef de la chancellerie répondre aux députés, tandis que l’opposition social-démocrate a lancé son offensive à sept semaines des élections générales: les révélations du «lanceur d’alerte» Edward Snwoden ont mis l’Allemagne en ébullition.

La plupart des autres pays et dirigeants européens ont accueilli avec une sorte de flegme provoqué aussi bien par une impression de déjà vu que par une forme d impuissance les informations sur l’espionnage à grande échelle que les services américains, la NSA (National Security Agency) en particulier, pratiquent aux Etats-Unis et dans le monde entier. Certains Etats parce qu’ils coopèrent étroitement avec les Américains, comme la Grande-Bretagne; d’autres parce qu’ils se livrent aux mêmes opérations, fût-ce avec une ampleur plus modeste, comme la France.

«United Stasi of America»

Pas question de cette indifférence gênée de l’autre côté du Rhin. Les Allemands réagissent, de manière «quasi-paranoïaque», estime même l’ancien ministre social-démocrate de l’intérieur Otto Schily. Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes d’Allemagne, réunissant quelques dizaines de milliers de personnes contre Big Brother américain. L’approche des élections, qui auront lieu le 22 septembre, n’est pas étrangère à cette mobilisation mais elle n’explique pas tout. D’autres raisons peuvent être avancées.

D’abord une raison historique: les Allemands, notamment ceux qui ont vécu à l’Est comme Angela Merkel ou le président de la République Joachim Gauck, sont encore marqués par l’espionnite aigüe qui régnait en RDA. Que les faits et gestes, les communications, le courrier des citoyens puissent être interceptés, stockés, voire utilisés, rappellent les fâcheux souvenirs de la Stasi, la police politique de l’Allemagne communiste. Un artiste, Oliver Bienkowski, a projeté sur le mur de l’ambassade des USA à Berlin un faisceau lumineux avec l’inscription «United Stasi of America». La police a ouvert une enquête.

Joachim Gauck, qui après la chute du mur de Berlin a dirigé l’administration chargée de la gestion des archives de la Stasi, s’est avoué «très inquiet» des pratiques américaines. Après avoir déclaré que son travail ne consistait pas à entrer dans tous les détails des services de renseignements, Angela Merkel a jugé «inamicales» les pratiques révélées par Snwoden. Elle a envoyé à Washington pour de plus amples informations son ministre de l’intérieur, Hans-Peter  Friedrich. Il est revenu bredouille. La chancelière a dû le réaffirmer: la République fédérale d’Allemagne n’est pas un «Etat-espion». Les services de renseignements respectent les règles constitutionnelles.

Une cible privilégiée

Mais les services étrangers opérant en Allemagne? C’est la deuxième raison de l’émotion suscitée par l’affaire Snowden. L’Allemagne est à la fois et une cible privilégiée et une alliée étroite des Etats-Unis. Dans le seul mois de décembre 2012, 500 millions de communications digitales en Allemagne ont été interceptées et stockées par la NSA, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’elles ont toutes été exploitées. Du moins si l’on en croit les documents sortis par Edward Snowden, que le Spiegel a pu consulter. Toujours selon ces informations, les services de renseignements allemands utiliseraient -- à titre expérimental – le programme de la NSA «XKeyscore» qui permet une surveillance étendue d’Internet. La coopération fonctionne donc entre les deux rives de l’Atlantique, plus encore que les responsables veulent bien le reconnaître.

L’explication officielle est que cette coopération a permis d’étouffer dans l’œuf des tentatives d’attentats terroristes visant des intérêts allemands. Les ministres de l’intérieur n’ont de cesse de le répéter. Pour justifier les écoutes, Otto Schily n’hésite pas à dire que la démocratie allemande est plus menacée par le terrorisme et le grand banditisme que par la surveillance d’Internet. Quitte à contredire ses amis sociaux-démocrates.

Une des rares faiblesses de Merkel

Car les prochaines élections ne sont pas absentes des préoccupations des uns et des autres. Le Parti social-démocrate (SPD) croit enfin tenir là un thème porteur contre Angela Merkel. Il en a bien besoin. Très habilement, la chancelière candidate à sa propre succession a pratiqué ce qu’elle appelle «la démobilisation asymétrique». Elle a repris à son compte une grande partie du programme de ses adversaires afin de les priver d’angles d’attaque. Sur la politique familiale, le salaire minimum, la sortie du  nucléaire, elle a parfois bousculé son propre parti mais elle n’en a cure car elle n’a pas de rival(e) dans son camp. Elle fait la course largement en tête. Le candidat chancelier du SPD, Peer Steinbrück, se traine à plus de 30 points derrière elle dans les enquêtes d’opinion.

L’affaire d’espionnage serait pain bénit pour les sociaux-démocrates. Peer Steinbrück accuse Angela Merkel d’avoir failli à son serment de chancelière qui lui impose de veiller à «préserver le peuple allemand de tout dommage», en ne réagissant pas contre la surveillance américaine. Le président du parti, Sigmar Gabriel, veut inviter Edward Snowden comme «grand témoin» pendant la campagne. Peut-être les dirigeants du SPD pensent-ils rééditer l’exploit de Gerhard Schröder qui, en 2002, en s’opposant au grand allié américain à propos de l’Irak, avait réussi à gagner les élections?

En vain, pour l’instant. Seul le parti des Pirates, qui milite pour une liberté totale sur Internet, a provisoirement profité de l’affaire Snowden. Il est passé de 2% à 4% des intentions de vote avant de retomber à 3% dans les derniers sondages. Le SPD ne décolle pas. Ses allies verts stagnent. Ensemble, ils n'atteignent pas 40%. Au contraire, pour la première fois, la coalition sortante composée des chrétiens démocrates et des libéraux aurait une majorité au Bundestag, si l on votait dimanche prochain. Mais il reste sept semaines.

Daniel Vernet

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte