Le Pakistan, pays où des fillettes de 5 ans sont mariées de force pour payer des dettes d'honneur

Une petite fille pakistanaise, en 2012 (ce n'est pas une des enfants citées dans l'article). REUTERS/Fayaz Aziz.

Une petite fille pakistanaise, en 2012 (ce n'est pas une des enfants citées dans l'article). REUTERS/Fayaz Aziz.

Grâce à Malala Yousafzai, le monde ne peut plus dire qu'il ignore la situation des jeunes pakistanaises. Dans ce reportage impressionnant, Adriana Carranca décrit un pays encore aux prises de traditions cruelles qui servent à justifier des crimes.

KHYBER PAKHTUNKHWA, Pakistan

A 12 ans seulement, Nazia vit dans l’attente du pire. Au moment où je franchis le seuil de l’humble complexe que ses parents partagent avec deux autres familles dans les terres pachtounes du nord-ouest du Pakistan, son petit corps fragile se met à trembler malgré elle. Elle a été prévenue de mon arrivée, mais elle a appris bien trop jeune à ne faire confiance à personne.

Nazia n’avait que 5 ans quand son père l’a mariée à un homme bien plus âgé, un inconnu, en compensation d’un meurtre commis par son oncle. La décision de donner la petite fille en paiement, ainsi que deux chèvres et un bout de terrain, a été prise par la jirga –une assemblée d’anciens de la région qui rend la justice dans la plus grande partie des zones tribales du Pakistan et d’Afghanistan, où les tribunaux conventionnels sont soit objet de méfiance, soit inexistants. «Un soir, un homme est venu et m’a prise par la main», raconte Nazia, dans un gémissement presque inaudible.

Nazia était trop jeune pour comprendre ce qu’il se passait quand cet homme l’a attirée dans les ténèbres. Mais, née dans un pays où les femmes ne doivent pas être vues par les inconnus, elle en savait suffisamment pour comprendre que quelque chose allait vraiment de travers. «J’ai résisté, j’ai pleuré, et j’ai essayé de m’accrocher au montant de la porte», se rappelle-t-elle.

Nazia a été amenée devant la jirga, exhibée comme un objet devant le cercle d’hommes et examinée par le futur mari, en droit de décider si elle lui convenait ou pas. Nazia se souvient des hommes qui fixaient ses yeux marron et profonds, ses longs cheveux noirs –l’humiliation de cette scène est si amèrement gravée dans sa mémoire qu’elle peut à peine finir sa phrase avant de fondre en larmes.

Les hommes de sa famille ont protesté, en vain, avançant qu’elle était trop jeune pour être mariée. La jirga prit une décision rare et admit que la petite ne devait pas être remise immédiatement. Le mari exigeant devrait attendre —et c’est aussi ce que fait Nazia. Même lorsqu’elle est avec les femmes de la maison, elle porte un tchador noir jusqu’aux pieds, comme si un homme pouvait de nouveau faire irruption par cette porte. Je lui demande si elle sait à quel point elle est jolie, mais cela ne fait qu’aggraver les choses. Nazia a peur d’être belle, car cela implique d’être désirée par cet homme.

L’idée de grandir la terrifie. Ses parents ont réussi à repousser la destinée de leur fille –mais plus pour très longtemps, certainement pas après ses 14 ans. La plupart des jeunes mariées sont déjà enceintes à cet âge-là.

Il existe un facteur aggravant dans le sort de fillettes comme Nazia. Offertes en compensation pour résoudre des querelles tribales –coutume appelée swara en pachtoune– les filles représenteront toujours l’ennemi pour la famille «déshonorée,» un symbole de leur honte.

Si l’on suit la tradition, la compensation est censée mettre un terme à la dispute et réconcilier les deux familles en conflit. En pratique cependant, le mariage ne fait que servir de couverture à la vengeance. Les filles du swara deviennent un objet de colère et de haine dans leur nouveau foyer. Elles sont souvent battues, torturées psychologiquement, parfois violées par d’autres hommes de la famille. On les fait payer pour un crime qu’elles n’ont pas commis.

La coutume du swara est une forme de punition collective qui perdure dans les zones tribales. L’oncle de Nazia –l’auteur du crime pour lequel elle doit être punie– a tué un voisin lors d’un différend portant sur un terrain, et il s’est enfui. Il n’avait pas d’enfant, la jirga a donc décidé que son grand frère devait payer à sa place et sacrifier sa propre fille.

Le père de Nazia, fermier pauvre et sans éducation, n’a rien pu faire pour contester cette décision. A cause de cette dispute, il a perdu son terrain et son bétail et il occupe aujourd’hui des emplois temporaires dans le bâtiment qui lui rapportent 3 dollars par jour. Sa femme l’aide en faisant des ménages chez les voisins pour quelques roupies.

Les parents de Nazia ont décidé que cette année serait sa dernière année d’école. La famille n’a pas d’argent pour payer ses livres, et la dépense leur semble inutile de toute façon, puisqu’elle sera bientôt mariée.

Nazia elle-même ne s’intéresse plus à l’étude. Depuis que ses camarades de classe ont découvert son sort, elle va et revient de l’école en courant et ne parle à personne. «Elles me montrent du doigt dans la rue et m’appellent “la fille swara” et elles se moquent de moi», marmonne Nazia. Des chiens aboient dans le lointain, couvrant presque totalement son filet de voix.

Elle finit par laisser échapper:

«Ça faisait très mal, et je ne comprenais pas... cela me fait encore souffrir et ça m’attriste. Je n’en peux plus, de cette sensation! J’ai tellement peur, tout le temps! Je préfèrerais ne plus jamais sortir de la maison... Les gens me font peur, tous les gens. Je ne fais confiance à personne

L’appel à la prière vient se heurter aux murs de terre, annonçant la fin du jour. Pour des raisons de sécurité, nous devons partir avant le crépuscule. Pendant notre départ, Nazia reste immobile –tête blottie contre la poitrine, les yeux à terre, son visage pâle inondé de tristesse. Chaque crépuscule la rapproche du jour où le vieil homme viendra et l’emmènera pour de bon.

Une fille toutes les trois secondes

Elle a beau être illégale, la pratique de marier les filles de force pour résoudre des conflits familiaux et claniques existe à une échelle effrayantes dans toutes les provinces du Pakistan. Elle porte des noms différents –swara dans la province du Khyber Pakhtunkhwa (ancienne Province de la frontière du Nord-Ouest) et les régions tribales administrées par le gouvernement fédéral, vani au Punjab, lajai au Baloutchistan et sang chati au Sindh– mais toutes ses formes sont également cruelles.

Au Pakistan, au moins 180 cas de swara ont été signalés l’année dernière –un tous les deux jours– grâce au travail de journalistes et d’activistes locaux. Mais il y a des centaines, peut-être des milliers de cas qui restent ignorés. Au niveau mondial, on estime que 51 millions de filles de moins de 18 ans sont mariées, selon les données de l’International Center for Research on Women (ICRW).

Dix millions de mineures se marient chaque année –une toutes les trois secondes, selon les chiffres de l’ICRW. L’âge légal du mariage au Pakistan est de 18 ans pour les garçons mais de 16 ans pour les filles, alors qu’elles ne peuvent conduire, voter ou ouvrir un compte en banque tant qu’elles ne sont pas majeures. L’Unicef estime que 70% des filles pakistanaises sont mariées avant.

Mohammad Ayub, psychiatre de Lahore formé en Grande-Bretagne, a travaillé avec des enfants soldats au Soudan et de jeunes recrues talibanes en Afghanistan et au Pakistan. Aujourd’hui, il gère le CHU Saidu Sharif Teaching Hospital dans la vallée de Swat, région devenue célèbre lorsque des terroristes ont tenté de tuer une jeune fille de 15 ans, Malala Yousafzai, parce qu’elle se battait pour promouvoir l’éducation des filles.

«J’ai vu de petits enfants porter des fusils plus grands qu’eux, raconte-t-il. Mais ces fillettes... c’est tout aussi tragique.»

Entre 5 ans et 9 ans

Beaucoup de très jeunes mariées viennent voir Ayub pour des blessures graves, parfois parce qu’elles sont devenues aveugles ou paralysées –conséquences d’une maladie psychiatrique appelée troubles de conversion. Pratiquement disparue d’Occident depuis le début du XXe siècle, elle a atteint des proportions épidémiques dans les zones tribales du Pakistan et d’Afghanistan, explique Ayub. C’est une sorte de stress psychologique qui se manifeste par des maux physiques, comme des convulsions, une paralysie ou des attaques.

«Ici les femmes n’ont pas voix au chapitre, et surtout pas les filles, disserte Ayub. Elles ne peuvent pas dire “Non je ne veux pas de ce mariage”... alors elles gardent tout à l’intérieur, et ça finit par sortir sous la forme de douleur physique. Nous recevons de très nombreuses femmes ici, trois à quatre cas avec les mêmes symptômes chaque jour rien que dans ma clinique, et quand je dis tous les jours je suis sérieux! Des filles de 13 ans, 14 ans, toutes mariées.»

L’âge des filles promises en swara est compris en moyenne entre 5 ans et 9 ans, à en constater les cas signalés et les récits locaux. La raison de ce phénomène donne un aperçu de l’immense tâche qui attend ceux qui veulent changer des traditions profondément enracinées au Pakistan: dans les régions tribales, une fillette plus âgée est probablement déjà promise à quelqu’un d’autre.

Mahnun avait 8 ans quand une jirga a décidé qu’elle serait donnée en swara, sa grande sœur de 10 ans ayant déjà été promise à un cousin. Ces histoires sont d’une dérangeante monotonie: une dispute pour un bout de terrain, un crime, une famille qui cherche à se venger, encore une jirga exclusivement masculine composée de puissants chefs locaux, et le vol de l’avenir d’une fillette innocente. Le cas de Mahnun sort de l’ordinaire parce son père, à la fois auteur du crime et père aimant, a refusé la sentence.

Il est allé plaider auprès de la jirga, offrant tout ce qu’il possédait pour récupérer son enfant. Sa mère a juré qu’elle vivante, aucun inconnu ne viendrait prendre sa petite fille. «Ils peuvent me décapiter, mais ils ne prendront pas ma fille. Je ne les laisserai pas prendre ma fille», hurla-t-elle en entendant la nouvelle. Mais la famille offensée a répondu qu’elle n’accepterait rien d’autre que la fillette, la jirga y a donc consenti, rapporte la mère de Mahnun.

La famille a fui

Sans autre option possible, la famille de Mahnun a rassemblé quelques vêtements, les ustensiles qu’ils pouvaient porter et ils se sont enfuis à la faveur de la nuit. Abandonnant tout le reste, ils sont partis se cacher.

Les quatre vivent désormais dans une seule pièce miteuse d’un complexe délabré qu’ils partagent avec d’autres familles. Ils n’ont pas d’électricité. Dehors, les toilettes sont un trou dans le sol, entouré de murs; pour se laver, on apporte l’eau dans des seaux. Ils cuisinent dans l’unique casserole qu’ils ont prise avec eux et qu’ils posent sur un feu de bois dans la cour.

Le père de Mahnun avait trouvé un travail temporaire de chauffeur, mais son contrat est arrivé à échéance et désormais il est au chômage.

«Nous empruntons de l’argent aux autres pour pouvoir nourrir les enfants. Nous n’avons pas le choix, dit-il. Rien ne nous importe plus que nos deux filles et leur vie

Une des fenêtres de la pièce encadre les montagnes recouvertes de neige au loin; dans un autre coin, de lourdes couvertures sont entassées, dons de voisins compatissants. Mais la famille de Mahnun se méfie toujours des gens qui l’entourent: «Dans ce nouveau village, nous n’avons dit à personne que c’était une fille de swara. Si les gens l’apprennent, ils ne nous laisseront pas partir d’ici vivants», déplore la mère de Mahnun. Car désobéir à la décision d’une jirga et s’échapper est considéré comme une trahison qui ne serait pas pardonnée à la famille.

«Chaque jour nous vivons dans la peur. Et s’ils nous trouvent?», s’inquiète la mère de Mahnun. Elle accompagne ses deux filles à l’école et attend là jusqu’à leur retour. A 10 ans, Mahnun est en 5e et rêve de devenir juge. «J’interdirai la coutume du swara, et je mettrai en prison les hommes qui la pratiquent», explique-t-elle, pleine d’espoir.

«Elle devient coquine parce qu’elle sait que nous l’aimons très fort», ajoute son père, en adressant à Mahnun un sourire plein de chaleur.

La force du code d'honneur

Les histoires de Nazia et de Mahnun posent au Pakistan une question fondamentale: pourquoi ces familles n’ont-elles pas directement demandé justice aux tribunaux traditionnels? Une partie de la réponse tient à la tradition –plus précisément à un ensemble de lois préislamiques non écrites qui forment un code d’honneur dans les sociétés pachtounes.

Le père de Nazia n’a commis aucun crime, mais il n’a pas dénoncé son frère, la jirga ni la famille qui exige qu’on lui livre sa fille. Dans des circonstances «normales,» le père de Mahnun, un homme éduqué, aurait pu aller devant les tribunaux quand son voisin a essayé de lui voler une partie de ses terrains. A la place, il l’a tué.

«Il y a une chose à prendre en compte chez les Pachtounes, c’est le fardeau de l’honneur, explique Fazal Khaliq, journaliste et activiste pakistanais qui travaille à rendre publics les cas de swara et à en dénoncer les auteurs. Ils s’entretuent pour des broutilles, au nom de l’honneur!»

Le père de Mahnun était agriculteur. Un jour, un nouveau venu érigea une clôture barbelée à l’intérieur de sa propriété. Ils se disputèrent. Quelques jours plus tard, l’homme s’avança un peu plus sur ses terres. «Je lui ai dit tellement de fois... Mais il continuait d’avancer, de quelques mètres à chaque fois», raconte le père de Mahnun. Ce dernier a alors tranquillement posé de lourds parpaings de ciment pour marquer les limites de ses 0,8 hectare. Le lendemain, l’homme les a enlevés.

«Mais le pire était que les villageois venaient me harceler, se souvient-il, la voix tremblante. Ils disaient que je n’étais pas assez courageux, insinuaient que si je n’essayais pas de me venger, il prendrait peut-être aussi ma femme, et suggéraient que je devais enterrer son corps sur mes terres pour le punir de ce qu’il faisait... Alors quand cet homme est revenu envahir mes terres, je l’ai abattu

Cependant, la force du code d’honneur pachtoune n’explique qu’une facette du phénomène. A l’époque de l’empire britannique, les colons qui dirigeaient la région accordaient des titres de noblesse à des chefs tribaux puissants appelés maliks en échange de leur loyauté; et toutes les affaires locales étaient dévolues aux jirgas. Pour prévenir toute rébellion des sauvages pachtounes, les Britanniques instituèrent un ensemble de règles –les Frontier Crimes Regulations– qui privaient les habitants de représentation légale dans le système judiciaire traditionnel. Au moindre signe de rébellion, les Britanniques pouvaient arrêter les suspects sans procès, et parfois ils arrêtaient des tribus entières.

Il a fallu attendre 2011 pour que le président Asif Ali Zardari signe des amendements à ces régulations et donne aux citoyens des régions tribales le droit de faire appel des décisions prises par les agents politiques locaux. Ces amendements interdisent aussi les punitions collectives et l’arrestation de mineurs de moins de 16 ans pour des crimes commis par d’autres. Malgré ces réformes, il y a eu peu de changements sur le terrain. Un siècle après la mise en place de ces lois, des mineurs continuent d’être incarcérés ou de souffrir pour des crimes qu’ils n’ont pas commis, selon des organisations de défense des droits humains comme Amnesty International et Human Rights Watch.

Ce sont aussi les failles du système judiciaire pakistanais qui poussent les habitants à s’appuyer sur les jirgas.

«Les tribunaux traditionnels au Pakistan ont de très mauvais résultats. Certaines affaires datant de plus de 30 ans sont encore en cours, et tout le système judiciaire est considéré comme extrêmement corrompu, rapporte Khaliq. C’est aussi très cher. Les tribunaux font payer le moindre service, ce qui fait que les pauvres n’ont pas les moyens de se les offrir, alors que les tribunaux islamiques (jirgas) sont gratuits et rapides

La montée du militantisme islamique au Pakistan ne peut qu’aggraver la situation. A mesure que les extrémistes gagnaient en puissance, ils se sont mis à imposer leurs règles draconiennes à la société –et à intensifier les discriminations contre les femmes.

No women's land

En décembre 2012, d’Islamabad je me suis rendue au cœur des terres pachtounes. Dans la pittoresque vallée de Swat, où l’armée pakistanaise contrôle strictement l’accès des journalistes, Fazal Khaliq et moi avons tenté de rendre visite à la famille d’une petite fille de 8 ans qui venait juste d’être donnée dans le cadre d’un swara. Sa mère était trop effrayée pour parler. Nous avons fait plusieurs tentatives, mais les miliciens talibans étaient toujours dans les environs, nous ont expliqué les habitants, et une loi du silence officieuse restait en vigueur en dépit de la lourde présence militaire.

Ancienne destination touristique pour la bourgeoisie pakistanaise et même pour la monarchie britannique, la vallée de Swat tomba sous la coupe d’une faction des talibans pakistanais de 2007 à 2009. Des intégristes bombardèrent des écoles, interdirent l’éducation des filles et organisèrent des exécutions publiques.

Après une offensive qui fit des milliers de morts et provoqua un exode massif, l’armée finit par reprendre le contrôle de la région. Mais les terroristes continuent d’attaquer, comme lors de la tentative de meurtre contre Malala et des attentats contre quatre écoles dans la ceinture tribale du nord-ouest en février dernier.

Dans la vallée, nous n’avons vu pratiquement aucune femme dans les rues. Les rares qui s’y aventuraient étaient couvertes de burqas et toujours accompagnées par des hommes. A Mingora, capitale du district de Swat, les femmes n’ont le droit de se rendre au marché que quelques heures par jour, et même alors la plupart de leurs maris ne les autorisent pas à y aller. Les femmes qui peuvent accéder au marché achètent assez de denrées pour les revendre à d’autres lors de bazars improvisés à la maison.

Le soir, alors que nous étions tous assis autour du feu, les femmes du village nous racontaient, tels des contes de fées, les violences qu’elles subissaient. Ces histoires m’étaient répétées par l’un des hommes présents, car aucune de ces femmes ne parlait anglais. Ces hommes, les auteurs des actes qu’elles décrivaient, n’éprouvaient aucune honte à les traduire.

Une ville d’hommes

En revenant de Swat, je me suis arrêtée à Peshawar pour rencontrer Samar Minallah, anthropologue et réalisatrice récompensée qui travaille avec des femmes pachtounes depuis des années.

La ville de Peshawar est le centre nerveux de la ceinture tribale. Elle fut le quartier général de l’insurrection afghane contre les Soviétiques dans les années 1980 et c’est là que les talibans se rabattirent après l’invasion de l’Afghanistan menée par les Américains en 2001. Main dans la main avec des mouvement extrémistes locaux, ils ont consolidé leur emprise sur la ville. Rien qu’en 2012, des roquettes sont tombées sur l’aéroport local, des commissariats et des check-points ont été l’objet d’attentats à la bombe, des véhicules transportant des responsables gouvernementaux ont été pris pour cibles et des personnalités publiques abattues en plein jour. Les attentats se sont poursuivis cette année et la violence sectaire s’intensifie.

Aujourd’hui, Peshawar est en état de siège. Les vestiges de la vieille ville sont désormais cachés sous des sacs de sable et des barbelés en spirale, tandis que des soldats armés jusqu’aux dents et vêtus de gilets pare-balles gardent ses vieilles avenues bordées d’arbres. A trois reprises, nous avons été arrêtées et interrogées tandis que des policiers vérifiaient qu’il n’y avait pas de bombe dans la voiture. Ils ont fini par nous ouvrir le passage vers Edwardes College, école fondée en 1900 par des missionnaires chrétiens, qui a survécu ces dernières années en étant extrêmement protégée.

A ma grande surprise, c’est une jeune élève, vêtue d’un uniforme vert et d’un tchador blanc, qui vient à ma rencontre pour me guider dans les locaux. Jusqu’en 2007, Edwardes College n’admettait pas de filles. Aujourd’hui, 305 d’entre elles y sont inscrites aux côtés de plus de 2.000 garçons. Encore minoritaires dans la salle de classe, ce sont des privilégiées –les deux tiers des filles du Khyber Pakhtunkhwa sont analphabètes.

J’entre dans un gymnase bondé où une centaine d’adolescents, garçons et filles, attendent un cours sur le swara dispensé par Samar Minallah. Elle commence:

«L’éducation seule ne peut arrêter les violences contre les femmes, car beaucoup de députés éduqués siègent dans les jirgas tribales et ce sont eux qui décident que ces petites filles doivent être données... Pour arrêter cela nous devons changer les mentalités, et c’est vous qui pourrez le faire

Elle se tourne brusquement vers les garçons:

«Et surtout vous

Un murmure sonore remplit la salle; les garçons prennent un air confus. «Comment?» demande un sosie de Justin Bieber. Elle répond:

«Quand vous estimerez que c’est votre problème, je vous assure que vous aussi participerez au changement

Née à Peshawar dans un clan pachtoune, Samar Minallah a eu la chance d’avoir un père progressiste et féministe. C’était un fonctionnaire, père de trois filles et de trois garçons, qu’il traitait de façon égale. Pendant qu’elle raconte son histoire à son auditoire, un garçon l’interrompt:

«Pardon mais, les hommes et les femmes... nous sommes différents. Regardez-nous: nous sommes différents.»

Samar n’hésite pas une seconde: «Oui, tu as raison» répond-elle.

«Nous sommes peut-être différents, mais nous avons les mêmes droits

Son affirmation encourage les autres filles. Une adolescente de 14 ans, dont seuls les yeux sont visibles sous le voile, se tourne vers les garçons:

«Ne comprenez-vous pas que c’est vous qui siégez à la jirga? Allez, arrêtez de discuter et faites quelque chose!»

Tout le monde applaudit, même les garçons. La jeune fille poursuit en racontant à l’auditoire sa lutte quotidienne pour venir à l’école, contre la volonté de son père et de ses frères.

«Ces filles sont très courageuses, me murmure Samar. Le simple fait de venir à l’école et de porter leur uniforme dans la rue est très dangereux pour elles.»

Samar Minallah n’a appris l’existence du swara qu’en 2003, alors qu’elle se rendait dans le pittoresque village de Matta, au sommet de la chaîne de montagne de la vallée de Swat. Là, elle a rencontré une mère sur le point de marier de force sa fille de 11 ans.

«Cela m’a vraiment donné un coup, se rappelle-t-elle. J’ai ressenti une grande colère et de la honte que de telles choses arrivent au Pakistan et que nous ne soyons pas au courant parce qu’elles se produisent dans les régions tribales

Elle décida alors que le Pakistan devait savoir, tout savoir. Son premier documentaire, récompensé: «Swara: A Bridge Over Troubled Water», faisait le portrait de la mère et de la fille de Matta. Le film fit son chemin jusqu’aux plus hauts échelons du système politique: en 2004, le parlement pakistanais vota un amendement au code pénal national faisant du swara un crime passible d’emprisonnement allant jusqu’à 10 ans. Depuis, une soixantaine de décisions rendues par des jirgas impliquant des fillettes de swara ont été empêchées par des tribunaux locaux, mais dans la plupart des régions tribales la loi n’est toujours pas appliquée.

«Je suis vieille. S’ils me tuent qu’importe?»

Samar s’appuie sur un réseau de journalistes et d’activistes locaux, comme Khaliq, pour l’informer sur les affaires de swara. Elle compte aussi sur quelques policiers de la région pour bloquer les affaires qui s’annoncent.

Abid Ali était l’un des rares en qui Samar avait confiance. «Lorsque j’étais informée d’une jirga impliquant un swara, il suffisait que je lui passe un coup de fil et il arrivait!», raconte-t-elle.

Ali, policier de Lahore marié à une Pachtoune, était réputé pour son courage dans sa lutte pour le droit des filles dans des zones où d’autres refusaient d’aller. Il avait reçu des menaces pour être intervenu dans des affaires de swara. Un soir de 2006, il a été abattu alors qu’il conduisait sur l’autoroute Peshawar-Kohat. Son meurtrier n’a jamais été inquiété.

Le dernier poste d’Ali était dans le district de Mardan, à la lisière de la vallée de Peshawar. Irrigué par les nombreux affluents de la rivière Swat, Mardan est une zone agricole très fertile. Les différends territoriaux y sont monnaie courante –tout comme le swara.

Rafaqat, une toute petite femme à la peau craquelée par le soleil, a consacré sa vie à l’élimination du swara dans la région. «Je suis vieille. S’ils me tuent qu’importe? Je finirai par mourir de toute façon», affirme-t-elle en riant très fort.

En 1998, le neveu de Rafaqat, alors adolescent, tomba amoureux d’une fille promise à quelqu’un d’autre. Sachant son amour interdit, il s’échappa avec elle. Pour compenser la perte pour la famille, la jirga décida que la petite sœur du jeune home, la nièce de Rafaqat, devait être donnée en swara. Elle avait 11 ans.

Rafaqat ne la revit jamais. Elle parvint à obtenir des nouvelles de sa nièce et fut donc informée lorsque l’adolescente tomba enceinte. Lorsque le moment de l’accouchement fut venu, sa nouvelle famille refusa de l’emmener à l’hôpital. A 14 ans, la fille de swara mourut en couches, en donnant naissance à un garçon.

«Ils ne sont même pas venus à l’enterrement. Ils n’ont jamais présenté de condoléances à notre famille, s’indigne Rafaqat. Tout ce qu’ils ont dit c’est: nous avons eu notre badal (vengeance)

Comme c’est une vieille femme, Rafaqat peut marcher librement dans la rue, son voile déchiré couvrant à peine ses longs cheveux gris. Elle est bien connue dans le village, et les mères la contactent en secret pour lui signaler des cas de swara. Lorsqu’on l’appelle, elle convoque immédiatement Samar Minallah.

Lors d’une de ces affaires, Samar contacta la jirga avant qu’elle ne débute. Voilée de façon appropriée, elle pénétra dans le cercle d’hommes, un Coran à la main. «Je suis certaine que vous savez que le Coran dit qu’il est anti-islamique de donner des filles en compensation», les sermonna-t-elle.

Une heure et demie plus tard, la jirga annonça qu’elle ne prendrait pas la fillette.

«Ça a été une telle joie pour moi! Certains anciens tribaux, ils ne savent pas... ils sont analphabètes, explique Minallah. Si vous leur dites, et s’ils voient que des gens vont en prison pour ça, ils y réfléchissent à deux fois

Nous nous glissons entre les murs de béton fissurés et les portes en fer rouillées des rues étroites de Mardan, lorsque le chauffeur s’arrête brusquement. Un bébé vêtu de guenilles, une fille, si petite qu’elle ne sait pas encore ramper, est posée au milieu de la route de boue durcie. Ses yeux s’écarquillent à mesure que notre véhicule s’approche –ses paupières sont noircies de kohl.

Samar et Rafaqat se ruent sur le bébé pour le ramasser. Nous repérons une femme au loin, debout dans l’encadrement d’une porte. Ses cheveux sont couverts, seuls ses yeux sont visibles. En riant nerveusement, elle dit qu’elle est la mère du bébé. Ses plus grands ont emporté leur petite sœur pour jouer dehors, mais l’ont laissée derrière eux. La mère n’a pas le droit de mettre un pied hors de la maison sans la permission de son mari, et il est absent, alors elle reste là, et elle attend que quelqu’un passe et sauve sa petite fille.

Nous laissons Rafaqat chez elle et repartons pour Islamabad. La route Nowshera-Mardan est couverte de camions pakistanais colorés traditionnels, et quelques femmes en burqas marchent sur le bas-côté; d’autres sont recouvertes d’un long tchador [qui laisse voir le visage, NDT]. Je m’interroge en voyant que certaines arborent des taches rouges sur leur vêtement. «Elles représentent le sang des femmes de leur famille tuées lors de crimes d’honneur. Une protestation silencieuse», m’explique Samar.

Si Mardan est réputée pour être la ville des hommes braves, ses femmes n’y manquent pas de courage non plus. Je demande à Samar si elle a reçu des menaces: «Oh, une tonne!», s’exclame-t-elle.

Quelques minutes plus tard, Samar reçoit un appel téléphonique. La ligne est mauvaise, mais elle en entend assez pour comprendre qu’un expatrié pakistanais l’appelle de Prague pour l’informer qu’une jirga doit se rassembler dans son village natal dans quelques jours, pour décider du sort de filles swara.

Un nouveau combat pour Samar Minallah.

«C’est encore une tradition, explique-t-elle, mais je crois que les gens commencent à comprendre qu’en réalité, c’est un crime

Adriana Carranca

Adriana Carranca écrit sur les conflits, la religion, les droits de l'homme et particulièrement la situation des femmes. Vous pouvez la suivre sur Twitter:  @AdrianaCarranca.

Traduit par Bérengère Viennot

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