Culture

«Je vous ai parlé de la fois où j'ai rencontré MJ?»

Jack Shafer, mis à jour le 08.07.2009 à 7 h 42

Pourquoi feu le roi de la pop fait jacasser les journalistes

Michael Jackson va être enterré mardi 7 juillet dans le plus grand mystère: personne ne sait ni où, ni quand. Il y aura une cérémonie privée au cimetière des stars hollywoodiennes, et une cérémonie ouverte au public au Staples Center, une grande salle multisports de Los Angeles, où sera exposée la dépouille du chanteur. 11 000 tickets pour cette cérémonie ont été distribués au hasard aux fans de la star. La police de la ville s'attend à voir débarquer entre 250.000 et 700.000 personnes autour du stade.

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Je n'ai jamais interviewé Michael Jackson, ce qui fait de moi l'un des rares journalistes au monde incapable de tirer profit de la mort du chanteur la semaine dernière en écrivant à la hâte un article sur ma rencontre avec lui.

Des révélations époustouflantes...

Leonard Pitts Jr., chroniqueur au Miami Herald, a déterré la semaine dernière une interview de Jackson donnée il y a presque 30 ans, où il révèle: «C'était un gars bizarre». Dans un article du 28 juin, Kevin Sullivan, du Washington Post, est allé chercher une rencontre de 30 minutes que lui et sa famille avaient faite en 1998 avec Jackson à Séoul, en Corée du Sud: «Nous aimions Michael Jackson», dévoile Sullivan.

Critique musical spécialiste de la pop du Los Angeles Times à la retraite, Robert Hilburn se souvient de sa dernière conversation avec Michael Jackson-il y a dix ans-au cours de laquelle l'artiste lui avait raccroché au nez. «La scène était son sanctuaire» témoigne Hilburn.

...Aux non interviews

La semaine dernière, dans The Root, le site jumeau de Slate, Teresa Wiltz a raconté comment elle avait pourchassé Michael Jackson dans tout Capitol Hill en 2004 pour le Washington Post pour enfin réussir à lui poser une seule et unique question au moment où il entrait dans un ascenseur. «Quand irez-vous en Afrique?» lui avait lancé Wiltz. «Bientôt j'espère» avait répondu le chanteur alors que les portes se fermaient.

La journaliste Linda Massarella a commis quant à elle un papier largement reproduit après la mort de Michael Jackson, sur le jour où ses enfants avaient joué avec ceux de la star dans un terrain de jeu de Calabasas, Californie, au printemps dernier. Elle n'a pas obtenu d'interview à strictement parler. Elle n'a fait que se présenter en tant que maman. Mais elle a obtenu cette pépite de Michael Jackson au sujet de sa progéniture: «Ils sont magnifiques».

Billy Bush, d'Access Hollywood, a posté sur son blog le 26 juin qu'il avait été la dernière personne à parler à Michael Jackson devant une caméra (en octobre 2006). «Il s'est levé pour danser, et il a chanté. J'étais à 2 mètres 50 de lui. Ouah. Je garderai toujours cela» s'émerveille Bush.

Jim Impoco, journaliste chevronné, a placé la barre des souvenirs de Michael Jackson si bas qu'il a été jusqu'à publier un article dans le Huffington Post du 28 juin pour raconter qu'on lui avait promis une interview du chanteur qu'il n'avait finalement pas obtenue. Cette censure s'était produite au Japon en 1987.

MJ et les cataclysmes, même combat médiatique

Naturellement, avec la mort de Michael Jackson, ce n'est pas la première fois que la presse fait ses choux gras d'une bien piètre récolte. Si les catastrophes naturelles, les morts soudaines de célébrités et les cataclysmes inattendus produisent ce genre d'histoires ineptes, il y a une raison: partout les rédacteurs en chef tirent parti du fait que les lecteurs adorent lire des articles sur un sujet et ne demandent qu'à s'en faire servir des bennes entières tant qu'il est d'une actualité brûlante, même si le produit est totalement nul.

Si un quelconque contributeur de Slate avait confié au rédacteur en chef la semaine dernière avoir frôlé Michael Jackson, je peux vous garantir que cet auteur se serait vu assigner illico un papier sur ce moment avec Michael. Que les rédacteurs en chef de Slate aient jugé que l'article de Wiltz dans Root valait la peine d'être mentionné en une le 26 juin vous en dit assez long sur la taille de la poutre que j'ai dans l'œil.

Ceci dit, si je ne défends pas la non-couverture de la mort de Michael Jackson, je ne crois pas pour autant que les médias soient anormalement fascinés par l'événement. C'est un sujet d'actualité plus que valable, par la longévité de sa carrière, ses succès commerciaux, son indéboulonnable étrangeté, ses problèmes financiers cataclysmiques et sa notoriété générale.

Un mystère très médiatique

Sa réserve n'a fait qu'ajouter à l'attrait exercé par Michael Jakson sur la presse. Il n'a jamais été Garbo, mais il faisait comme si. Comme le montrent les interviews et les non-interviews citées plus haut, Michael Jackson laissait assez constamment la porte ouverte aux journalistes; ce qui capturait l'attention de la presse était sa nature insaisissable, non pas en tant que sujet mais en tant que source. Les conversations de Michael Jackson n'offraient pas grand-chose de notable excepté lorsqu'il se présentait en victime de la violence paternelle.

L'absence d'expression de Michael Jackson-aussi opaque que le fond de teint spectral dont il s'enduisait le visage à la truelle-forçait la presse à attribuer ses théories au décor vide que l'artiste lui présentait.

Cette technique a bien fonctionné, tant pour lui que pour son image. L'interview qui lui a attiré des problèmes fut celle où il tenta d'exprimer une opinion plus complexe que «we are the world», en confiant à Martin Bashir lors d'une émission en 2003 que dormir dans sa chambre avec les enfants des autres était «une belle chose». Après cette interview autodestructrice, l'approche «excentrique impénétrable» n'a plus fonctionné avec les journalistes.

Ce n'est que dans la mort que la bizarrerie de Michael Jackson a repris toute sa force, en envoyant les journalistes exhumer leurs vieux carnets et extraits d'interviews pour ressortir des banalités sur lui.

La morale de l'histoire est que quand la mort survient sans que l'on s'y attende, nous autres journalistes avons tendance à rabaisser nos exigences de qualité et à gaver nos lecteurs de mensonges pieux et de poncifs sur le cher disparu. Et les lecteurs adorent ça.

Jack Shafer

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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(Photo: Michael Jackson au Super Bowl de 1993/ Reuters-Gary Hershorn)

Jack Shafer
Jack Shafer (39 articles)
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