France

Mais que s'est-il donc passé avec Diane 35®?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 01.08.2013 à 14 h 34

C'est l'histoire d'un pays, la France, qui veut donner des leçons à l'Europe. Et qui échoue.

Des plaquettes de Diane 35 REUTERS/Regis Duvignau

Des plaquettes de Diane 35 REUTERS/Regis Duvignau

Hors du sérail, personne n’avait compris. C’était il y a six mois. Pourquoi cet acharnement soudain des autorités sanitaires françaises contre Diane® 35, médicament du groupe pharmaceutique allemand Bayer? Médicament très largement prescrit depuis un quart de siècle, médicament bien connu pour être «hybride», efficace à la fois contre les lésions de l’acné (indication officielle) et contraceptif  hormonal (indication officieuse). Médicament soudain rayé de la carte.

Puis, six mois plus tard, médicament de retour dans les pharmacies. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a déclaré jeudi 1er août sur RTL qu’il ne fallait nullement voir là un «camouflet» mais qu’elle se réjouissait que la sécurité soit ici «renforcée»: Diane® 35 ne pourra être utilisée que contre l’acné et uniquement lorsque les autres traitements auront échoué.

Retour sur une crise sans précédent. Une crise gérée de manière assez peu compréhensible et dont les leçons restent à tirer.   

L’affaire commence à la mi-janvier. Depuis un mois, l’Agence nationale du médicament (ANSM) et le ministère de la Santé tentent de gérer au mieux les inquiétudes nées de la mise en scène médiatique de plaintes déposées par des femmes estimant être victimes d’effets secondaires, cardiovasculaires, de certaines catégories de pilules contraceptives.

Une sous-affaire émerge alors dans cette crise sans précédent en France. C’est le dossier Diane® 35. Il s’ouvre avec un article du Figaro évoquant un document interne de l’ANSM. Daté du 25 janvier et «émanant de la direction de la surveillance», ce document évoque l’existence de quatre décès pouvant être imputés depuis 1987 à Diane® 35 ou à ses génériques. Le chiffre peut certes frapper l’opinion de même que l’âge des victimes (18 ans, 24 ans, 26 ans et 42 ans). Il n’a en revanche aucune valeur statistique pour les experts de la pharmacovigilance: quatre décès en un quart de siècle pour des dizaines de millions de prescriptions n’a aucune signification. A ce titre, l’aspirine devrait depuis longtemps avoir disparu.

De la suspension au retour de Diane 35

Réaction immédiate toutefois de l’ANSM qui annonce des mesures imminentes. L’Agence rappelle que Diane® 35 est en France autorisée à la commercialisation depuis juillet 1987 dans le «traitement de l'acné chez la femme». Elle ajoute que, compte tenu de sa composition, ce médicament comporte un effet contraceptif qui est mentionné sur sa notice d’utilisation.

«Diane® 35 est autorisée dans 135 pays et commercialisée dans 116 pays. Dans la majorité d’entre eux, ce médicament a l’indication "acné" ou "androgen dependent disease", mais, dans certains cas, l’indication  "contraception orale" est également associée (…) En 2012, on peut estimer qu’environ 315.000 femmes étaient en France traitées par Diane® 35 ou ses génériques (sur la base d’une consommation de 13 plaquettes par an).»

L’ANSM confirme aussi les «informations publiées dans la presse» et les relativise: des données établies pendant les 25 dernières années. Quatre décès imputables à une thrombose veineuse liée à Diane® 35. Auxquels il faut ajouter 113 autres cas de thromboses veineuses et 12 des thromboses artérielles.

Trois jours plus tard, Diane® 35 et ses génériques étaient «suspendus» du marché français. Marisol Touraine disait «prendre acte de la décision de l’ANSM».

«Cette décision a été prise pour garantir la sécurité des femmes, expliquait-elle dans un communiqué. Il convient de rappeler que ce médicament n’a pas été mis sur le marché français comme contraceptif, mais pour soigner l’acné, sachant qu’il existe des alternatives thérapeutiques.»

Il fut alors conseillé aux 300.000 femmes directement concernées de ne pas interrompre leur traitement mais de revoir au plus vite leur médecin pour envisager «le mode de contraception le plus adapté ou le traitement contre d’acné qui leur convient».

Le postulat était que la même spécialité ne pouvait en France, à la différence d’autres pays, raisonnablement être efficace à la fois comme anti-acnéique et comme contraceptif. Les justifications furent pour le moins alambiquées. Les médecins ne devaient plus prescrire ces spécialités et les pharmaciens ne plus les délivrer.

On expliquait que Diane® 35 et ses génériques avaient, tout bien pesé, un rapport bénéfice/risque défavorable dans le traitement de l’acné du fait du risque thromboembolique veineux et artériel auxquels ils exposent les femmes traitées.

Or ce risque n’était pas différent que celui des autres contraceptifs. Et pourquoi prendre conscience si tard de «l’usage important de ces médicaments en tant que contraceptifs»? Pourquoi, aussi, oublier de rappeler que l’un des succès commerciaux de Diane® 35 résultait du fait que le médicament anti-acné de référence (l’isotrétinoïne ou Roaccutane® des laboratoires Roche) ne pouvait être prescrit sans que le médecin se soit assuré que sa patiente soit sous contraceptif?

Les questions sans réponse

La décision de suspension amplifia l’émotion née de l’affaire des pilules. Le numéro vert mis en place recevait un millier d’appels par jour auxquels répondaient une cinquantaine d’opérateurs, formés et encadrés par trois sages-femmes et un médecin. Le désarroi était général. Sur les radios proposant à leurs auditeurs de prendre la parole, des médecins critiquaient vertement une décision prise sans qu’ils aient été de près ou de loin informés. Des femmes disaient leur pleine et entière satisfaction depuis deux décennies d’une contraception par Diane® 35. Et elles ne comprenaient pas l’importance donnée au fait que cette pilule soit aussi un médicament contre l’acné. A Slate, nous avons aussi été sensibles à l’affaire. En conférence de rédaction, on s’est interrogé:

«Partout on traite ce sujet sous l’angle “le problème c’est que c’est prescrit comme un contraceptif alors que ce n’est pas son utilisation normale”. Je ne comprends pas. Si le médoc est dangereux, il l’est autant pour des patientes qui l’utilisent comme traitement contre l’acné que celles qui en font un contraceptif, n’est-ce pas? Je suis aussi étonnée de manière générale par les cris de stupeur en apprenant qu’on prescrit des médicaments pour autre chose que leur but premier. Est-ce que c’est vraiment anormal de prescrire des médicaments pour un autre usage que l’usage premier?»

Ces questions furent transmises à la direction générale de l’ANSM. Sans réponse.

Trois mois plus tard, l’ANSM retirait les autorisations de mise sur le marché (AMM) accordées à Diane® 35 et à ses copies génériques. Leurs ventes s’étaient déjà effondrées.  

Mais l’affaire n’était pas finie pour autant. Pour des raisons réglementaires, un pays de l’Union européenne (et plus généralement sous la gouverne de l’Agence européenne du médicament) ne peut prendre une telle mesure de manière isolée. La France engagea donc une procédure d’arbitrage au niveau communautaire; arbitrage visant à retirer, suspendre ou modifier l’ensemble des AMM concernées en Europe.

Après quelques péripéties, la France a perdue la partie. La Commission européenne a, mardi 30 juillet, imposé à Paris de remettre sur le marché Diane® 35 et ses copies. Seul geste pour que le perdant ne perde pas aussi la face: imposer une meilleure information sur ses contre-indications. Bayer Santé, filiale française du groupe pharmaceutique allemand Bayer, se dit ravi et annonce la prochaine réintroduction sur le marché de sa spécialité qui devra dorénavant être prescrite et consommée conformément à son AMM.

Et maintenant?

En restera-t-on là? Deux solutions non exclusives sont envisageables: l’affrontement stérile ou la leçon pédagogique.

Dans la première hypothèse, les autorités sanitaires françaises décident de continuer le combat contre une firme dont elles estiment qu’elle a sciemment organisé, durant un quart de siècle le non respect des indications et son usage contraceptif auprès des prescripteurs. Dans ce cas, elles restreindront les prescriptions de Diane® 35 aux seuls dermatologues et les interdiront aux gynécologues et aux médecins généralistes.

Dans la seconde hypothèse, les mêmes autorités sanitaires décident de faire la pleine lumière sur ce dossier. Il reste notamment à comprendre pourquoi la puissance publique a pu laisser, durant deux décennies, un médicament très largement prescrit en dehors de ses indications officielles et pourquoi il aura fallu passer par une peu glorieuse procédure européenne pour revenir au respect de la réglementation. Il reste aussi à comprendre pourquoi le fabricant Bayer n’a pas jugé nécessaire de demander une extension des indications pour son anti-acnéique dont il savait pertinemment que son utilisation était détournée.    

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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