Monde

L'autre Chypre va bien, merci les Turcs

Elisa Perrigueur, mis à jour le 11.08.2013 à 15 h 00

La crise? Les banques désertées? Tout cela s'est arrêté à la «ligne verte» qui divise l'île en deux depuis 1974.

Les drapeaux chyprio-turc et turc en 2009 à Dipkarpaz. REUTERS/Murad Sezer

Les drapeaux chyprio-turc et turc en 2009 à Dipkarpaz. REUTERS/Murad Sezer

NICOSIE (Chypre)

Le long de l’artère commerciale Ledra à Nicosie, une agence au logo bordeaux, Laïki Bank, a été désertée à la hâte. Condamnée par la crise bancaire qui a touché l’île mi-mars. Quelques mètres plus loin, les employés de l’enseigne turque AK Bank, eux, gardent  leurs emplois... et le sourire.

La crise économique chypriote est restée bloquée derrière les hauteurs de «la ligne verte», ce mur de pierre qui divise l’île en deux depuis 1974.

Carte de Chypre / Source Wikimedia

Dans cette agence de la RTCN, la zone illégalement occupée par la Turquie, pas le début d’une moindre panique. Si, à Chypre, on s’inquiète des retraits massifs des 70 milliards d’euros de dépôts, les 4 milliards d’euros détenus dans les caisses du Nord restent pour l’heure «en sécurité», vante Ersin Tatar, le «ministre» des Finances de la RTCN. Les troubles économiques de la zone euro n’affectent pas «notre santé économique très satisfaisante, fanfaronne le conservateur chyprio-turc, ces quatre dernières années, nous avons cumulé 15% de croissance malgré la crise ambiante».

En 2012, les 3.400 km2 de terres occupées ont connu une embellie notable de 4% (contre –5,7% en 2009). Un développement relatif, mais presque insolent au vu de la récession chypriote qui pourrait frôler 12,4% d’ici 2014. Ersin Tatar nargue:

«Le sud est reconnu et donc a toujours eu plus de chance que nous pour grandir économiquement!»

Ce système reste néanmoins très fragile, car il reste entièrement subordonné à la Turquie. Pour compenser l’isolement diplomatique et économique qu’il impose à Chypre du Nord, le «Tigre de l’Anatolie» entretient les quelque 250.000 habitants (officiels) de la zone occupée. «Nous avons un modèle de pensée et de développement fondé sur la Turquie», résume Ersin Tatar.

De la fenêtre de son bureau, l’homme voit flotter un drapeau turc aux côtés d’un chyprio-turc. Un duo symbolique que l’on retrouve partout sur les hauteurs arides du nord. En fond sonore, la Bayrak Radyo Televizyon 1, chaîne nationale chyprio-turque, diffuse un discours du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan.

Aqueduc et gaz sous-marin

Selon un rapport de la Chambre du commerce du nord chypriote, entre 1974 et 2011, le «protecteur» turc aurait octroyé 3 milliards de dollars d’aide au Nord, dont 1,3 pour la défense et 1,6 pour les projets d’infrastructures. Concernant les crédits, toujours sur la même période, le pays aurait accordé 3,2 milliards de dollars. Enfin, en 2012, les importations turques atteignent 2 milliards de dollars en RTCN.

«Tous les trois ans environ, depuis l’arrivée du Premier ministre turc (en 2002), la Turquie fait des plans d’économie pour notre pays. Elle prête en échange de réformes», détaille Dogukan Muezzinler économiste chyprio-turc. La dernière cure d’austérité, appliquée en 2010, a par ailleurs suscité le mécontentement du peuple, en raison des restrictions budgétaires.

«C’est un peu notre troïka à nous. Si demain la Turquie ne donne rien, les fonctionnaires ne sont plus payés et il n’y a plus de chantiers...»

Tout est sous perfusion turque: administration, constructions de mosquées, complexes hôteliers, routes... Nilgün Arisan Eralp, membre de la Fondation de recherche sur la politique économique de Turquie (TEPAV) défend:

«Après tout, Chypre est une île très proche de la Turquie, et comme d’autres pays, tels la Grèce ou la Grande-Bretagne (qui garde sur l’île une base militaire), la Turquie y a des intérêts stratégiques

L’expert ajoute:

«Tant que l’isolement international de Chypre-Nord durera, le territoire sera dépendant de la Turquie.»

Ankara, insatiable, parie désormais sur d’ambitieux projets pour la RTCN. En 2014, un aqueduc sous-marin, d’un coût de 348 millions d'euros supporté par la Turquie, importera 75 m3 d’eau par an aux terres asséchées du nord, pour y développer l’agriculture. Le voisin turc mise aussi sur l’éducation. Après être passé dans l’une des 200 écoles du nord, les jeunes peuvent intégrer l’une des huit universités. Elles forment aujourd’hui 56.000 étudiants, majoritairement Turcs.

Ersin Tatar, le «ministre» des Finances, le clame:

«Nous sommes très reconnaissants envers l’aide et le savoir-faire que nous apporte Ankara.»

Une opinion que ne partagent toutefois pas l’ensemble des 100.000 Chypriotes-turcs restants. Beaucoup d’entre eux ont immigré, favorisant une majorité turque –près de 60% de la population du Nord désormais– encouragée par Recep Tayyip Erdogan qui prône une politique de forte natalité. Tayfun Tuccar, commerçant chyprio-turc d’une agence de change à Nicosie, analyse, sceptique:

«La Turquie garde une main sur nous, déjà parce qu’elle veut conserver une influence dans la région pour des raisons historiques, car l’île a fait partie de l’empire ottoman pendant des siècles. Mais surtout, il y a également des raisons économiques, comme le gaz.»

En 2011, un immense gisement a en effet été découvert dans les eaux territoriales chypriotes, au sud de l’île. Ces 13 blocs gaziers (en voie d’exploration ou en exploration à l’heure actuelle) pourraient rapporter jusqu’à 600 milliards d’euros à la petite île, d’ici plusieurs années. La Turquie, qui ne reconnaît pas la République de Chypre, revendique également une partie du gisement –dont la première parcelle a été baptisée Aphrodite– pour la RTCN. Opposée à tout forage dans la Zone économique exclusive (ZEE), Ankara a menacé de boycott les groupes pétroliers (actuellement Kogas, ENI, Total et Noble Energy) qui viendraient en aide à Chypre ainsi que de mobiliser ses navires de guerre en cas d’opération.

Touristes turcs et séjours casinos

Dans le centre de Nicosie occupée, des touristes flânent devant les nombreux étals du Bandabuliya, ce vieux bazar où se vendent bruyamment les loukoums ou les vêtements bon marché. A deux pas, d’autres étrangers ôtent leurs chaussures pour pénétrer la cathédrale Sainte Sophie, aujourd’hui convertie en mosquée Selimiye.

Le nord de l’île d’Aphrodite s’est transformé ces dernières années en lieu de villégiature pour un grand nombre de touristes turcs. En 2011, ils étaient près d’un million à profiter des belles côtes du nord, suivis des Britanniques 31%, des Allemands 16% puis des Iraniens, Néerlandais, Russes... Tous débarquent généralement à l’aéroport Ercan, non reconnu, qui possède une dizaine de lignes uniquement vers la Turquie.

Le tourisme est l’un des «secteurs clés, se réjouit Ersin Tatar, il a progressé de 30% ces trois dernières années». Selon le politique le «climat, l’architecture et les hôtels attirent».

Mais ce sont surtout les 31 casinos de l’île qui séduisent les nouveaux arrivants. «95% des touristes ne viennent que pour le jeu, indique l’économiste Dogukan Muezzinler, le Nord préfère investir dans cette économie que dans le développement des plages ou de la nature.»

Non autorisés ces dernières années dans le sud, les enseignes clignotantes séduisaient aussi les touristes de Chypre. Rien qu’au dernier semestre 2012, ils ont été 424.000 à franchir la «ligne verte» du sud au nord. Au point que la République de Chypre, longtemps réfractaire à l’«économie casino», va désormais miser sur celle-ci pour renflouer ses caisses.

Elisa Perrigueur

Elisa Perrigueur
Elisa Perrigueur (4 articles)
Journaliste
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