France

Cholet, je t'aime, Cholet, je t'adore (même avec Bourdouleix)

Olivier Faye, mis à jour le 31.07.2013 à 10 h 15

La récente sortie de Gilles Bourdouleix sur les gens du voyage a braqué les regards sur la ville de Cholet, pas forcément pour le meilleur. Elle a bien mérité une déclaration d’amour de la part de l’un de ses enfants.

Festival Les Z'Allumés à Cholet, en 2008. © Office du tourisme / Etienne LIZAMBARD

Festival Les Z'Allumés à Cholet, en 2008. © Office du tourisme / Etienne LIZAMBARD

Toi aussi, tu as grandi à Lons-le-Saunier, Saint-Dizier, Alençon ou Romorantin, une ville dont le nom évoque quelque chose à chaque Français mais que la plupart d’entre eux – Catherine Laborde exceptée – seraient bien incapables de situer sur une carte? Jusqu’à ces derniers jours, nous partagions ce même privilège, puisque j’ai passé la majeure partie de mon existence à Cholet, autre ville moyenne quelconque, placée par les uns près de Strasbourg (je ne m’en suis toujours pas remis), par les autres dans la Somme (écrin naturel du pays pour toute ville grise et anonyme).

Manque de chance, Cholet, c’est dans l’Ouest, plus précisément dans le département du Maine-et-Loire, quelques kilomètres au nord de la Vendée et à la confluence de Nantes, Angers et La Roche-sur-Yon (tiens, encore une ville indistincte). Les autochtones sont appelés les Choletais, peuplade de 55.000 habitants – autant qu’à l’époque des Trente Glorieuses, mais on imagine que ce ne sont pas tous les mêmes – affichant un taux de chômage pompidolien dans la plus parfaite indifférence, ce qui n’est pas pour leur déplaire.

Mais cet anonymat, c’était avant. Avant que Gilles Bourdouleix, «notre» député-maire – pour les politiques, le pronom possessif s’utilise à partir de deux mandats consécutifs – n’estime qu’Hitler n’avait pas peut-être pas mené aussi loin qu’il le fallait son travail d’extermination des gens du voyage. Avant que «Gilou», comme il est parfois surnommé, ne contribue à déplacer à Cholet la polémique hebdomadaire que se créent les Français pour expurger leur mauvaise humeur.

Quand les caméras de TF1 et France 2 se déplacent pour rapporter de belles images pour le 20H, c’est qu’on tient le bon bout, même s’il faut reconnaître qu’il ne se passe pas grand-chose l’été.

(à 17 min 28)

Dorénavant, à défaut de bien se situer sur une carte, Cholet s’est trouvé une nouvelle référence dans l’imaginaire des Français: la-ville-du-maire-avec-les-gens-du-voyage-et-Hitler-qui-n’en-a-pas-tué-assez. Twitter, volcan qui entre en éruption à la moindre évocation d’un poil de moustache du Troisième Reich, ne s’y est pas trompé, plaçant la polémique à de nombreuses reprises parmi les plus discutées.

Etrange sensation que de voir ses twittos favoris réserver leurs bons mots à un sujet aussi intime que celui-là. Car oui, Cholet, Bourdouleix, cela relève de l’intime tant la ville et son maire ont toujours navigué en-dessous des radars de l’actualité. La ville est depuis retourné à son anonymat. Le jour où la justice se prononcera sur le cas du député-maire, de plus rares entrefilets seront publiés sur le mode du «souvenez-vous l’été dernier».

Mais aujourd’hui, c’est comme si on dérobait quelque chose qui nous avait toujours appartenu. Parce que «nous», les régionaux de l’étape, nous savons —mieux que quiconque— que ce qui se passe là-bas n’est pas ce qui est écrit ici ou là, et que nous seuls sommes autorisés à les clouer au pilori.

A ceux qui vont réveiller dans sa retraite l’ancien maire Maurice Ligot, secrétaire d’Etat sous Raymond Barre, pour lui demander de flinguer son successeur honni, les critiques affleurent sur les lèvres, on brûle de leur dire: «Tu lui parles, très bien, mais sais-tu qu’il existe à Cholet une sorte de terril de détritus, censé commémorer les guerres de Vendée, que l’on appelle mont Ligot?» A ceux qui se demandent si Bourdouleix ne pourrait pas rejoindre les rangs du FN, on s’entend remercier notre ancien chef à la rédaction locale d’Ouest France: «On est dans l’Ouest. Les scores du FN y sont relativement faibles.»

Comme ne l’ignore pas l’arrière-arrière-petit-fils d’André Siegfried, le Nord-Vendée granitique vote à droite et écoute son curé, mais se laisse peu aller aux extrêmes. Dans l’ensemble du quart Nord-Ouest, les chrétiens-démocrates et leurs cousins libéraux-européens ont longtemps dominé, avant de progressivement laisser la place à la gauche tout en apportant à François Bayrou son écot de voix.

La situation du Maine-et-Loire est elle plus contrastée, puisque le département vote plus à droite que le reste de la région, mais aussi –fait inquiétant– plus à l’extrême droite: Marine Le Pen a doublé en 2012 le score obtenu son père cinq ans plus tôt, et, avec près de 14% des voix au premier tour, a même amélioré de deux points celui de 2002. Cela reste inférieur, néanmoins, à la moyenne nationale.

Cholet, de son côté, conserve une certaine étanchéité face au Front national (10% en 2012, 5% en 2007, 10% en 2002). La clientèle électorale potentielle du FN est pourtant présente puisque les Mauges – la région de Cholet – sont connues pour leur caractère industrieux. Présente depuis le XIIe siècle, la confection textile a longtemps dominé, sur le fameux modèle des usines à la campagne. On trouve encore aujourd’hui dans le centre ville de Cholet quelques boutiques de tissus, mais bien moins nombreuses que par le passé.

Progressivement, l’activité a périclité face à la concurrence internationale, laissant Michelin ou Jeanneau (les bateaux) devenir les plus gros pourvoyeurs d’emplois de la ville. Le « faible » chômage, entre 6 et 8 % selon les années, peut expliquer en partie le peu d’attrait pour le FN. Qui s’inscrit en intérim l’été trouve presque toujours une place à l’usine (assertion de moins en moins vraie cependant).

Le modèle politique se trouve plutôt de l’autre côté de la frontière départementale en la personne de Philippe de Villiers. Ce ne sont pas tant ses hallebardes en mousse lancées contre les châteaux-forts de Bruxelles qui ont inspiré les Choletais, mais plutôt le dynamisme économique de la Vendée, fondé sur un tissu de PME.

Les rapports entre Gilles Bourdouleix et l’ancien président du MPF ont d’ailleurs longtemps été emprunts d’une certaine forme de respect, mais aussi de jalousie envers la capacité du Vendéen à capter la lumière. Tout le monde n’a pas la chance de créer des succès tels que le Vendée Globe ou le Puy du Fou (soit dit en passant, le meilleur parc d’attraction en France, que chaque jeune Choletais visite au moins une fois par an rien que pour le plaisir d’y croiser un de ses profs, figurant bénévole, déguisé en bossu ou en paysan de l’Ancien Régime).

«Gilou» ne s’y est pas trompé. En conflit à de nombreuses reprises avec le conseil général du Maine-et-Loire, il a régulièrement promis un rattachement de Cholet au département voisin. Cela ne serait à vrai dire que reprendre le juste cours de l’histoire, puisque la ville a été la capitale de la région avant que Napoléon ne décide de la punir pour son rôle dans les guerres de Vendée.

Il créa de toutes pièces une nouvelle préfecture, La Roche-sur-Yon, en même temps qu’il dessina sa carte des départements. N’importe quel visiteur du musée d’art et d’histoire de Cholet sait ça, notamment après avoir arpenté la salle à la gloire des généraux vendéens: Cathelineau, La Rochejacquelin, Charette, Bonchamps… Ne rien y voir de séditieux vis-à-vis de la République, c’est juste du folklore.

Je soupçonne d’ailleurs Roselyne Bachelot, notre voisine ancienne élue d’Angers, d’avoir pris sa carte de fidélité au musée, après l’avoir entendu déclarer sur France Info que la sortie de Bourdouleix n’avait rien à voir avec les valeurs locales:

«Cholet ce n’est pas n’importe quelle ville. C’est la capitale de la Vendée militaire, c’est vraiment le cœur battant de ce Maine-et-Loire qui est bâti sur des valeurs humanistes. Là, il y a une perte de conscience.»

Berceau des humanismes, elle y va fort. Pour en avoir parlé avec ma mère (c’est dire comme cette enquête journalistique s’est aventurée sur les terrains les plus hostiles), de nombreux Choletais approuveraient plutôt l’attitude de Bourdouleix vis-à-vis des gens du voyage, ou à tout le moins craignent-ils que cette affaire ne signe la fin de sa carrière. Il leur a construit un théâtre, une piscine, une patinoire, ça serait tout de même vache de l’écarter à la première gaffe venue (bon, d’accord, ce n’est pas la première sortie borderline), se disent-ils.

Lui-même laisse planer le doute sur ses intentions, se représenter ou non, l’homme providentiel, le recours, etc., c’est très gaullien tout ça. Mais il a aussi bien noté que lors des dernières législatives, il a été battu sur la ville pour la première fois par son adversaire socialiste. Le vent du boulet…

Au rang de ses contempteurs se trouvent certains supporters de Cholet Basket (qui ne se sont sans doute pas remis de la perte du nom «Pitch Cholet Basket» au tournant des années 2000 après le retrait du sponsoring des Brioches Pasquier). Bourdouleix a la réputation de faire peu de cas de ce sport, et il s’acquitte de manière aléatoire de sa corvée de match le samedi soir.

Cette salle en tôle appelée la Meilleraie, construite en un été suite à la montée du club en première division il y a vingt-cinq ans, ne fait sans doute pas très envie. La région est connue pour son amour du basket –sport de petites villes qu’on ne sait pas où situer sur la carte– mais le Choletais pourrait tout aussi bien supporter un club de volley ou de hockey sur gazon: tant que le verre de rosé à la buvette reste à un euro, et celui de coteau du Layon à 1,50 euro, le moral est bon.

Et puis qu’importe les critiques, vous en connaissez beaucoup, vous, des maires qui chantent My Way au Nouvel An?

Il n’est pas certain qu’ils puissent en dire autant à Lons-le-Saunier.

Olivier Faye

NB: Petit conseil aux touristes de passage, la buvette de la salle de basket représente le meilleur endroit où débuter une soirée avant de se rendre dans un des bars du centre-ville.

Olivier Faye
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