Monde

JMJ 2013: le pape François souffle de Rio à Rome

Henri Tincq, mis à jour le 29.07.2013 à 18 h 20

Au Brésil, le nouveau pape décoiffe un auditoire de 3 millions de fidèles. Il appelle les jeunes à «faire du bruit», à «mettre la pagaille», à lutter contre «l’égoïsme et la corruption». Il dénonce la tentation bureaucratique qui règne dans son Eglise.

Plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, le 27 juillet 2013. REUTERS/Ricardo Moraes

Plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, le 27 juillet 2013. REUTERS/Ricardo Moraes

Les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Rio furent un lointain écho de ces grandes parades médiatiques auxquelles le pape Jean Paul II, acteur charismatique qui en fut le fondateur, avait habitué le monde et attaché son nom. Autour du pape François, on a retrouvé, sur la célèbre plage de Copacabana, la même affluence monstre (2 à 3 millions), la même liesse, la même ferveur survoltée, cocktail géant de fête, de musique et de recueillement, moment unique pour la jeunesse catholique du monde –175 pays étaient représentés dont une écrasante majorité américaine du Nord et du Sud– de se ressourcer, de prier, d’afficher une foi décomplexée et un désir de communion universelle.

A la différence d’un Benoît XVI, plus timide et réservé, le pape François fend les foules, sourit, étreint, caresse, embrasse et se laisse embrasser. C’est la marque spontanée, populaire, joviale, humble du «pasteur» latino-américain. A Rio, il visite un centre pour toxicomanes, une favela pacifiée par la police, une prison et de jeunes détenus. La succession de ces rencontres imprime à ce premier voyage une forte tonalité sociale. Son nom de «François», inspiré de François d’Assise, n’est pas dû au hasard.

C’est au milieu des jeunes qu’il est le plus à l’aise. Il sait que la jeunesse est le maillon faible de son Eglise, y compris au Brésil où les groupes évangéliques et pentecôtistes, en pleine expansion, recrutent le mieux dans les couches de jeunes défavorisés. Sa mission s’adresse donc d’abord à ceux qui ont quitté l’Eglise ou n’y sont jamais entrés. Les jeunes catholiques ne sont pas abreuvés, comme sous Jean Paul II, de rappels à la discipline et à la norme morale.

Au cours de la longue veillée de samedi avec les jeunes, le pape argentin n’a pas eu un seul mot sur les sujets disputés de morale familiale et sexuelle: la contraception, les relations avant le mariage, l’avortement, la relation homosexuelle.

C’est seulement dans l’avion de retour à Rome, devant les journalistes, qu’il a mis en garde ceux qui jugent les homosexuels et s’est défendu de juger les gays qui se disent catholiques. «Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?», a-t-il demandé, estimant que le problème était «d'en faire un lobby»: «Les lobbies ne sont pas bons.» Interrogé aussi sur l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe et sur l'avortement, le pape s’est contenté de répondre avec un certain agacement:

«Vous savez parfaitement la position de l'Eglise.»

«Jésus, c'est meilleur que la Coupe du monde»

A Rio, il a appelé les jeunes à une «foi révolutionnaire». Les jeunes doivent être les «acteurs du changement», dit-il. Ils doivent «faire du bruit», au besoin «mettre la pagaille». Ils ont raison d’être méfiants vis-à-vis des «institutions politiques» dans lesquelles ils découvrent «égoïsme et corruption». Le pape François dénonce les idoles modernes et cite l’argent, le pouvoir, le succès mondain, le plaisir, la drogue. «Ne soyez pas des chrétiens à temps partiel, des chrétiens ankylosés», lance t-il à son public. Ce que Jésus offre, «c’est meilleur que la Coupe du monde!», s’amuse ce fan de foot argentin.

La mission des jeunes est «sans frontières, sans limites»:

«N’ayez pas peur d’aller et de porter le Christ en tout milieu, jusqu’aux périphéries de l’existence, à celui qui semble loin, indifférent

Le pape décoiffe. Il dépeint une vision fraternelle de la société, un effacement des «cloisons» entre générations, entre gouvernants et gouvernés, entre riches et pauvres. Il ne craint pas de s’immiscer dans la crise sociale qui secoue le Brésil depuis des semaines:

«Entre l’indifférence égoïste et la protestation violente, il y a toujours une option possible, celle du dialogue.»

Ou encore:

«Il n’y aura ni harmonie, ni bonheur pour une société qui met en marge et abandonne à la périphérie une partie d’elle-même.»

L’Eglise n’est-elle pas d’abord un outil de «réconciliation»? Ses messages à la jeunesse s’enracinent dans la vision originale du catholicisme qu’a aussi développée Jorge Mario Bergoglio à Rio. Jamais un pape des temps modernes n’avait décrié à ce point la tentation bureaucratique qui règne au sein de son Eglise, jusque dans son mode de gouvernement. Son diagnostic est impitoyable.

S’interrogeant sur la fuite des fidèles vers les goupes évangéliques et pentecôtistes, il s’est livré à une rare autocritique:

«L’Eglise catholique est apparue trop faible, trop éloignée des besoins, trop pauvre pour répondre aux inquiétudes, trop froide dans ses contacts, trop auto-référentielle, trop prisonnière de ses langages rigides.»

Incapable de répondre aux questions nouvelles de la post-modernité, l’Eglise apparaît comme une «survivance du passé».

Haro sur les structures caduques de l'Eglise

Sa tâche est pourtant de «sortir de la nuit» les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Et pour cela, il faut mettre tout le monde à l’œuvre, à commencer par les jeunes et les femmes:

«En perdant les femmes, l’Eglise risque la stérilité

C’est une indication nouvelle de la volonté du pape jésuite, qui ravit les progressistes, de tourner les pages, de surmonter les crispations, de faire grandir la collégialité (sortir du centralisme du Vatican) et la solidarité. Pour que les fidèles reviennent au bercail, «il faut une Eglise qui sache réchauffer le cœur».

Les Journées mondiales de la jeunesse, une formule qui semblait menacée, sont confirmées. Le pape François leur a donné un nouvel élan et les prochaines JMJ auront lieu à Cracovie en Pologne dans trois ans. Mais, au cours de son premier voyage hors d’Italie, le pape a spectaculairement réaffirmé la priorité de son pontificat, sur laquelle il a été élu et qui ne manque pas de susciter déjà des résistances conservatrices: la réforme de l’Eglise.

A Rio, il a eu cette formule qui résonne à elle seule comme un programme de gouvernement:

«L’Eglise doit se libérer de toutes les structures caduques qui ne favorisent pas la transmission de la foi

On attend qu’il les définisse bientôt et mette en place les moyens de parvenir à ses fins.

Henri Tincq

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Journaliste
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