Sports

Dans le grand bain de la photo de natation

Yannick Cochennec, mis à jour le 01.08.2013 à 6 h 41

Les images vues d'en dessous sont devenues incontournables en 20 ans de compétition.

Le Brésilien Cesar Cielo lors des séries du 100m nage libre aux JO de Londres en 2012. REUTERS/Michael Dalder

Le Brésilien Cesar Cielo lors des séries du 100m nage libre aux JO de Londres en 2012. REUTERS/Michael Dalder

C’est une photo qui a fait le tour du monde et nourri bien des fantasmes à l’époque. Prise le 16 août 2008 aux Jeux olympiques de Pékin, lors de la finale du 100m papillon, elle «immortalisait» l’instant où l’Américain Michael Phelps et le Serbe Milorad Cavic touchaient le mur d’arrivée dans un élan presque identique.

A l’arrivée de la course, Phelps, qui espérait alors conquérir huit médailles d’or en Chine et supplanter Mark Spitz et ses sept titres olympiques de Munich en 1972 (ce qu’il fera), fut déclaré vainqueur pour un centième de seconde, mais pendant longtemps, et peut-être est-ce encore le cas, quelques-uns (souvent Serbes) furent persuadés que Cavic avait triomphé dans la mesure où le cliché maintenait cette ambiguïté.

L’auteur de cette photo s’appelle Heinz Kluetmeier et a travaillé principalement pour l’hebdomadaire sportif américain, Sports Illustrated. Considéré comme l’un des meilleurs de sa profession, il fut aussi, comme un symbole, le photographe qui lança la «mode» des photos sous-marines lors des grands championnats de natation. En effet, avant lui, personne n’avait installé d’appareil au fond d’une piscine jusqu’en 1992, lors des Jeux olympiques de Barcelone, où il innova en la matière.

La finale du 200m papillon remportée par l’Australien Mel Stewart en Catalogne il y a 21 ans fut «la première plaque» significative du genre prise depuis le fond d’une piscine internationale. Comme il l’a raconté à un site spécialisé, Kluetmeier faillit bien ne jamais pouvoir faire cette photo car un agent de police fut au bord de l’envoyer au poste en ayant pensé qu’il avait placé une bombe par trois mètres de profondeur.

A l’époque, il s’agissait déjà d’un appareil de prise de photos à distance, mais nous étions encore dans le monde de l’argentique. «Le numérique n’est apparu qu’en 1996, précise Franck Seguin, chef du département photos au quotidien L’Equipe et spécialiste lui-même de la prise de vue sous-marine. Et le numérique sous l’eau est devenue une réalité à partir de 2000.»

Si depuis 1992, la technologie a évidemment fait d’immenses progrès, les rites des photographes sont, eux, restés à peu près les mêmes. Comme Kluetmeier dans les eaux espagnoles il y a 21 ans, les photographes plongent au fond du bassin avant le début des courses et renfilent leurs combinaisons le soir pour aller inspecter leurs boîtiers et les batteries de leur matériel de prise de vue de plus en plus sophistiqué.

L’exercice dure à peu près une demi-heure avec des réglages toujours complexes sachant que pour un photographe dûment accrédité, quelques papiers officiels sont requis pour avoir le droit de sauter dans la piscine. «Un brevet de plongée certifié par la fédération de votre pays, le Brevet Elémentaire (BE) pour la France, est suffisant, précise Franck Seguin. Un bloc ou bouteille et un gilet stabilisateurs sont aussi nécessaires

Lors de championnats du monde comme ceux qui se déroulent actuellement à Barcelone (mais dans une piscine différente de celle ayant accueilli les Jeux de 1992), une petite dizaine d’emplacements sont généralement réservés aux «pêcheurs» de photos sous-marines. Les grandes agences, comme l’AFP ou Getty, sont évidemment prioritaires dans ce type de manifestations internationales ainsi que les grands titres de la presse sportive comme Sports Illustrated et L’Equipe qui, lors de ces Mondiaux de Barcelone, délègue Richard Martin pour la «baignade».

Mais les moyens sont différents en fonction de la taille du media. A L’Equipe «un canon EOS 1DX, objectif 16/35 ou 24/70 placé dans un caisson étanche, lui-même vissé sur une plaque ou un trépied d’une valeur globale de 15.000 euros », est utilisé par Franck Seguin. A l’AFP, un prototype d’une valeur de 45.000 euros a été développé avec Nikon et la société Extrem’ Vision comme l’explique François-Xavier Marit, photographe de l’agence française. «Les quatre valises que je transporte avec mes deux caissons pèsent 200kg, précise-t-il. Aujourd’hui, notre matériel est complètement robotisé et piloté par joystick avec un retours d’image sur ordinateur. Il est alimenté en énergie par des câbles et permet le rapatriement des images au fur et à mesure des prises de vue

A L’Equipe, pour le moment, les prises de vue sont faites en «aveugle» depuis le bord du bassin alors qu’à l’AFP il y a un retour d’image depuis les championnats du monde de natation de Montréal en 2006 qui permet de voir ce qui est photographié sachant que le matériel peut être activé manuellement ou par ordinateur de manière automatique.

En 2008, lorsqu’il avait saisi le finish entre Michael Phelps et Milorad Cavic, Heinz Kluetmeier bénéficiait, lui, de l’aide d’un assistant, privilège dévolu aux très riches organisations médiatiques. «A l’AFP, nous avons commencé l’“underwater” en numérique pour les Jeux d’Athènes en 2004, se rappelle François-Xavier Marit. Et nous avons été les premiers à mettre en place le rapatriement des photos depuis le fond de la piscine ainsi qu’à faire fonctionner un système robotisé avec contrôle du cadrage du zoom et des réglages d’exposition et de mise au point.»

Les photos sous-marines sont très prisées et ont reçu de très nombreuses récompenses internationales. La photo de l’arrivée Phelps-Cavic a été ainsi donnée au Hall of Fame de la natation où elle est exposée comme un chef-d’œuvre. François-Xavier Marit reçut, lui, une mention pour un cliché de natation synchronisée, discipline très propice à ce genre de travail car l’action principale se déroule, en quelque sorte, sous la surface de l’eau. «La composition et la qualité de la lumière et l’émotion qui se dégagent de l’image sont certainement les critères essentiels d’une bonne photo sous-marine, estime François-Xavier Marit. Les bulles et les mouvements de l’eau créent un décor parfois surréaliste. Ce qui est plaisant dans la photo sous l’eau en compétition de natation, c’est d’avoir une vision qui est cachée au spectateur

Yannick Cochennec

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