Life

Au secours, je suis accro à Candy Crush

June Thomas, mis à jour le 05.08.2013 à 11 h 15

Candy Crush ne m'apprend rien et me vole mon temps et mon argent. Mais je ne peux pas m'arrêter d'y jouer.

Capture d'écran de Candy Crush, via King.com

Capture d'écran de Candy Crush, via King.com

Ces dix derniers jours, j'ai dépensé 21$ [15€], vidé à plusieurs reprises la batterie de mon téléphone et rendu un article en retard pour la première fois depuis des années –tout ça pour jouer à un jeu pour lequel je n'ai absolument aucune aptitude.

J'ai tapoté sur Candy Crush Saga dans le métro (comme la moitié de New York), devant la télévision et, oui, aux toilettes, pendant des heures et des heures et pourtant, malgré tous ces efforts et cette dévotion, me voilà coincée au niveau 38.

Le jeu compte plus de 350 niveaux. Ma collègue Rachael Larimore, mère de trois enfants et personne la plus sensée que je connaisse, est arrivée au niveau 125. Je suis dix fois plus irresponsable que Rachael, mais trois fois moins bonne qu'elle à un jeu débile pour téléphone portable. Ce n'est pas juste. Tout simplement pas juste.

Je ne suis pas seule à être accro. Chaque mois sur Facebook, environ 45 millions de personnes jouent à Candy Crush, ce qui en fait le jeu le plus populaire du site. C'est le jeu pour mobile le plus téléchargé, que ce soit sur les appareils Android ou Apple, et l'application qui réalise le plus gros chiffre d'affaires. Selon Think Gaming, Candy Crush enverrait environ 633.000$ par jour –plus de 230 millions de dollars par an–  dans les poches de King, son créateur britannique.

Aussi simple que démoniaque

Candy Crush est aussi simple qu'il est démoniaque. Devant une grille remplie de «bonbons» colorés, les joueurs doivent déplacer les pièces pour en aligner trois du même type; ensuite, les bonbons volent en éclat et ceux du dessus prennent leur place. C'est comme si Bejeweled rencontrait Tetris, c'est le speedball des casse-têtes.

Il y a quelques complications à base de fruits, de noix et de gélatine. (Après quelques tours faciles, les bonbons commencent à se bloquer dans ce truc). Mais c'est à peu près tout ce qu'il y a à savoir. Sur ces centaines de niveaux, les défis s'alternent –obtenir un certain score, avoir un nombre de déplacements limités– mais le but du jeu reste le même: aligner trois bonbons de la même couleur, cliquer, et continuer jusqu'à en pleurer de désespoir. C'est cette simplicité qui le rend si addictif.  

Candy Crush est un exemple particulièrement retors de logiciel «freemium». Il n'y a pas à payer pour télécharger l'application ou commencer à jouer, mais dès que vos dons d'assemblage commencent à titiller votre fierté, et que vous ressentez le frisson de la réussite, votre courbe de progression flanche.

La fourberie du freemium

Vous découvrez que votre quête du bonbon explosé ne tient qu'à cinq vies, et que si vous les utilisez avant de terminer un niveau, vous êtes exclu du jeu pendant 30 minutes avant de pouvoir réessayer. Attendez 30 minutes, perdez cette vie , et vous devrez encore attendre une demi-heure. Principalement, je joue sur mon téléphone et ma tablette, et si vous avez la chance d'avoir deux appareils, vous pouvez retarder l'inévitable en alternant.

Ou vous pouvez cracher 99 cents [0,89€] pour acheter davantage de vie et continuer à jouer. C'est ça, voilà, tant que vous êtes en veine.

Ou peut-être qu'après ce qui vous semblera la 5.000ème tentative infructueuse pour libérer ces foutues friandises de leur foutue gélatine, vous arriverez à court de déplacements alors qu'il ne vous restait plus qu'un unique bonbon au citron enrobé dans sa gelée ou son lubrifiant, ou qu'importe la véritable matière de ce maudit machin.

Pour simplement 99 cents [0,89€], vous pouvez acheter 5 vies supplémentaires –j'aimerais ne l'avoir jamais su– et après 10 mouvements supplémentaires, le prix passe à 1,99 [1,79€]. Et parfois, ce n'est même pas encore suffisant pour nettoyer toute cette fichue tambouille. (Certains jeux freemium augmentent la difficulté du jeu en cours de route pour les joueurs qui semblent prêts à payer, ce qui fait que je ne suis peut-être pas si nulle que ça, je suis juste punie pour mes tendances dispendieuses. King affirme que 70% de ses joueurs finissent ses jeux sans lui donner le moindre centime).

Sur mobile, l'autonomie de Candy Crush est revigorante. Il n'y à rien à gagner, sinon la satisfaction de croire vos dons en translation de cerise supérieurs aux autres Pierre, Paul et Jacques –ou, plus probablement, vu que les casual games attirent surtout un public féminin, aux autres Pierrette, Paulette et Jacqueline– qui en bavent encore avec le niveau 34.

Honte sucrée

Sur Facebook, par contre, on rentre dans la compétition, tout en faisant une pub éhontée au jeu. Si vous avez réussi à épargner votre timeline des innombrables annonces de vos prouesses en Candy Crush, en avançant dans le jeu, impossible de ne pas voir où en sont vos amis. J'imagine que c'est à visée d'encouragement –«Allez, June, tu es  presque aussi douée que Jemina, continue à jouer et un jour tu dépasseras Jodi!». Mais chez moi, ça s'est transformé en honte et sentiment de culpabilité.

Après la fin d'un premier niveau, j'ai reçu ce message: «Félicitations, tu as battu Joan!» Sur sa photo de profil, Joan brandissait une pancarte qui appelait à la paix dans le monde. Et c'est un peu comme si j'avais été Mars en personne et que j'avais arraché ce carton des mains de Joan, avant de le réduire en miettes et de la voir sangloter d'effroi. Mais ce qu'il y a de plus intrusif, c'est qu'à certaines étapes –à partir du niveau 20– vous ne pouvez plus progresser sans demander l'aide de vos amis (ou en payant avec des crédits Facebook). Le niveau 20 a donc marqué la fin de ma campagne Candy Crush sur Facebook.

Des calories vides

La vérité, c'est que mon intérêt pour ce jeu commence déjà à fléchir. Il y a quelques jours de cela, le ridicule de ces bonbons m'a sauté aux yeux. Mais bon sang, qui voudrait mettre une de ces boules bleues fluo dans sa bouche? (Officiellement, ce sont des sucettes. Ce qui à mon humble avis, ne change rien du tout). Ensuite, c'est son britannisme qui a commencé à me courir, avec son étrange tête porteuse de monocle qui me félicitait dès que je terminais un niveau. Que je sache, les Pères Fondateurs n'ont pas jeté des dragibus et des malabars dans le Port de Boston pour nous permettre, 240 ans plus tard, d'enrichir à millions un King anglais avec nos achats d'applications!

Mais le plus gros problème, c'est que je suis nulle en reconnaissance de formes. A l'époque où tout le monde était accro à Angry Birds, vous aviez au moins des vidéos YouTube pour apprendre les meilleures astuces pour tuer les cochons. La stratégie pour conquérir Candy Crush ne va pas plus loin que «fais des lignes longues et ne te laisse pas distraire». Il n'y a rien à apprendre. Comme les vrais bonbons, le jeu ne vous offre que des calories vides, sans aucun bénéfice nutritionnel. Aujourd'hui, je me sens avec Candy Crush comme un enfant avec le chocolat au lendemain d'Halloween: jamais, plus jamais j'y touche! Enfin, pas avant un ou deux jours.

June Thomas

Traduit par Peggy Sastre

June Thomas
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