Pourquoi l’Europe a-t-elle mis trente ans à classer le Hezbollah comme terroriste?

Et pourquoi a-t-elle changé d'avis au bout de trente ans?

Hassan Nasrallah, en septembre 2012 à Beyrouth. REUTERS/Sharif Karim/Files

- Hassan Nasrallah, en septembre 2012 à Beyrouth. REUTERS/Sharif Karim/Files -

Pendant près de trente années, mon ami Bobby Varga n’a eu de cesse de se demander comment il était possible de considérer le Hezbollah autrement que comme une bande de terroristes.

En septembre 1983, Bobby pilotait un avion sanitaire C-130 au sein de l’US Air Force. Quand des camions chargés d’explosifs ont fait sauter un bâtiment qui abritait des Marines américains et un autre (le Drakkar) qui abritait des parachutistes français à Beyrouth, au Liban (en tuant 241 et 58, respectivement), l’US Air Force a envoyé Varga pour qu'il transporte quantité de soldats blessés ou amputés dans des hôpitaux militaires à travers toute l’Europe.

«C’était horrible, me disait-il. Parfois, tu commençais à discuter avec un type au début du vol, et puis il arrêtait de te parler et... tu avais compris: un autre venait de partir.»

Depuis 1983, les Etats-Unis ont considéré l’attaque contre ces immeubles –ainsi que l’attaque contre l’Ambassade américaine à Beyrouth qui tua 60 personnes– comme l’œuvre du Hezbollah. Depuis ces deux attaques, les Etats-Unis ont dénoncé le Hezbollah comme responsable de dizaines d’attentats meurtriers, dont l’assassinat du directeur de l’Université américaine de Beyrouth, Malcolm Kerr en 1984; le détournement d’un avion de la TWA et l’assassinat d’un US Navy SEAL qui se trouvait à bord; l’attentat à la bombe contre une caserne de l’US Air Force à Dhahran, en Arabie saoudite, qui tua dix-neuf personnes, et contre le centre culturel juif de Buenos Aires, en Argentine, qui tua 114 personnes au début des années 1990.

Voilà pourquoi le Hezbollah s’est retrouvé dans le peloton de tête de la liste du Département d’Etat américain des organisations terroristes quand elle a été établie.

Pourtant l’Europe ne considérait pas alors le Hezbollah comme une organisation terroriste –du moins pas officiellement. Tout cela a changé le 22 juillet 2013, quand l’Union européenne a placé l’aile militaire du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Il s’est pourtant écoulé presque trente ans entre l’attentat contre les militaires américains et français. Comment se fait-il que le Hezbollah se soit trouvé aussi longtemps en dehors de la liste noire des organisations terroristes?

La réponse tient en partie au processus complexe qui est celui de la politique de l’Union européenne; en partie également au désir de l’Union européenne de rester un élément de médiation entre les diverses entités politiques du Proche-Orient et les représentants américains et israéliens; et pour partie de la crainte pour la sécurité des casques bleus autrichiens, français, irlandais ou issus d’autres pays d’Europe, déployés dans le cadre d’opération de maintien de la paix entre le Liban et Israël pour éviter le déclenchement d’une nouvelle guerre.

Pourquoi changer d’avis, maintenant?

Pour être juste, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont depuis longtemps fait campagne pour que le Hezbollah soit reconnu comme une organisation terroriste. Ce qui a sans doute pousser bon nombre de sceptiques européens a  les rejoindre a été l’attentat à la bombe dans l’aéroport de la ville balnéaire de Bourgas, en Bulgarie, il y a un an de cela. Les enquêteurs de l’Union européenne ont finalement remonté jusqu’au Hezbollah et ont peut-être permis d’ouvrir les yeux de certains sur la véritable nature de ce groupe.

Mais le rôle proéminent que joue actuellement le Hezbollah dans son soutien au régime de Bachar el-Assad en Syrie a également changé la donne en Europe. Ce sont d’ailleurs les espoirs entretenus par l’Europe de pouvoir jouer les médiateurs au sein de ce conflit qui expliquent que l’Europe a fait le choix de ne montrer du doigt que «l’aile militaire» du Hezbollah, une distinction qui, selon les analystes, est une pure vue de l’esprit. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ne fait quant à lui pas cette distinction.

Mais il faut se souvenir que la diplomatie est le domaine de l’ambiguïté et les histoires ne manquent pas, même concernant l’attitude des Etats-Unis, à l’égard de ces listes l’organisations terroristes ou d’Etats-voyous. A titre d’exemple, en 2001, les Talibans n’étaient pas désignées comme une organisation terroriste étrangère et ne se trouvaient pas davantage sur la liste séparée des soutiens étatiques aux terroristes –l’objectif premier des Américains était de faire en sorte que le soutien à la lutte contre la drogue continue d’arriver depuis les Etats-Unis dans ce pays où le pavot fleurit. Et pourtant, les Talibans abritaient Oussama ben Laden qui, déjà à cette époque, était considéré comme impliqué dans l’attaque contre l’USS Cole et des ambassades américaines en Afrique de l’Est.

L’attentat de Bourgas a été bien moins meurtrier, et la décision de l’Union européenne de ne s’attaquer qu’à l’aile militaire du Hezbollah libanais lui donne encore une petite marge de manœuvre. Mais pour ceux qui, comme mon ami Varga, ont pu assister aux premières loges aux conséquences des actions du Hezbollah, c’est encore trop.

Michael Moran

Traduit par Antoine Bourguilleau

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L'AUTEUR
Michael Moran est directeur et rédacteur en chef de Renaissance Insights, au sein de la banque d'investissement Renaissance Capital. Il est également auteur du livre The Reckoning: Debt, Democracy, and the Future of American Power. Ses articles
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Publié le 04/08/2013
Mis à jour le 04/08/2013 à 9h25
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