Culture

Van Gogh, premier artiste Instagram

Laura Guien, mis à jour le 29.07.2013 à 16 h 05

Le rêve d’un «grand atelier» que poursuivait Van Gogh était un moyen de faire circuler les idées, les peintres et les images dans une logique de réseaux. Un peu comme Instagram, la qualité en plus et les burgers en moins…

Tournesols passés à un filtre style Instagram REUTERS/Leonhard Foeger

Tournesols passés à un filtre style Instagram REUTERS/Leonhard Foeger

MARSEILLE

Le «grand atelier du Midi», exposition blockbuster de l'été dans la capitale de la culture, a choisi d'explorer le thème de la fascination du Sud au travers des grands noms de la peinture entre 1880 et 1960. Depuis l'arrivée de Van Gogh à Arles en 1888, et qui le premier, rêve d'un «grand atelier» d'artistes, le Sud devient la terre d'élection de peintres en quête de nouvelles expérimentations.

Si le fantasme d'une communauté d'artistes soudée ne prendra finalement pas forme tel que le souhaitait le génie hollandais (dont on célèbre le 29 juillet les 123 ans de la mort), de multiples peintres majeurs, incités par les amitiés artistiques, vont se déployer sur le territoire du Midi, d'Arles à Marseille, Cannes et Nice... Monet, Cézanne, Bonnard, Matisse, Picasso, etc, les artistes, qui voient dans le Sud un véritable laboratoire pour l'élaboration de la modernité en peinture, vont diffuser leurs toiles depuis le littoral vers Paris, créant un véritable réseau d'images influençant leurs contemporains et les générations d'artistes suivants.

Une façon de fonctionner en réseau, via des lettres, des expositions artistiques, des visites d'ateliers qui prend à contre-pied le cliché du peintre torturé travaillant dans la solitude de son atelier humide. Sans le savoir, ces artistes du Midi n'auraient-ils pas été les précurseurs des sites de partage d'images? Van Gogh, avec son rêve de «grand atelier», aurait-t-il inventé Instagram?

L'art du réseau

Mettre en parallèle un virtuose de la couleur qui a révolutionné la création picturale au XXe siècle avec un réseau social croulant sous les photos de burgers et de pieds peut paraître irrévérencieux, voire totalement hors de propos.

Pourtant, l'art de Van Gogh et les mouvements qui lui ont succédé partagent des points communs avec Instagram et ses utilisateurs. Tout d'abord, de par l'importance que ces phénomènes picturaux accordent au «réseau». Durant la période pendant laquelle Van Gogh est créativement actif, le monde de l'art subit une mutation très importante sous l'influence du mouvement impressionniste. Deux ans avant que le peintre hollandais ne rêve de fonder sa communauté d'artistes à Arles, les impressionnistes achèvent leur cycle d'expositions publiques à Paris, instaurant les codes d'une nouvelle expression picturale en réaction au modèle académique.

Avec l'impressionnisme, l'art sort des circuits «officiels», les Beaux-Arts cessent d'être des lieux d'apprentissage obligatoires au profit d'ateliers privés, les cafés deviennent les nouveaux espaces de débats et une sociabilité nouvelle se crée entre les peintres. «Avant l'impressionnisme, cela fonctionne différemment, les peintres sont organisés en confrérie, en corporation. A partir de ce moment-là, c'est plus un réseau d'amitié et un réseau marchand», explique Marie-Paule Vial, commissaire de l'exposition marseillaise et directrice du Musée de l'Orangerie à Paris.

Privés des circuits de vente officiels et des commandes bourgeoises, les impressionnistes trouvent refuge chez les marchands d'art pour vendre leurs créations. Pour arriver jusque-là, le réseau est déterminant. Les peintres organisent des expositions «sauvages», échangent des toiles –c'est ce que fera Van Gogh avec Gauguin– et commentent leur travail et ceux des autres via des correspondances.

Un système de diffusion des idées et des images qui passe essentiellement par les proches, les amis, ou fonctionne, dans le cas des marchands d'art, au coup de cœur. Des codes étrangement similaires à ceux présents sur des sites de partage d'images. Pour Olivier Beuvelet, docteur en Esthétique et Sciences de l’art de l’Université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle:

«L'art de la fin du XIXe et du début du XXe est un art communautaire constitué d'individus reliés, les bohèmes artistiques. Les cercles et écoles se dessinent, la notion de groupe ou de communauté se développe et l'on retrouve en effet aujourd'hui ce modèle dans le discours des artistes en photographie mobile. Mais il s'agit là d'artistes qui utilisent Instagram et non de tous les usagers.»

Van Gogh, roi du like

Parmi les contemporains de l'impressionnisme, Van Gogh plus que d'autres peintres, a vu sa création portée par cette idée de réseau et de soutien des proches. Car Van Gogh, contrairement à d'autres grandes figures de l'époque comme Monet ou Renoir, n'a pas de galériste. En revanche, il entretient des amitiés avec de nombreux artistes avec qui il a tissé des liens lors de son passage à Paris: Émile Bernard, Toulouse-Lautrec, Paul Signac, Camille Pissarro... Même Paul Gauguin, avec qui il part à Arles et qu'il tentera d'agresser avec un rasoir avant l'épisode fameux de la mutilation de l'oreille, conservera jusqu'après sa mort une solide admiration pour le peintre hollandais.

Mais c'est surtout son frère Théo qui du vivant de Van Gogh va s'acharner à faire connaître son travail. Théo, alors gérant d'une succursale de la galerie Boussod et Valadon du boulevard Montmartre, ne manque pas de montrer les œuvres ainsi que les lettres de son frère à tous les acheteurs potentiels.

A la mort de l'artiste, des amis comme Signac et Pissarro se joignent à l'initiative familiale pour diffuser le travail de Van Gogh. «Tout de suite après sa mort, Théo a organisé une petite exposition avec des artistes amis. Un an après sa disparition, une rétrospective Van Gogh et Seurat était présentée au sein de l'exposition des indépendants, lieu de l'avant-garde picturale», détaille Nienke Bakker, conservatrice des Expositions au Van Gogh Museum d'Amsterdam.

Les œuvres de Van Gogh seront ainsi relayées de salons en expositions pour influencer les artistes de la génération suivante. Si le rôle des amis et de la famille a donc été primordial pour la propagation de l’œuvre, il a aussi fortement épaulé le processus créatif de l’artiste, en témoigne l'importante correspondance entre Vincent van Gogh et son frère, correspondance dans laquelle il engage Théo à montrer ses toiles à d'autres artistes, notamment Pissarro.

Un besoin de rester en lien, et une obsession à montrer sa production que l'on retrouve dans les utilisateurs d'Instagram. «Le fait de garder le contact, est essentiel dans les pratiques d'Instagram, l'image avant de montrer un objet, montre surtout qu'il y a quelque chose à montrer de sa présence. C'est le jeu image-like qui manifeste ce rapport. Le like est un regard approbateur et bienveillant qui est la rétribution narcissique, sans connotation, venant de la communauté. Tout comme peuvent l'être les commentaires aimables des amis peintres d'un peintre… ou photographes d'un photographe», analyse Olivier Beuvelet.

Grande liberté picturale

Mais ce qui lie aussi les époques de Van Gogh et de ses successeurs à celle qui a vu naître Instagram, c'est aussi l'apparition d'une très grande liberté picturale, amorcée pour les uns par la création de la photographie et pour les autres par l'apparition d'Internet. Influencés par l'invention de la photo en 1839, le mouvement impressionniste et ceux qui l'ont connu, comme Van Gogh, libèrent l'image de ses codes de représentation, créant ainsi un espace de liberté dans l'art comparable pour certains spécialistes à l'apparition d'internet et de la création sur le web.

«Entre Paris, Vienne, Berlin, à ce moment-là c'est incroyable ce que l'histoire s'accélère. A cause de l'apparition de la photographie, les peintres savent que la représentation du monde, avec ses principaux paramètres, la perspective, le modelé et le clair obscur, ne valent plus», rapporte Gérard Denizeau, historien de l'Art spécialisé sur les correspondances entre les Arts et auteur de Van Gogh, maître de la couleur.

Même écho chez Marie-Paule Vial:

«Il y a peu d'époques où l'on ait vu un tel développement, un tel mouvement, de tels bouleversements, avec une telle rapidité. Cela va à une grande vitesse qui donne un peu le vertige.»

Un rapport à l'expérimentation, dans une abondance d'images qui renvoie à Internet et ces débauches de photos en tout genre et clichés Instagram.

A la différence près que l'atelier est physique dans un cas et virtuel dans l'autre: «Van Gogh crée dans le cadre physique de l'atelier, même s'il va peindre en plein air, tandis qu'internet est devenu cet immense atelier, infini, sans limites, au sein duquel les gens créent, grâce à lui», rappelle Gérard Denizeau. Mais le monde physique n'emprisonne en rien les peintres. A la suite de Van Gogh et de Gauguin, la création connaît une liberté rarement égalée. Gauguin écrira à ce sujet à son ami Maurice Denis: 

«J'ai voulu avoir le droit de tout oser. Aujourd’hui, vous les peintres, pouvez tout oser et qui plus est, personne ne s'en étonne.»

«Instagram est une forme d'industrialisation de l'impressionnisme»

Mais plus encore que la liberté picturale, c'est le rapport à l'image qui place Van Gogh comme le créateur de «l'approche Instagram». En effet, selon Gérard Denizeau, la conséquence directe de cette libération du pictural par les impressionnistes a marqué un tournant dans notre rapport à l'image.

«C'est le moment où l'innovation remplace le savoir-faire. On adhère beaucoup plus à un artiste pour la part de nouveauté et d'innovation que pour ce qu'il sait faire par rapport à la tradition.»

De plus, les peintures de Van Gogh et les photos des utilisateurs d'Instagram partagent également une fausse spontanéité qui trouve son expression dans un cadrage soigné ou très subjectif. La pléthore de clichés Instagram de gens photographiés au vol dans un saut représente une métaphore parfaite de ces images censées refléter un moment faussement saisi sur l'instant.

Le documentaire du photographe américain Paul Tellefsen, «Instagram is», apologie de la pensée Instagram décliné dans une esthétique de pub Microsoft, en est rempli. Dans la mer, dans la rue, au dessus d'une rivière, sur le toit d'un immeuble... le documentaire donne l'impression que la communauté Instagram ne se compose essentiellement que de gens qui sautent et/ou photographient des gens en train de sauter.

.

Une spontanéité de façade que l'on retrouve également dans la peinture du maître hollandais, décrypte Nienke Bakker:

«Contrairement à l'idée d'un Van Gogh très créateur et très impulsif, il y a quand même dans ses toiles une technique ultra étudiée et très voulue. Il n' a pu arriver à ce style qu'en travaillant très très dur, car il n'était pas naturellement doué comme Picasso par exemple.»

 Olivier Beuvelet prévient toutefois contre des rapprochements trop hâtifs:

«Il faut tout de même se méfier des analogies, l'impressionnisme visait à sauver le pictural de l'industrialisation de la représentation mimétique, Instagram est une forme d'industrialisation de l'impressionnisme au sein de laquelle certains artistes d'un nouveau genre essaient de faire vivre un "artisanat du style".»

Ainsi, si Van Gogh peut dans une certaine mesure prétendre à la paternité d'Instagram, pas sûr que les 130 millions d'utilisateurs, dont une grande partie inonde le site de clichés de cupcakes, soient pour autant tous ses enfants légitimes.

Laura Guien

Laura Guien
Laura Guien (30 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte