Monde

Le retour de l’humour à l’iranienne

Bahar Makooi , mis à jour le 08.08.2013 à 9 h 20

Le flux d'histoires drôles s'était tari quand Ahmadinejad était au pouvoir. L'élection du modéré Rohani a rouvert le robinet à blagues. Au moins jusqu'à sa prise de fonctions, le 4 août.

Deux Iraniennes dans Téhéran, 2012. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Deux Iraniennes dans Téhéran, 2012. REUTERS/Morteza Nikoubazl

La blague du moment à Téhéran n'est pas sans ironie et elle fait preuve d'un certain pragmatisme politique: «Si vous avez rêvé un jour de mourir au sommet du bonheur. Alors c'est le moment de vous suicider!» Sous-entendu: Jusqu'à la prise de fonction du nouveau président iranien dimanche 4 août, on peut encore espérer qu'il respectera ses promesses. Rien n'est garanti après cette date. D'ici là, une brèche est ouverte et les Iraniens semblent en profiter pour s'enivrer. Révélateur de l'espoir ambiant, depuis l'élection de Rouhani, le baromètre de l'humour iranien est au plus haut.

Les blagues anonymes circulent de bouches à oreilles, par SMS, par mail, sans qu'on sache qui en est l'auteur. Faire des blagues ne signifie pas basculer dans la résistance active, mais témoigne au moins d'un esprit critique et d’un refus d’adhésion à la pensée dominante. «Celui qui rit et qui se moque de la situation, la réduit à quelque chose d'enfantin. Cela le maintient dans un sentiment de supériorité», explique Nader Barzin, sociologue et psychanalyste franco-iranien.

L'humour est une arme de survie psychologique dans des conditions difficiles, dit-il:

«Il procure un plaisir et diminue l'énergie interne qui pourrait être dépensée sur des sentiments négatifs. Pour celui qui en fait preuve, l'humour peut diminuer la charge émotionnelle d'une situation. C'est quelque chose de libérateur.»

Ainsi, la nuit précédant l'annonce des résultats qui se faisaient attendre, on a pu lire sur Twitter:

«Je vais me coucher maintenant, réveillez-moi si Rouhani gagne [candidat modéré], laissez-moi dormir si c'est Ghalibaf [candidat conservateur] et si c'est Jalili, allumez le gaz [candidat ultraconservateur]»

Les électeurs iraniens savent tourner en dérision leur propre angoisse!

Rouhani super-héros

Autre jeu à la mode sur Facebook pour survivre aux tourments du quotidien: lister les maux de la société et décliner les remerciements à Hassan Rouhani sous la forme d'ex-voto. Un groupe intitulé «Rouhani nous te remercions» rassemble ces blagues. Il est régulièrement alimenté depuis l'élection présidentielle et chacun y va de sa requête:

«Rouhani, nous te remercions! Ce matin, un officier des forces de police est descendu de son hélicoptère en rappel pour réparer mon antenne parabolique [interdites en Iran] sur le toit.»

«Rouhani nous te remercions! Depuis que tu as été élu les moustiques me demandent mon autorisation avant de me piquer.»

«Ce matin, je suis allé mettre de l'essence. A la station, le pompiste me prend 4.900 rials et me rend de l’argent. Je lève les mains au ciel, ému je crie ton nom “Rouhaniiiii!”. Le type se retourne et me réponds “Tais-toi donc abruti! Tu viens de mettre du Diesel!”»

A chaque échéance, des blagues fleurissent qui détournent les petites phrases et caricaturent les candidats. Ce fut le cas pendant la campagne électorale de 2009, durant laquelle une liberté d'expression surprenante a engendré la multiplication de plaisanteries visant tout particulièrement le candidat Mahmoud Ahmadinejad. Dans les rues des beaux quartiers de Téhéran, de temps à autre, des jeunes soulevaient un paquet de chips de la marque Cheetos dont l'égérie est un singe, le désignant comme le candidat Ahmadinejad.

Pour dénoncer ses mensonges politiques sur les chiffres de l'inflation, ses adversaires disaient qu'il ne savait pas compter. Chez lui, «2 x 2 font 10»! On pouvait aussi entendre: «Une semaine, deux semaines que Mahmoud ne s'est pas lavé!», slogan mettant en doute l'hygiène et les bonnes manières du président. Les blagues portaient sur son look, son manque d'éducation, il y était présenté comme un «fils de paysans», un illettré.

Cet humour est avant tout celui d'une élite, explique Houshang Chehabi, professeur de relations internationales à l'université de Boston, spécialiste du Moyen-Orient et du chiisme:

«En Iran, depuis la Révolution islamique, les intellectuels se sentent opprimés. L'humour politique iranien reflète souvent ce dédain de certaines classes supérieures envers les gouvernants issus des classes populaires. Ils font référence à leur manque de sophistication, d'urbanité...  Et de l'autre côté, les dirigeants souffrent aussi d'un complexe d'infériorité. Et alors qu'ils fustigent l'éducation occidentale, on a vu des ministres sous la présidence de Ahmadinejad s'inventer de faux diplômes dans des universités étrangères pour faire bon genre. En privé, certains fréquenteraient des membres de la vieille élite, cherchant au final à se faire respecter.»

Durant les semaines qui ont précédé l'élection de 2009, les supporters de Moussavi ont ainsi vidé leurs plaisanteries à la barbe des bassijis, sans la moindre réaction de la part de ces miliciens, soutiens de Mahmoud Ahmadinejad à l'époque. Une image en contraste avec la répression féroce, opérée par les mêmes bassijis à peine quelques jours plus tard à l'égard des manifestants s'opposant à la réélection supposée frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad.

Ce qui amène à se demander si le robinet de l'humour n'avait pas été sciemment laissé ouvert. Les autorités n’ont-elles pas intérêt parfois à laisser place à cette critique inoffensive? Les histoires drôles peuvent contribuer à rendre le pouvoir familier.

Rire après des années noires

Dans les années qui ont suivi, les Iraniens n'ont plus beaucoup ri. Ou beaucoup moins. Les manifestations de 2009 et leur répression dans le sang n'y sont pas pour rien. La mort de Neda Agha-Soltan, jeune manifestante iranienne tuée par balles le 20 juin 2009 a marqué les esprits. Puis la disparition de Sohrab Arabi, 19 ans, après une manifestation. Le corps du jeune homme a été restitué à sa famille après un mois d'intense recherche de ses proches.

Une atmosphère lourde a pris la place de l'espoir suscité par les élections. Nader Barzin, le sociologue et psychanalyste franco-iranien a noté ce changement dans les comportements:

«L'usage du recours aux plaisanteries n'est plus le même depuis 2009. Il faut une certaine distance vis-à-vis de l'actualité pour en rire. Or quand on est sous le choc, on ne peut pas prendre de distance.»

Le poids des difficultés économiques sur le quotidien des Iraniens a fini d'achever un moral déjà en berne. Le durcissement des sanctions internationales ayant eu de lourdes conséquences dans le pays avec une inflation à 30% et un taux de chômage dépassant les 25% pour les jeunes. Dans ce contexte, les blagues se sont fait beaucoup plus rares.

Pleurer sur terre, rire au paradis

Heureusement, dès que l'occasion s'est présentée de nouveau, l'humour a repris le dessus. «On ne peut pas pleurer tout le temps», dit Houshang Chehabi. Surtout qu’en Iran, rire, c'est culturel. Les blagues sont issues d'une vieille tradition de la poésie humoristique, le «Tanz». Au quotidien, le langage est émaillé de jeux de mots. Les Iraniens aiment en user, héritage des poèmes persans du XIVe siècle que beaucoup connaissent par cœur.

Comme les vers de Hafez dans lesquels les jeux de mots permettaient de faire passer des messages plus subversifs et parfois très sensuels. D'ailleurs en Iran, le clergé chiite n'est pas étranger à ce genre d'humour, remarque Houshang Chehabi:

«Le clergé a un humour très fin et très sophistiqué. Quand quatre ou cinq mollahs se réunissent, il n'est pas rare que l'un d'entre eux fasse des blagues en utilisant des jeux de mots en jonglant avec le persan et l'arabe, un peu comme la poésie “macaronique” en France.»

Dans ce pays où la morale religieuse pose de nombreux interdits, les blagues permettent aussi d'évacuer la pression imposée par la société. «Il y a 180 jours de commémoration des martyrs dans le calendrier chiite iranien, la souffrance et la mort occupe beaucoup le temps», explique Christian Bromberger, professeur d'anthropologie à l'université d'Aix-Marseille et ancien directeur de l'Ifri à Téhéran.

Les quelques comédies diffusées à la télévision iranienne sont prises d'assaut, la plupart des séries et des films étant très sombres, avec un univers dominé par les thématiques chiites de la mort, du sang, du martyr. Les huit années de guerre contre l'Irak (1980-1988) ont imposé le deuil comme un sujet banal, voire valorisé. Il s'expose partout: à la maison à travers le petit écran, et dans les rues à travers des fresques murales géantes qu'on peut voir sur les façades des immeubles en mémoire des très jeunes martyrs, morts au combat.

Encore aujourd'hui dans les rues, de petits autels appelés hejleh sont dressés lorsqu'un jeune fils meurt subitement. Ils représentent la chambre nuptiale, celle que le jeune défunt ne connaîtra jamais dans ce bas monde. En apercevant le hejleh, les passants pourront immédiatement se rendre compte de la tragédie qui a frappé la famille, ils sont ainsi invités à compatir et partager leur deuil.

Le bi-khial state of mind

Face à cette pesanteur, une partie de la jeunesse iranienne est devenue adepte du «bi-khial state of mind». «Bi-khial» signifie «sans pression», que l'on peut aussi traduire par «Ne prends pas la vie au sérieux, tout va s'arranger inch Allah!». C'est un peu l'équivalent du «Whatever» américain. L'état d'esprit «bikhial» est une réaction viscérale chez certains jeunes qui rejettent le modèle de société dans lequel ils vivent, une manière de diminuer l'inquiétude sur une situation sur laquelle on n'a pas de prise.

Le concept est repris dans de nombreuses chansons de pop iraniennes aux accents de fêtes occidentales. Il suffit de taper «bikhial» sur YouTube pour s'en rendre compte. Produites par la diaspora iranienne à Los Angeles ou en Allemagne, ces morceaux sont surtout écoutés en Iran par Internet et par les chaînes interdites du satellite.

Le phénomène est répandu, à tel point que même le quotidien ultra conservateur Kheyhan –très proche du Guide suprême Ali Khamenei– s'y est intéressé, appelant à lutter contre le «bikhiali». Dans une lecture religieuse, un journaliste de Kheyhan a tenté de comprendre l'attitude des jeunes, y voyant parfois des aspects plutôt positifs et arrangeants: «ne pas se laisser atteindre par les problèmes matériels de la vie», «savoir accepter la volonté de Dieu», «éviter les conflits», «pardonner son prochain»... Effectivement, être «bikhial» c'est aussi se protéger en se retirant de la vie politique. Faire l'autruche et attendre que ça passe. C'est ainsi que le jeune Arash, étudiant, écrit sur son blog:

«Il faut être bikhial, rester insensible pour se sentir libre, libre et sans douleur. Ma seule préoccupation est de savoir si mes chaussures iront avec mon pantalon. C'est mieux comme cela.»

Je me demande si le jeune Arash est sorti fêter la victoire du nouveau président le soir du 14 juin 2013... Peut-être sent-il qu'il a désormais une emprise sur ce qui déroule sous ses yeux? Si ce n’est pas le cas, l'état d'esprit «bikhial» a encore de beaux jours devant lui.

Bahar Makooi

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