France

Quand Le Pen n'avait «rien contre l'Oeuvre» française

Dominique Albertini et David Doucet, mis à jour le 26.07.2013 à 15 h 51

Dans leur livre , «Histoire du Front national», Dominique Albertini et David Doucet explorent notamment les rapports de l'Oeuvre française et des Jeunesses nationales, récemment dissoutes, avec le parti de Jean-Marie Le Pen. Nous publions des bonnes feuilles en exclusivité.

Jean-Marie Le Pen, en meeting à Bordeaux, le 18 novembre 2007. REUTERS/Regis Duvignau

Jean-Marie Le Pen, en meeting à Bordeaux, le 18 novembre 2007. REUTERS/Regis Duvignau

Le 24 juillet, Manuel Valls a annoncé qu’après Troisième voie, deux autres groupuscules d’extrême droite étaient dissous: l’Oeuvre française et les Jeunesses nationalistes. Pour le ministre de l’Intérieur, il s’agit d’affirmer «qu’il n’y a pas de place dans notre pays pour la haine, la xénophobie, l’antisémitisme ou des actes antimusulmans».

L’Oeuvre française, aujourd'hui dirigée par  Yvan Benedetti, ancien membre du FN, avait été fondée en 1968 par Pierre Sidos. Les Jeunesses nationalistes était sa «branche jeunes». Elle s’est retrouvée dans l’actualité notamment quand une photo montrant son président, Alexandre Gabriac, alors cadre du FN, en train de faire le salut nazi a été diffusée, en 2011.

Quels étaient les rapports de l’Oeuvre française avec le Front national? David Doucet, journaliste aux Inrocks, et Dominique Albertini, journaliste à Libération, reviennent sur ces relations dans leur livre Histoire du Front national, qui paraîtra le 19 septembre chez Tallandier. Où l'on apprend notamment que Jean-Marie Le Pen n'a pas toujours été contre la présence de l'Oeuvre française au sein du Front national ou encore que le FN connaissait la double appartenance d'Yvan Benedetti au Front national et à l'Oeuvre française.

Voici un extrait, en exclusivité pour Slate. Le découpage suivant est de Slate. Nous avons également coupé quelques passages du livre par soucis de fluidité.

1. [...] Pierre Sidos, né en 1927, est un parrain méconnu du nationalisme français. [...] Ayant juré de venger son père fusillé à la Libération, Sidos est à l’origine de plusieurs mouvements nationalistes violents: Jeune Nation, fondé en 1949 et dissous en 1958; Occident, actif de 1964 à 1968; et L’Œuvre française, créé dans la foulée, un mouvement marginal, mais élitiste. Ses ennemis sont le juif et le bolchevik, son symbole est la croix celtique, et son uniforme d’apparat un ensemble veste bleue, chemise blanche, cravate rouge. Surnommée «Eglise de la Sidologie» par ses détracteurs, considérée comme le dernier carré des pétainistes par ses fidèles, l’organisation cultive une discipline et une constance rares dans l’extrême droite française. Elle ne se présente pas aux élections, préférant le terrain de l’activisme. [...]

Appliquant l’esprit léniniste au combat nationaliste, L’Œuvre produit des cadres de qualité, beaucoup plus structurés politiquement que le responsable frontiste moyen. Ses membres ont une obligation totale et permanente de dévouement à la structure, qui prime leurs vies sociales et professionnelles.

Un profil de «soldat politique» qu’incarne fort bien, par exemple, Yvan Benedetti, quadragénaire au visage sévère. Cet opticien de formation passé par les parachutistes est alors le dauphin de Sidos. Il est aussi le patron de L’Œuvre en Rhône-Alpes, la région de Bruno Gollnisch.

En 2004, on s’en souvient, une polémique se déclenche autour des propos de ce dernier sur la Seconde Guerre mondiale. C’est alors qu’il se voit entrepris par Yvan Benedetti. «Gollnisch me propose de rentrer à l’intérieur du FN», affirme celui-ci, qui prend sa carte en 2006, suivi par une trentaine de membres de L’Œuvre.

«Par militantisme, nous obtenons le ralliement de militants nourris à la mamelle du FN, qui constatent les méthodes des nationalistes et se rallient à nous. Le Front était un vivier pour repérer les éléments les plus valables.»

En véritables lambertistes de l’extrême droite, les soldats politiques de L’Œuvre infiltrent l’appareil local du FN. Alors directeur de cabinet de Marine Le Pen, Bruno Bilde, confirme aujourd’hui «un entrisme extrêmement fort de L’Œuvre: en l’espace de deux ans, on estime que le nombre de militants à double appartenance est passé à 400 ou 500».

Et L’Œuvre envisage bientôt de plus ambitieux desseins:

«Il était évident que la page Jean-Marie Le Pen allait être tournée et qu’une succession allait s’ouvrir, poursuit Benedetti. Nous avons donc choisi de rompre notre isolement et d’apporter notre savoir-faire à l’intérieur du FN en participant à la campagne interne du Front.»

En faveur de Gollnisch, évidemment: à L’Œuvre, on n’a que faire de la dédiabolisation, et on assume sans chichis un antisémitisme virulent et un idéal de type fasciste. Aux yeux de Sidos, Hitler est «le Napoléon allemand» et Mussolini «le dernier des Césars». La Shoah? «[Un] mythe qui fait que l’on ne peut plus parler d’Israël calmement.»

Lorsqu’il annonce sa candidature à la succession de Jean-Marie Le Pen, mi-2008 et dans la foulée de sa concurrente, Bruno Gollnisch sait donc qu’il peut compter sur ce groupe numériquement restreint, mais efficace et déterminé. Officiellement, sa campagne est dirigée par Bruno Subtil, président du groupe FN au conseil régional de Champagne-Ardenne. En pratique, elle est pilotée par Yvan Benedetti.

«Il ne m’a pas nommé ouvertement, car je suis trop sulfureux, mais c’était bien moi, confie celui-ci. Pour le lancement de campagne, par exemple, je voulais un symbole fort: j’ai donc choisi Saint-Denis, berceau de la France d’Ancien Régime, aujourd’hui territoire occupé [par les immigrés, NDLA]. C’est sur mon conseil que Gollnisch a comparé la situation à celle du Kosovo.»

Selon Pierre Sidos lui-même, «sans les militants de L’Œuvre française, Bruno Gollnisch aurait été bien en peine de mener sa campagne. Nous pilotions ses publications et toute l’organisation logistique, ses réunions et ses déplacements». L’intéressé, lui, relativise:

«Sidos est un homme respectable, et Yvan Benedetti était extrêmement actif, mais on ne peut pas dire que ma campagne a été faite par L’Œuvre. Il y avait au moins 400 cadres qui me soutenaient.»

Le camp d’en face, pourtant, ne se prive pas d’exploiter les liens entre Gollnisch, les nationalistes radicaux, et les anciens frontistes qui le soutiennent de loin, comme Carl Lang. Ainsi Marine Le Pen le pose-t-elle en champion des «groupuscules radicaux, caricaturaux et anachroniques», redoutant que cette stratégie ne fasse retomber le Front «dans le tunnel sans fin de la diabolisation».

Jean-Marie Le Pen n’est pas en reste.

«Sidos a été le pavé de l’ours pour Bruno Gollnisch, estime-t-il aujourd’hui. Vous connaissez la fable? L’homme a un ami ours qui l’aime beaucoup. Un jour, l’homme dort sous un arbre et il y a une mouche qui le dérange. L’ours, pour la chasser, prend un pavé et le lance sur la mouche. Le problème, c’est qu’il écrase aussi la tête de son ami.»

Le Pen se plaît aussi à railler directement le vétéran Sidos, dont l’action, dit-il, a «consisté à peindre des croix celtiques et le nom de son mouvement durant cinquante ans sur les murs de Paris, dans de magnifiques lettres blanches».

Le président du FN va donc lui aussi jouer de ce fil à la patte de Gollnisch. Apportant officiellement son soutien à sa fille, dans un entretien à France-Soir le 30 juin 2010, il explique:

«Le problème de Bruno Gollnisch, c’est que ses amis sont extérieurs au Front parce qu’ils l’ont quitté: Carl Lang, Bernard Antony, Jacques Bompard [...]. Bruno veut organiser, comme il le dit, le retour au bercail de toute l’extrême droite. Et puis il y a son ami Pierre Sidos.»

Gollnisch, c’est vrai, prône une «réconciliation du camp national», et n’est pas opposé au retour de certains proscrits. Le 30 juillet 2010, Le Pen s’attire cependant cette réponse de Pierre Sidos dans Rivarol:

«Il était affirmé par France-Soir que j’avais toujours été un adversaire du Front national, ce qui est faux de par mes positions, de par mes votes. Je me considère même comme un actionnaire minoritaire du FN.»

Au sujet de L’Œuvre Française, c’est vrai, Le Pen a la mémoire courte.

[...]

En 2007, c’est avec la bénédiction de Le Pen que nombre des ouailles de Sidos ont intégré le Front national. Un épisode jamais révélé jusqu’ici, qui dénote le double discours du vieux chef en même temps qu’il illustre certaines divergences de vues entre sa fille et lui.

2. Après avoir adhéré au FN en 2006, Yvan Benedetti présente en effet sa candidature au comité central du mouvement lors du congrès de Bordeaux, l’année suivante. Sa fiche d’adhésion mentionne en toutes lettres son appartenance à L’Œuvre depuis 1988.

Quelques jours plus tard, le postulant reçoit un courrier du secrétaire général, Louis Aliot: celui-ci refuse la candidature de Benedetti, au prétexte qu’il ne réunirait pas «les conditions d’ancienneté statutairement requises». Au passage, Aliot, ardent partisan de la «dédiabolisation», que ses ennemis surnomment «Loulou la purge», souhaite comme Marine Le Pen modérer l’influence des radicaux au sein du mouvement.

3. Apprenant que son dauphin est ostracisé, Pierre Sidos se fâche et demande à voir Jean-Marie Le Pen.

Au mois de novembre 2007, le vieil homme –il a alors 80 ans– se rend à Montretout en compagnie d’un ancien militant de Jeune Nation. Vieil ami d’Hubert Lambert, l’ancien propriétaire, Sidos connaît bien les lieux et rentre de lui-même dans la grande demeure.

Après quelques minutes d’attente, Le Pen arrive et reçoit son vieux rival dans son bureau. Les deux «parrains» de l’extrême droite française se font face.

«Avez-vous un problème avec L’Œuvre française?», questionne Sidos.

Le Pen le rassure immédiatement d’un signe de la main et d’une promesse:

«Je n’ai rien contre L’Œuvre, Yvan Benedetti pourra se présenter au prochain congrès.»

En guise de bonne volonté, le maître des lieux s’engage même à recevoir Benedetti quelques semaines plus tard, ce qu’il fera.

Comme souvent, Le Pen cherche à séduire son invité, et témoigne de sa considération pour la famille de Sidos. Bien loin des railleries sur les talents de tagueur de son vieux rival, le Menhir semble bien entretenir du respect à son égard, comme en témoigne la dédicace d’un de ses portraits qu’il lui avait offert en 1994:

«A Pierre Sidos, combattant inflexible de la nation, en cordial souvenir d’un demi-siècle de combats parallèles pour l’idéal commun.»

«On a parlé de tout et du reste», concède laconiquement Le Pen au sujet de ce tête-à-tête. Mais il y a des vides dans la discussion, et Pierre Sidos ne peut s’empêcher d’évoquer l’attentat de la Villa Poirier qui, à la Toussaint 1976, avait ravagé l’appartement de la famille Le Pen.

Une affaire jamais véritablement élucidée, dans laquelle le nom de Sidos a souvent circulé comme celui d’un potentiel commanditaire.

«Indirectement, je tenais à mettre les choses au point, confie celui-ci. Je lui ai dit que j’avais réfléchi et je lui ai donné un nom.»

Ce nom, Sidos, qui a gardé de sa vie d’activiste et de clandestin le culte du secret, préfère aujourd’hui le garder pour lui.

Quant à Le Pen, il l’écoute et répond, surpris, qu’il connaît cette personne et ne pense pas que ce soit elle. Peu après, il regarde l’horloge :

«C’est dommage, je dois boulotter en ville, sinon nous aurions mangé ensemble.»

Le président du Front se contente de raccompagner ses deux convives sur le perron de Montretout.

[...]

4. Yvan Benedetti devant la commission de discipline

En avril 2011, Jean-Marie Le Pen avait plaidé pour un peu d’indulgence pour Alexandre Gabriac, ce qui avait créé des tensions avec sa fille. Il sera finalement exclu pour son salut nazi. Deux mois plus tard, c’est le bras droit de Gollnish et futur président de l’œuvre française, Yvan Benedetti qui est traduit devant les instances du parti. Un épisode jusqu’ici inédit:

Deux mois plus tard, le mercredi 29 juin 2011, c’est Yvan Benedetti en personne, le bras droit de Bruno Gollnisch, qui est convoqué devant la commission de discipline. Le 25 octobre 2010, le dauphin de Pierre Sidos était déjà passé devant la commission afin de s’expliquer sur sa double appartenance à L’Œuvre française et au Front national. Il s’en était sorti en présentant un faux courrier, adressé à Pierre Sidos, annonçant sa démission de L’Œuvre. Cette fois-ci, les charges sont plus graves. Benedetti est accusé d’avoir agressé Antoine Meliès, un jeune militant du FNJ à Lyon, et de s’être revendiqué, devant une journaliste, «antisioniste, antisémite et antijuif». En bon disciple de Sidos, Yvan Benedetti n’est pas venu devant la commission les mains vides. Devant Jean-Marie Le Pen, il rappelle la rencontre entre les deux hommes à Montretout en 2007, lorsque la double appartenance ne choquait pas le vieux chef. Celui-ci marmonne alors que «la situation n’est plus la même». Yvan Benedetti s’en prend alors à la stratégie de sa fille:

«La dédiabolisation est un monstre froid qui va manger le FN. Ce n’est pas à nos adversaires et à la presse de dire qui doit appartenir au FN ou pas. Ces dénonciations médiatiques sont un fil et si vous le tirez, tôt ou tard, tout le tricot partira.»

Jean-Marie Le Pen hoche la tête, mais ne veut pas prendre le risque d’un nouveau différend avec sa fille après l’affaire Gabriac. Yvan Benedetti est exclu pour deux ans. C’est le point culminant de la purge des militants de L’Œuvre française. Mises en avant par le parti lui-même, ces évictions doivent symboliser la volonté de Marine Le Pen de rompre définitivement avec l’extrême droite la plus folklorique.

Pourtant, des militants radicaux continuent à graviter autour de la direction du FN. Pour s’occuper de Nations-presse infos, le site diffusant l’actualité du mouvement, Louis Aliot s’est attaché les services de Laurent Latruwe alias «Roland Machefer», ancien cadre dirigeant de L’Œuvre française et par ailleurs auteur d’une histoire des Waffen-SS albanais qui fait les choux gras des sites néofascistes.

Histoire du Front national, Dominique Albertini et David Doucet, éditions Tallandier, à paraître le 19 septembre 2013. En précommande sur la Fnac.

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