Les nouvelles déchirures de Trappes la «recousue»

Quartier de la Plaine de Neauphle à Trappes. «Une allée piétonne créée par la Ville pour désenclaver le quartier et renforcer le maillage. Elle relie les places Naguib Mahfouz et de la Médiathèque». Photo: David Merle / GIP-RU Trappes / La Verrière

Quartier de la Plaine de Neauphle à Trappes. «Une allée piétonne créée par la Ville pour désenclaver le quartier et renforcer le maillage. Elle relie les places Naguib Mahfouz et de la Médiathèque». Photo: David Merle / GIP-RU Trappes / La Verrière

Modèle de rénovation urbaine, Trappes a radicalement changé en dix ans. L’image de la ville devait suivre. Jusqu’au retour des violences. De quoi s'interroger sur les limites du tout-urbain dans la politique de la ville.

«ICI PROCHAINEMENT. 12 maisons individuelles et 16 appartements villas.» «Dernières opportunités pour devenir propriétaire d’un logement familial.» Le tout dans le «quartier en renouveau» d’une ville qui connaît une «nouvelle dynamique». Vous ne rêvez pas, c’est de Trappes qu’il s’agit. Et les promoteurs n’ont pas tous fumé la moquette en dressant un tableau si idyllique de la banlieue de 28.000 habitants qui a fait l’actualité ces derniers jours en raison de  violences urbaines.

Le vaste chantier de démolition, réhabilitation, rénovation et reconstruction, démarré en 2006 dans le cadre du programme national de rénovation urbaine, ou loi Borloo, est en train de s’achever... Un nouveau Trappes sort de terre. Autant dire que la ville et ses élus l’ont mauvaise. D’avoir vu les camions des chaînes d'info débarquer vendredi 19 juillet au soir, pour ne rien rater des émeutes qui ont éclaté entre quelques centaines de jeunes et la police, devant le commissariat de la ville dans le quartier des Merisiers.

On aperçoit bien, en arrivant de la gare, les dégâts d’un week-end de violences de rue. Quelques tags conseillant à Manuel Valls d’aller pratiquer l’inceste avec ses aïeux. Ici, un local poubelle qui a fondu. Ou la façade végétale (très à la mode) d’un immeuble neuf brûlé (dont l’incendie, mis d’abord au passif des émeutiers, pourrait avoir été provoqué par un tir de flash-ball). La casse reste globalement limitée. Les ouvriers de JC Decaux sont déjà en train de remplacer les abribus.

    

Le «nouveau» Trappes, à vendre

«C’est grave, admet le conseiller municipal Mickaël Gauthier, en charge de la circulation et des transports qui a bien voulu nous servir de guide urbaniste, et je ne légitime rien du tout. Mais c’est épisodique. On n'a pas incendié La Poste, ou l’école. Il y a eu une quinzaine de voitures brûlées, des abribus et des poubelles qui ont pris feu.»

Les Merisiers, quartier qui était encore en 2009 exclusivement composé de logements sociaux, est paradoxalement emblématique d’un programme réussi de rénovation urbaine. Ce qu’on nomme «centre ville» est en fait de l’autre côté de Trappes, coupée en deux par la RN10, mais le coeur de Trappes –«le centre secondaire»– est ici. 10.000 habitants y résident, soit un tiers de la ville.


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A quelques pas du commissariat, un quartier refait à neuf s’offre au regard du visiteur. Des voies larges et ouvertes aménageant des pistes cyclables qui feraient envie à un Parisien, un petit centre commercial refait dans une optique de désenclavement. Mickaël Gauthier poursuit:

«Il y a des HLM rénovés et aux normes, avec des commerces en dessous. La Poste a été déménagée au coeur des Merisiers, il y a une boulangerie et d’autres commerces devraient suivre. C’est tout les Merisiers qui sont en train de se renover.»

Le GIP en charge du programme de rénovation annonce ainsi pour les Merisiers «750 logements livrés ou programmés dont 90% en accession à la propriété», 506 logements sociaux démollis, 2.061 logements réhabilités et 2.058 logements «résidentialisés», c'est-à-dire en langage non-urbanistique, avec une séparation nette entre l’espace public et l’espace privé, afin que ce dernier soit mieux respecté. Une pépinière d'entreprises de 2.300m2 s'est aussi implantée dans le quartier, les créateurs d'entreprises bénéficiant d'incitations à venir s'installer dans une zone franche urbaine.

On ne se sent pas vraiment en «banlieue» quand on voit ce qui a été réalisé ici. Même le square Léo-Lagrange, réputé chaud, ne devrait pas échapper à la réhabilitation.

Et pourtant, Trappes, dont la seule mention a longtemps été synonyme de banlieue sordide à fuir, se retrouve ramenée en termes d’image de marque dix ans en arrière à cause de deux soirées d’échauffourées, après des conditions d’arrestation d’une femme voilée dont on risque de débattre encore longtemps.

Dispersion mode d’emploi

La philosophie de la rénovation urbaine consiste à modifier la structure de l’offre des logements. Moins de logements sociaux, plus de logements privés. Emblématique de cette transformation, le nouveau quartier Aérostat, dont la construction doit permettre de recoudre les différents quartiers, et qui va accueillir quelques-uns de ces fameux programmes d’accession à la propriété.

L’adjoint au logement Samuel Abo nous en a dit un peu plus sur cette recomposition de l’offre. Si le rapport doit être d’un logement reconstruit pour un logement détruit, en revanche la reconstruction et le relogement peuvent se faire sur toute l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, et pas seulement à Trappes.

«On est parti de 75% de logement social à Trappes, et on est descendu à 60. On pourrait descendre jusqu’à 55%, estime l’élu en charge du logement. L’objectif est de casser un petit peu certaines formes de “ghettos communautaires”, même si je n’aime pas trop ce terme, et d’éviter d’avoir trop de logement social.»

La colère de la femme qui a interpellé Manuel Valls devant le commissariat lors de sa venue lundi 22 juillet, considérant que les anciens Trappistes étaient relégués ailleurs, aurait-elle donc un fond de vérité?

«On est parti de l’idée qu’on garderait notre population, poursuit l’élu de la ville PS. Mais on essaie aussi d’avoir une population nouvelle à Trappes. Et d’ailleurs, depuis 2002, 50% des acheteurs des nouveaux logements viennent de la ville.»

Comme le rappelle Le Monde, le 23 juillet Manuel Valls a réaffirmé, dans un langage moins imagé que son fameux «blancs, white, blancos» de 2009, à quel point il était partisan de cette méthode pour améliorer la situation des quartiers.

«La femme qui m'a interpellé reprochait au maire de construire des logements pour accueillir d'autres populations, mais c'est précisément la bonne politique qu'il faut mener dans ces villes, c'est-à-dire qu'il faut casser la ségrégation, il faut casser les ghettos territoriaux, sociaux, ethniques parfois.»

La mixité fonctionnelle: en vert, le logement social. En rouge, le logement privé. En mauve, l’immobilier d’activités (commerces ou entreprises). Source: GIP-RU Trappes/La Verrière

«La mixité de peuplement est une stratégie débile»

Mais est-ce vraiment «la bonne politique»? Les émeutes de Trappes «montrent clairement que ces questions ne sont pas solubles dans le béton, qu’elles ne sont pas “qu’urbaines”», analyse Régis Cortéséro, chargé d’études et de recherche à l’INJEP qui a dirigé l’ouvrage collectif La Banlieue change!: Inégalités, justice sociale et action publique dans les quartiers populaires. Une des critiques souvent portée contre la rénovation urbaine étant d’ailleurs l’attitude vis-à-vis de la population concernée, considérée comme un problème à régler ou à gérer.

Selon le chercheur, les quartiers les plus attractifs de la rénovation urbaine, ceux situés «aux abords immédiats des grandes villes, risquent de subir une pression foncière considérable! Ces effets d’éviction, réels ou supposés, ne peuvent que renforcer le sentiment d’une partie des habitants des cités que la société, les institutions et l’action publique agissent “contre eux”!»

Jacques Donzelot, sociologue spécialiste des questions urbaines, récemment auteur de La France des cités: Le chantier de la citoyenneté urbaine pour lequel il a arpenté plusieurs de ces quartiers sensibles rénovés, n’y va pas par quatre chemins:

«La mixité de peuplement est une stratégie débile, qui ne marche nulle part. Quand vous faites venir des gens de classe moyenne, dans des logements qui viennent d’être rénovés, ils veulent être à une certaine distance des populations du quartier. Et les habitants anciens se sentent devenir des sous-habitants.»

En revanche, la logique d’accession à la propriété lui semble importante, si elle est destinée aux habitants:

«Ce qui fait que les migrants s’intègrent, c’est l’acquisition de la propriété.»

Sur les documents de présentation des futurs quartiers et logements, l’inconscient des promoteurs en dit long sur ce qui est attendu de la rénovation: des jeunes cadres, pas d’antennes paraboliques aux balcons, encore moins de femmes voilées.

Les «Terrasses de Neauphle»

Ce qu’il manque à la rénovation, c’est de n’avoir su «tramer des liens avec le dehors».

«Dans ces quartiers rénovés, on a fait pénétrer la ville dans le quartier, c’est pas pour autant que les quartiers vont à la ville.»

Ce qui fait défaut, c'est la constitution de liens faibles: ceux avec l’extérieur, en premier lieu le monde de la formation et du travail.

Car la rénovation ne joue pas directement sur les problèmes structurels: emploi (taux de chômage proche de 15%) et formation (32% de sans diplôme), malgré l'orientation prioritaire de la mairie en faveur de l'éducation et de la jeunesse. Enfin, à Trappes comme dans d’autres quartiers au profil similaire, les relations entre la police et les habitants ont la réputation d’être exécrables.

Désenclaver, au-delà de l’urbanisme

C'est pourquoi l'auteur pense que les expériences de développement communautaire (ou community organizing) peuvent inspirer la France. Plus axées sur les gens que sur les lieux, elles constituent un complément utile à la stratégie de rénovation et une alternative aux limites de la mixité imposée.

S’appuyant sur des collectifs d’habitants qui vont au-delà du registre associatif et du clientélisme qu’il génère parfois, ces groupes qu’on voit monter en France depuis quelques années sont formés par d'actuels ou anciens habitants des quartiers. Comme l'association IDEES (Initiatives des diplômés pour l’éducation et l'emploi des Sevranais), qui organise du coaching scolaire pour les élèves en difficulté de Sevran, «afin de leur transmettre la confiance qu’ils ont acquise dans la possibilité d’accéder aux meilleures formations et de viser des emplois très qualifiés», écrit Jacques Donzelot dans un rapport sur le sujet pour Terra Nova. Ou le collectif du 29 juin, réunissant des habitants «décidés à se constituer en interlocuteurs obligés de l’ensemble des prestataires de services, que ceux-ci soient locaux, régionaux ou nationaux».

Ces expériences locales, inspirées de la politique de la ville américaine (certains de ses animateurs ont d'ailleurs découvert cette méthode sur place) ont en commun de s'appuyer sur les liens entre les gens du quartier pour ouvrir ce dernier sur l'extérieur. Elles constituent par ailleurs une manière de contrebalancer l'influence, plus défensive, de la religion.

Le ministre de la Ville François Lamy a d'ailleurs mis en place une mission sur le sujet, signe d'une inflexion de la philosophie poursuivie. Après le travail de désenclavement fait sur l’urbain, il s'agirait de désenclaver les mentalités, en proposant des ouvertures sur l'extérieur et une capacité de se projeter au-delà de quartiers de relégation, qui menacent de se refermer sur eux-mêmes.

Il s’agirait donc plutôt «d’initier les gens à la ville», poursuit Jacques Donzelot. «Ça n’est pas la solution magique. Mais c’est la meilleure manière de procéder.»

Jean-Laurent Cassely