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La recette du blockbuster: pourquoi tous les films américains se ressemblent

The Avengers

The Avengers

En 2005, un guide d’écriture scénaristique s’est imposé à Hollywood –et depuis, tous les films sont faits exactement de la même manière.

Si vous êtes allé au cinéma ces derniers temps, vous avez peut-être éprouvé une sensation étrangement familière: celle d’avoir déjà vu le film.

Pas ce film-là exactement, mais plusieurs de ses ressorts narratifs: le héros qui se fait passer un savon par son mentor dans les 15 premières minutes (Star Trek Into Darkness, Battleship); le méchant qui se fait attraper exprès (The Dark Knight, The Avengers, Skyfall, Star Trek Into Darkness); le moment de désespoir et de confusion une demi-heure avant la fin du film (La chute de la Maison Blanche, Oblivion, 21 Jump Street, Fast & Furious 6).

Ce n’est pas un phénomène de déjà vu. On reproche souvent aux films d’été d’être stéréotypés. Or, ce que peu de gens savent, c’est qu’il existe une véritable recette –expliquant, page par page, exactement ce qui doit se passer à l’écran et à quel moment. Comme si un savant fou avait découvert un procédé secret permettant de fabriquer le blockbuster estival parfait –ou tout au moins parfaitement conventionnel.

Une structure prise comme recette

Cette recette n’a pas été inventée par un savant fou, elle vient d’un manuel: Les règles élémentaires pour l'écriture d'un scénario. Dans ce livre, Blake Snyder, scénariste indépendant couronné de succès devenu gourou influent dans son domaine, prône une variante de la structure en trois actes qui dominait la réalisation de films à succès depuis la fin des années 1970.

Lorsque Snyder publia son livre en 2005, ce fut comme si une explosion dévastait Hollywood. Il offrait quelque chose qui manquait aux précédents ouvrages des gourous de l’écriture scénaristique. Au lieu d’une vue d’ensemble de la façon dont un scénario se tient, il décomposait la structure en trois actes en un «descriptif des points forts» détaillé, soit les 15 événements pivots indispensables à l’histoire, puis attribuait à chacun d’entre eux un nom et un numéro de page. Sachant que chaque page d’un scénario correspond normalement à une minute de film, cela faisait du guide de Snyder une recette d’écriture de film, minute par minute.

Snyder, mort en 2009, aurait sans doute contesté cette interprétation. Dans Les règles élémentaires, il insiste sur le fait que son descriptif des points forts est une structure, pas une recette, basée sur des principes éprouvés d’écriture de scénario. C’est une technique de fabrication d’un produit susceptible de marcher –pas une méthode d’écriture scénaristique à la façon d’un texte à trous.

C’était peut-être l’intention de Snyder, mais les choses ont tourné différemment. En réalité, la feuille de route scénaristique de Snyder a pris le pouvoir à Hollywood, où petits et grands films ne décollent pas de ses points forts et de sa pagination. Intentionnellement ou pas, elle est devenue une recette –une formule qui menace le monde de l’écriture scénaristique originale tel que nous le connaissons.

Cela fait des dizaines d’années que les gourous du scénario comme Syd Field et Robert McKee prônent les vertus fondamentales de la structure en trois actes. Pour Field et McKee, il s’agit surtout d’un principe organisateur —d’une manière de comprendre la forme d’une histoire. Le paradigme narratif proposé par Field, par exemple, ne comporte qu’une poignée d’éléments d’ordre général, rattachés à des groupes de pages.

Field et McKee proposaient l’équivalent scénaristique des conseils culinaires de votre grand-mère –de petites astuces et des tuyaux pour vous guider en chemin. Snyder, en revanche, fournit une recette détaillée, avec des instructions à suivre étape par étape.

Chacun de ses 15 points forts correspond à un numéro de page ou à un groupe de pages spécifique. Et Snyder explique très clairement que chacun de ces moments est indispensable à tout scénario bien structuré. S’il n’est pas obligatoire de suivre la pagination au pied de la lettre, explique Snyder, il est important de respecter à peu près les proportions. On peut voir la feuille de route complète, avec les numéros de pages et un résumé de chaque point fort, dans cette annexe.

«Gangster Squad» = «Jack le chasseur de géants»

Jetons un œil aux blockbusters et aspirants blockbusters de l’année et voyons comment les ficelles marketing de la feuille de route de Snyder s’imposent à répétition. Voyez Gangster Squad, sorti en février. Après une scène d’ouverture qui installe le conflit entre le sergent John O’Mara, flic déterminé interprété par Josh Brolin, et les forces criminelles du parrain Mickey Cohen (Sean Penn), O’Mara est convoqué par son supérieur bourru. «On a des règles ici, petit malin», grogne le chef. «Rends-toi un service. Apprends-les.»

C’est le deuxième point fort de Snyder, l’exposition du thème. Il se produit pile à la septième minute, presque exactement à l’endroit où on est censé le trouver dans un film de 110 minutes. Et on y retrouve tout le reste du manuel de Snyder: un catalyseur qui fait démarrer l’histoire au milieu du premier acte, une fusillade à mi-parcours qui fait monter la pression, un moment où tout est perdu –avec un mort– entre la 75e et la 80e minutes, et un acte final pour conclure, où les méchants sont liquidés dans l’ordre croissant d’importance, tout comme le recommande Snyder.

Voyons aussi le film Jack le chasseur de géants, sorti en mars. On y trouve l’image d’ouverture qui présente les problèmes de chacun des jeunes protagonistes et expose le thème à la cinquième minute, un catalyseur à la 12e minute, une pause dans l’action entre la 25e et la 30e minute, où Jack escalade la tige de haricot, et une fausse victoire au bout de 90 minutes lorsqu’il semble que les méchants géants sont définitivement vaincus.

Le monde fantastique d'Oz est une variation amusante sur le thème des premiers films d’horreur décalés du réalisateur Sam Raimi. Or regardez votre montre à un quart du film et vous verrez une tornade qui propulse à la fois Oz et le film dans le premier acte.

Une fois qu’Oz a atterri, il rencontre Théodora, objet romantique –et hop, c’est l’intrigue secondaire. L’adaptation de Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann a été organisée de manière à coller à la recette, avec un deuxième quart plein de divertissements et de jeux où les fêtes sont légion, qui débouche sur le déclin du troisième quart, dans lequel la tragédie menace tandis que les méchants se rapprochent.

Etranges scenarii à trous

Field et McKee étaient obsédés par les bases théoriques de la narration, mais le livre de Snyder est bien plus simple. Ce qui explique pourquoi il a conquis si absolument le grand écran. En effet, en étant attentif, il vous est  possible de trouver les points forts de Snyder exécutés plus ou moins dans l’ordre dans lequel il les prescrit dans pratiquement tous les grandes sorties du cinéma aujourd’hui. 

Même les maîtres du récit de Pixar ne s’éloignent pas beaucoup de la bible de Snyder: en voyant Monstres Academy cet été, j’ai adoré la manière dont le film jouait avec les sportifs de très bas niveau et avec les conventions des films de campus. Il n’empêche que l’histoire égrène chacun des moments forts de Snyder, y compris une image d’ouverture reflétée dans la scène finale, une pause dans l’action lorsque Mike et Sully s’unissent à regret pour participer aux Jeux de la Peur, (attention spoiler!) une fausse victoire à environ trois quarts du film lorsqu’ils «gagnent» le défi final des Jeux de la Peur, suivie d’un moment où tout est perdu puis d’une sombre nuit de l’âme chargée émotionnellement, près d’un lac au clair de lune.

Pourtant, une fois qu’on connaît la recette, les ficelles commencent à apparaître. Tout d’un coup les films se ressemblent tous, et de nombreuses scènes paraissent forcées et arbitraires, comme écrites à partir de scénarios à trous. Pourquoi Kirk se fait-il reprocher son irresponsabilité par l’amiral Pike au début de Star Trek Into Darkness? Parce qu’il faut que quelqu’un expose le thème au personnage principal. 

Pourquoi le personnage d’acolyte joué par Gina Carano fait-il défection dans l’équipe du méchant sans aucune raison presque pile poil aux trois-quarts du film Fast & Furious 6? Parce que c’est le moment où tout est perdu, donc il faut déstabiliser le héros. Pourquoi le personnage de Gerard Butler dans La chute de la Maison Blanche appelle-t-il soudain sa femme après la scène décisive de l’attaque manquée de la Maison Blanche aux trois quarts du film? Parce que le deuxième acte se termine toujours par un moment de réflexion tranquille –la sombre nuit de l’âme.

Des jeunes hommes partout

Et si le méchant des films de ces dernières années est l’adolescent mâle à qui il semblerait bien que tous les gros produits de l’industrie hollywoodienne soient destinés, il se trouve que le manuel d’instructions de Snyder a bien aidé ce méchant à fermer la porte au nez des autres spectateurs potentiels.

Certes, Les règles élémentaires ne va pas jusqu’à demander que tous les protagonistes soient des hommes. En revanche, il dit aux aspirants scénaristes de se cantonner à des histoires sur les jeunes, parce que «ce sont eux qui vont au cinéma.» Suivre ce conseil jusqu’à sa conclusion logique signifie avoir beaucoup plus d’histoires parlant de jeunes hommes –puisque ce sont eux qui sont les plus nombreux à se pointer dans les multiplexes.

Ce n’est pas un hasard si le chapitre traitant de la création du héros s’intitule «C’est l’histoire d’un type qui...» et non «C’est l’histoire de quelqu’un qui...» Et avec un héros jeune et masculin, les femmes sont littéralement reléguées à l’intrigue secondaire –l’amoureuse, ou «l’assistante» qui aide le personnage masculin à surmonter ses problèmes personnels. Ce n’est pas un hasard si le film à méga-budget de Raimi sur Oz a remplacé Dorothy par un héros masculin.

Visionner des films bâclés en gardant la recette de Snyder à l’esprit peut devenir une corvée fatigante et répétitive. Combien de fois peut-on voir un jeune homme lutter contre ses problèmes puis retrouver une nouvelle énergie avant de sauver le monde? Il y a de quoi se poser la question: cet excès de confiance dans la recette de Snyder n’est-il pas en train de tuer le cinéma?

Vers la mort du cinéma?

Si c’est le cas alors tout est perdu. Les principaux studios s’appuient de plus en plus sur un petit nombre de blockbusters à méga-budgets pour réaliser leurs bénéfices. Mais gros budget est synonyme de gros risque, et le seul moyen de mitiger ces risques est de se cantonner aux idées qui ont fait leurs preuves. En d’autres termes, aux recettes –et plus elles sont précises, mieux cela vaut. La plus grande forme d’art de l’Amérique se dirige tout droit Into Darkness, dans les ténèbres, comme le souligne la suite Snyderisée de Star Trek.

Non que cette recette ne soit pas capable de produire de bons films amusants: Monstres Academy est très appréciable. Star Wars, Die Hard, Matrix et Avengers suivent tous plus ou moins le fil narratif tendu par Snyder. Mais cela signifie en revanche que Hollywood produit bien trop de films sur des jeunes hommes obligés de se colleter à leurs vrai identité (voyez John Carter, Battleship, Jason Bourne: l'héritageTron: l'héritageAbraham Lincoln: chasseur de vampires, pratiquement tous les films de super-héros, et l’intégralité de l’œuvre de J.J. Abrams).

Cela signifie également qu’une place bien plus réduite est laissée à l’expérimentation, même la plus modeste. Prenez un bon classique des familles comme Jurassic Park. C’est une histoire typique en trois actes, qui décline quasiment tous les éléments de la feuille de route de Snyder. Mais ils y sont disproportionnés et apparaissent dans le désordre. Maintenant, comparez cela à un méga-blockbuster moderne du type The Amazing Spider-Man, qui suit la structure de Snyder point par point. Si même Steven Spielberg se plaint que Hollywood s’appuie trop sur les blockbusters stéréotypés, il y a une raison.

L'avantage de la feuille de route

On peut toujours appeler les scénaristes à se rebiffer contre cette tendance. Mais pourquoi le feraient-ils? Cette recette est incroyablement utile. D’ailleurs, je me suis appuyé sur la feuille de route de Snyder pour écrire cet article, en utilisant chaque point fort, exactement dans l’ordre dans lequel il les cite (relisez-le depuis le début et voyez si vous arrivez à les retrouver tous. Ou cliquez ici pour voir une version où ils sont tous repérés).

J’ai vu les avantages de la feuille de route. Elle m’a aidé à ordonner mes idées et à trouver ce que j’allais dire après. Mais je me suis également surpris à écrire pour coller aux besoins de la recette plutôt que pour le bien de mon article –certains parties ont été raccourcies, d’autres entièrement supprimées, et d’autre encore incluses principalement pour compléter toutes les étapes requises. En d’autres termes, si elle m’a facilité l’écriture, elle a aussi bridé ma créativité.

Et voilà d’où vient cette drôle de sensation, vaguement familière, au cinéma. Hollywood aurait bien besoin de recevoir une leçon de vie digne d’un scénario: c’est vrai, parfois on peut se laisser guider et suivre une recette à la lettre. Mais on devrait aussi être capable de faire autre chose.

Peter Suderman
Journaliste chez Reason et critique ciné pour le Washington Times

Traduit par Bérengère Viennot

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